Regard médias

Il y en a des choses à dire sur les médias en Belgique…
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30 mai 2026

RTVF, avec V comme Veto


Au-delà du séisme politique qu’il crée entre les deux partis au pouvoir en FWB, le vote survenu hier au CA de la RTBF pose une question plus profonde : dans une démocratie, un parti d’une coalition peut-il se désolidariser de son partenaire lors d’un vote et participer à une majorité alternative ?

Un ancien président du CA de la RTBF ne cessait de s’en targuer : même si, sur le papier, l’instance de gestion de l’audiovisuel public est constituée de représentants de la majorité et de l’opposition parlementaires, dans la plupart des cas, les décisions s’y prennent toujours par consensus général.

Vendredi 29 mai, cela n’a visiblement pas fonctionné pour le choix du nouveau directeur de l’information. Une déchirure est intervenue entre les votes des administrateurs Engagés et ceux du MR, deux de ces derniers exprimant un vote négatif, et trois s’abstenant. Alors que nous écrivions sur notre blog, il y a un peu moins de deux ans, que diriger le CA de la RTBF pouvait être pour un parti « un miroir aux alouettes » (https://millemediasdemillesabords.blogspot.com/2024/12/presidence-du-ca-de-la-rtbf-un-miroir.html), force est de constater que, en l’espèce, les alouettes n’ont pas été dupes du miroir.

LA RÈGLE DÉMOCRATIQUE

En démocratie parlementaire, une majorité alternative n’est pas, en elle-même, une anomalie. Elle devient politiquement problématique si elle rompt un accord de coalition sur un enjeu jugé essentiel. Mais, dans un organe autonome comme le conseil d’administration de la RTBF, la règle démocratique première n’est pas la discipline de coalition gouvernementale : c’est le respect du quorum, du vote et de l’intérêt de l’institution. Selon le point 7 du Règlement d’ordre intérieur du conseil d’administration de la RTBF (1), le CA délibère valablement si la moitié au moins des administrateurs est présente, et que, sauf majorité spéciale prévue, les décisions sont prises à la majorité absolue des suffrages exprimés. En droit interne RTBF, la légitimité d’une décision du conseil d’administration ne dépend donc pas de sa conformité aux équilibres d’une coalition gouvernementale, mais du respect des règles de quorum et de majorité prévues par le règlement d’ordre intérieur.

Les principes retenus par l’OCDE (2) renforcent cette idée en affirmant que, dans une entreprise publique, un administrateur n’est pas seulement le prolongement d’un parti. Les standards de gouvernance publique attendent de lui qu’il exerce un jugement objectif et indépendant, dans l’intérêt de l’institution. S’il y a discussion à propos d’une décision à prendre, la charte de l’administrateur du CA de la RTBF [(7 - article 31bis, voir (1)] reconnaît le droit au désaccord, mais elle l’organise : faire acter une opposition, demander un débat supplémentaire, alerter la tutelle, solliciter une expertise.

LE DROIT À LA DÉMISSION

Vendredi, à la suite du vote au CA de la RTBF, un parti y a fait démissionner tous ses membres nommés. Sur le plan strictement légal, un administrateur peut démissionner. La charte RTBF prévoit l’hypothèse de la démission, en demandant d’en informer le président du conseil, les commissaires du gouvernement, le ministre de tutelle et le ministre du Budget, tout en évitant de rendre publiques des informations confidentielles.

Mais, sur le plan démocratique et institutionnel, ce type de comportement est difficilement défendable s’il vise à paralyser l’organe parce qu’un vote régulier a donné un résultat politiquement déplaisant. Aucune règle ne fait de la démission collective un instrument normal de remise en cause d’un vote acquis dans une entreprise publique.

Un parti de gouvernement ne peut pas se comporter comme si toute décision qui lui échappe était illégitime. La démocratie suppose d’accepter qu’une majorité puisse se former autrement que selon les lignes de la coalition gouvernementale, surtout dans un conseil d’administration censé agir dans l’intérêt de l’institution. Sinon, la logique majoritaire cède la place à un droit de veto partisan.

LE PRINCIPE DU VETO MINORITAIRE

En démocratie, le veto minoritaire n’est pas un droit général reconnu à tout parti minorisé dans un vote. Le principe ordinaire reste que la décision se prend à la majorité, dans le respect du droit et des minorités. Comme l’explique Vincent de Coorebyter (3), le « véto minotaire » séduit parce qu’il permet de bloquer une décision dont on ne veut pas, d’« éviter de devoir se soumettre à la volonté des autres ». Il ne peut être légitime que lorsqu’il protège des droits fondamentaux ou des intérêts vitaux. La loi ne le reconnaît donc que dans des cas exceptionnels (4), comme celui de la « sonnette d’alarme » en Belgique.

POLITIQUE DU BLOCAGE

Lorsqu’un parti battu dans un vote utilise son retrait pour empêcher l’institution de fonctionner, on ne se trouve plus dans le veto démocratique encadré, mais dans un veto de fait, partisan et potentiellement abusif. Lors du vote au CA de la RTBF de ce vendredi, on n’a pas eu affaire à « un veto minoritaire légal », principe entendant entraver le processus d’adoption des lois par dépôt massif d’amendements, discours-fleuve, interprétation pointilleuse du règlement, etc. (5), mais à une forme de blocage institutionnel : comme la minorité ne dispose pas d’un droit de veto dans le vote, elle tente de créer un veto de fait par retrait.

S’il se déroule dans une assemblée parlementaire, cet acte ostentatoire fait partie de la vie politique, et amène le plus souvent à un déblocage rapide. Dans une entreprise publique, il en va tout autrement, puisqu’il fige totalement le fonctionnement institutionnel de l’organisation. Toute décision qui serait prise par la « nouvelle majorité » du CA en l’absence du principal parti de la majorité perdrait en effet de sa légitimité.

ET APRÈS ?

La procédure de remplacement des administrateurs est prévue à l’article 11 du décret portant statut de la RTBF : « L’administrateur qui cesse d’exercer ses fonctions avant l’expiration de son mandat est remplacé par son suppléant suivant l’ordre déterminé par l’élection du Parlement. Il en achève le mandat. » Reste à voir s’il existe encore assez de suppléants MR élus en début de législature : cela semble bien être le cas.

Mais les suppléants pourraient aussi démissionner. Dans ce cas le même article (§7) prévoit que « le Parlement pourra, à la demande du chef de groupe de ce groupe politique reconnu, procéder à la désignation d’un nombre d’administrateurs effectifs et suppléants équivalent, sans appel à candidature, sur la base d’une proposition émanant du chef de ce groupe politique reconnu. »

On suppose que le chef de groupe s’en référera pour cela à son président de parti, si tant est que lui-même, et ce dernier, désirent entamer cette procédure. Car le blocage pourrait aussi venir d’un non-remplacement des administrateurs sans suppléants. Le royaume de la Reine des Neiges s’étalerait alors de l’opérateur public et de son CA.

En attendant d’être libérée/delivrée, toute décision du CA de la RTBF sera entachée de soupçon. Y compris celle du choix de l’administrateur général, où comme nous l’écrivions de longue date, le MR compte bien peser de tout son poids.

On se demande si tout cela aurait eu lieu si, au lieu d’un seul nom, le comité permanent avait proposé deux choix au CA…

Frédéric ANTOINE. 


(1) https://ds.static.rtbf.be/article/pdf/2024-03-22-r-1712652776.pdf
(2) OCDE (2024), Lignes directrices de l’OCDE sur la gouvernance des entreprises publiques 2024, Éditions OCDE, Paris, https://doi.org/10.1787/bf2b9e01-fr.
(3) https://cdps.ulb.be/2016/10/27/droit-de-veto-et-democratie
(4) https://www.crisp.be/fr/catalogue/1902-lobstruction-parlementaire-en-belgique.html
(5) https://shs.cairn.info/article/CRIS_2289_0005/pdf

 

02 février 2026

IL ÉTAIT UNE FOIS : LA RTBF ET LES POLITIQUES





Après le tsunami de commentaires suscités par les récentes déclarations de la ministre des médias, que reste-t-il à dire à un observateur qui se veut à distance des bruits du monde ? Bien peu de choses neuves, en somme, car de belles plumes issues de divers horizons ont assurément déjà développé d’excellentes réflexions et de bons arguments.

Peut-être est-il toutefois intéressant de resituer le phénomène actuel dans l’histoire des rapports entre médias audiovisuels et politique en Belgique, essentiellement depuis un demi-siècle, mais déjà précédemment.


FONCTIONNAIRES PUBLICS

Le service public de l’audiovisuel de Belgique francophone ne fait pas l’objet de critiques depuis quelques jours : il en a toujours été ainsi. Avant la loi créant la RTB-BRT en 1960, l’INR était depuis des années au centre de critiques politiques, puisque ce qui était alors une administration de l’État sous la tutelle directe du ministre des PTT (Poste, Télégraphe et Téléphone), qui pouvait exercer un droit de veto sur la diffusion de certaines informations à l’antenne, ce qu’il fit notamment pendant la Guerre scolaire des années 1950.

Autant dire que les « fonctionnaires » de l’INR-NIR n’avaient pas nécessairement bonne presse, puisque l’épée de Damoclès du gouvernement en place planait en permanence au-dessus de leur tête.

L’association regroupant les « vrais » journalistes, ceux qui étaient dans la presse écrite privée, estimait d’ailleurs à l’époque que leurs confrères, engagés par l’État, n’avaient tout simplement pas droit à une carte de presse !


À CHACUN SES ÉMISSIONS

Cette situation d’ingérence potentielle de l’État a été surtout vécue après la Seconde Guerre mondiale, quand on a aboli en Belgique le système des O.R., les Organismes de radiodiffusion, qui se partageaient une bonne partie du temps d’antenne de l’opérateur radiophonique d’État. Alors que la loi de 1930 avait imaginé cette organisation par O.R. sur le modèle hollandais, pour que toutes les tendances de la société belge puissent être représentées dans le service public de radio (modèle de « pluralisme organisé »), les partis politiques avaient réussi à phagocyter ces O.R. (dont l’importance dépendait du nombre de membres) en créant des associations qui rassemblaient les adhérents des trois piliers traditionnels belges (Radio catholique, Solidra [socialiste] et Radio libérale), auxquelles s’ajoutait la petite Radio wallonne.

Ces organisations étaient autorisées à produire d’autant plus d’heures d’émissions insérées dans la grille de la radio d’État qu’elles comptaient de membres. L’institut public INR-NIR remplissait les espaces restants par ses propres programmes. De toutes les O.R., la Radio catholique était celle qui occupait le plus de temps d’antenne, suivie par Solidra. Les libéraux étaient derrière… Mais toutes les « familles » politiques avaient droit à leurs propres émissions, et tout le monde était content. À la radio, on pouvait sans complexes exprimer ses points de vue à longueur de programmes.

Par la suite, ces programmes ont longtemps été appelés « les émissions concédées » (tribunes libres ou émissions philosophiques et religieuses), héritières de cette époque “glorieuse”. Mais désormais, diffusée dans les cases les plus obscures des grilles, plus personne ne les écoute ou ne les regarde…

 

SA PART DU GÂTEAU

La loi Harmel de 1960 a libéré l’opérateur public, devenu RTB-BRT, de ces menaces de censure politique et lui a accordé un conseil d’administration propre, dans un premier temps, composé sur base de la représentativité des partis politiques au Parlement, puis, après la fédéralisation, sur base du poids des partis dans chaque assemblée parlementaire communautaire.

Ce système existe toujours aujourd’hui : après chaque élection régionale (puisqu’il n’y a pas d’élection directe pour les Parlements des communautés), on redessine le conseil d’administration de la RTBF (et de la VRT). Ce conseil n’est pas composé de parlementaires, mais de personnes (très) proches des partis politiques, alors que, selon l’esprit de la loi, elles devraient d’abord représenter la diversité du public de l’opérateur audiovisuel et non celle des partis. Mais, en Belgique, les traditions ont la vie dure…

Depuis les élections de juin 2025, on y retrouve ainsi cinq MR, trois Engagés, trois PS, un PTB et un Écolo. Comme au Parlement de la FWB, MR et Engagés ont donc la majorité dans ce conseil d’administration, qui est notamment compétent — et c’est rare dans ce type d’institution — pour donner un avis sur les grilles de programmes de la RTBF.

Dans la logique de répartition des postes stratégiques entre les partis au pouvoir qui prévaut toujours en politique belge, le MR a concédé aux Engagés la présidence de ce Conseil, revenue à Joëlle Milquet, tout en ayant sans doute obtenu en contrepartie que l’engagement selon lequel le nouvel administrateur général de la RTBF, successeur de Jean-Paul Philippot, serait « de tendance » libérale. Ce qui ne signifie pas, normalement, que cette personne soit aux ordres du MR, mais qu’elle veille, comme tout bon manager, à l’intérêt général et à la bonne marche d’un service public par essence pluraliste et respectueux de la diversité de ses publics (c’est-à-dire en bonne partie de ses financeurs).


ENCARTÉS

 

Dans un schéma qui a subsisté jusqu’au milieu des années 1980, la RTBF recrutait, comme les autres administrations, une partie de son personnel sur base d’une clé de répartition qui avait été institutionnalisée sous le nom de “clé d’Hondt” (du nom de son initiateur, le Gantois Victor d’Hondt, mort en 1901). D’abord appliquée à l’attribution des sièges en fonction des résultats électoraux, cette clé a ensuite été utilisée pour répartir dans les administrations les postes importants en proportion du poids électoral de chaque parti (qui change après chaque élection). Ce mécanisme est aussi connu comme faisant partie du « pacte culturel ».

 

Pendant des décennies, les engagements de journalistes à la RTB puis à la RTBF ont été régis par cette clé. Après réussite de l’examen d’admission, les lauréats passaient au “confessional” où un haut responsable les interrogeait pour savoir s’ils avaient une carte de parti ou si on pouvait considérer que, sur base du lieu de leurs études, de leur mutuelle ou de leur syndicat, par exemple, on pouvait les classer dans l’une ou l’autre famille politique. Et on prenait d’abord ceux pour qui il y avait des places disponibles, sur base du poids de chaque parti estimé selon une comptabilisation complexe en nombre de points, partant du « simple » journaliste, qui valait 1 point, pour grimper avec les rédacteurs en chef, les chefs de centres, les directeurs de la radio et de la télévision, etc.

 

PLURALISME INTERNE

 

Facilement applicable pour savoir après des élections qui siégeait dans un Parlement, la clé d’Hondt est moins aisément utilisable dans d’autres domaines. Au début des années 1970, Jean Gol (qui était alors RW) et Lucien Outers (FDF) ont ainsi introduit un amendement au projet de réforme du statut de la RTB pour que la clé d’Hondt y soit appliquée de manière plus précise, jusque dans la composition du “comité permanent” qui joue le rôle de bureau du C.A. de la RTBF. 

 

Cette répartition devait garantir au sein du service public monopolistique un système de “pluralisme interne” : dans ces divers postes, les tendances politiques issues de la société belge étaient représentées de manière proportionnelle. Ce qui ne voulait pas dire que, une fois en place, chacun prêchait pour sa chapelle. Quelle que soit son étiquette, un journaliste réagit de la même manière face à un événement ou une problématique. Il cherche à faire comprendre et à mettre au jour « la vérité ». Depuis des décennies, les profs de journalisme enseignent à leurs étudiants que l’objectivité n’existe pas (il y a autant de définitions de ce qu’est l’objectivité qu’il y a d’individus). Mais l’honnêteté, oui. Et les journalistes s’engagent normalement à respecter des chartes déontologiques qui reposent sur ces principes. 

 

Les politiques ont cependant toujours eu beaucoup de mal à accepter cette réalité. Ainsi, les mots « respect de l’objectivité » sont-ils clairement nommés parmi les obligations figurant dans le décret sur la RTBF de 1976, alors que les professionnels savent bien qu’il n’a aucun sens. L’objectivité est-elle une neutralité absolue ou un équilibre pluraliste ? Le décret de 1976 tentait de tenir les deux, réclamant une objectivité dans le traitement des faits, mais un pluralisme dans l’expression des courants d’opinion. Du côté des politiques, la deuxième partie de la formule a souvent été oubliée. Encore aujourd’hui, l’article 7 “Obligations des émissions informatives” du décret sur la RTBF mentionne à son § 2 : « Les émissions diffusées par l’entreprise qui concourent à l’information ou à l’éducation des téléspectateurs ou auditeurs, sont faites dans un esprit d’objectivité, sans aucune censure préalable ou ingérence d’une quelconque autorité publique ou privée. »

 

RESPECT DE L’ÉTIQUETTE ?

 

S’il a longtemps été considéré comme “un mal nécessaire” dans le service public de l’audiovisuel, le principe de l’étiquetage politique devait surtout veiller à rassurer les partis : par ce mécanisme, tout le monde était servi en fonction de son poids électoral. Aucune raison de se plaindre, donc. Chacun portait l’étiquette d’un parti, ceux dont les résultats étaient en croissance ayant plus de chance que d’autres de gravir les échelons. Au sommet, les appartenances politiques étaient évidentes. C’est ainsi que, jusqu’à présent, l’administrateur général de la RTBF a toujours été socialiste. Car il est nommé pour six ans, et ce parti avait toujours réussi à être au pouvoir quand il fallait choisir ou rechoisir quelqu’un pour ce poste. Ce qui n’est plus le cas en 2026…

 

À la base, quelques récalcitrants s’étaient toutefois de temps à autre opposés au système. Ayant réussi l’examen de journaliste, Jean-Jacques Jespers sera l’un des premiers à refuser de déclarer une appartenance politique et à être étiqueté « sans étiquette ». La fronde se généralisera au milieu des années 1980, quand Yves Thiran et d’autres journalistes fraîchement arrivés refuseront de se soumettre au système, estimant qu’on occupe une place en fonction de son mérite et de ses compétences, et non selon l’appartenance idéologique. Cette fronde sera soutenue par la SDJ, la Société des Journalistes de la RTBF, créée en 1978 pour affirmer l’indépendance journalistique des rédactions suite aux préceptes contenus dans le décret de 1976.

 

Le ver était dans le fruit. Mais il y était déjà auparavant, car, caricaturalement « défenseurs de la veuve et de l’orphelin » et « chiens de garde la démocratie », les journalistes éprouvent ontologiquement le besoin d’être systématiquement critiques. « Je doute donc je suis » est une maxime de base enseignée aux futurs journalistes. Ils ressentent dès lors le besoin de choisir certains sujets plus que d’autres, de s’intéresser davantage à ce qu’on veut leur cacher qu’à ce qu’on leur présente tout cuit sur un plateau d’argent, et de manifester de l’empathie vis-à-vis des situations injustes ou interpellantes. Ce qui s’inscrit parfaitement dans leur souci d’honnêteté par rapport à eux-mêmes (oser se regarder dans le miroir le matin) et dans le respect de leurs codes déontologiques.

 

RTBF GAUCHISTE

 

Dire que, au début des années 1970, certains jeunes animateurs et journalistes de la RTB, poussés par l’air du temps révolutionnaire de mai 1968 notamment vécu à l’ULB, n’ont parfois pas voulu aller plus loin serait sans doute exagéré. En radio, particulièrement, certaines émissions traitaient de thèmes engagés, ou portaient sur la réalité un regard engagé. Il en sera de même de certains magazines en télévision. Dès ce moment, ce positionnement irritera les milieux conservateurs, où l’on parlera des “fellaghas” de la RTB, du nom des combattants indépendantistes algériens engagés dans la guérilla contre la France, et considérés dans le discours colonial de l’époque comme des « rebelles », « hors-la-loi » ou « terroristes ».

Ce surnom polémique et stigmatisant sera alors ensuite utilisé par des milieux politiques et éditorialistes de droite pour désigner des journalistes perçus comme idéologiquement engagés.

 

Lors d’une grève, par exemple, la parole pouvait être plutôt donnée aux syndicalistes, et on ne se préoccupait pas des incidences des manifestations sur les citoyens non grévistes. Les sujets sociaux occupaient souvent la première place dans les éditions d’information du matin à la radio. On se souvient aussi notamment de la fameuse émission Épitaphe à Franco, diffusée depuis RTB Liège le samedi 22 novembre 1975, deux jours après la mort du dictateur. Un programme qui poussa le directeur de la radio de l’époque à couper l’antenne et à faire diffuser la 2e chaîne radio à sa place, par crainte d’une plainte pour outrage à chef d’État étranger (… avec lequel le monarque de l’époque et sa femme entretenaient des contacts relativement amicaux).

 

Les syndicats exercent aussi à cette époque un véritable rôle de contre-pouvoir dans l’institution. Leur poids est incontestable et, lorsqu’ils décident une grève d’antenne, tous les programmes sont remplacés par de la musique non-stop (ce qui ravit certains auditeurs, Spotify et Deezer n’existant pas encore).

 

La fin des années 1970 et le début des années 1980 sont marqués par une hostilité de plus en plus marquée des milieux de droite vis-à-vis de la RTBF, le président du PRL Jean Gol en tête. Celui-ci ne manque pas une occasion de faire des rodomontades à un service public considéré comme à la botte de la gauche.

Ce qui ne peut que rappeler ce que l’on entend à nouveau actuellement, à trois différences près. La première est que les critiques ne viennent pas seulement d’un président de parti, leader idéologique d’opinion, mais d’une personne exerçant des responsabilités ministérielles de tutelle sur les médias audiovisuels publics et supposée être la garante de l’autonomie d’une institution devenue dans les années 1990 une entreprise publique autonome, et plus un service de l’administration de l’État.

La seconde est que le poids des syndicats traditionnels est aujourd’hui beaucoup plus faible à la RTBF, et leurs inférences sur l’antenne en temps de grève plus que limité. L’assimilation de l’institution à un solide bastion syndical n’a plus de raison d’être.

La troisième différence est que la pratique de l’information à la RTBF n’a aujourd’hui plus rien à voir avec celle de l’époque des « fellaghas ». Il suffit, pour ce faire d’analyser les journaux parlés et télévisés, d’étudier l’ordre et l’importance accordés aux sujets, le point de vue d’où il sont abordés, et leurs thématiques.

Mais les archétypes ont la vie dure…

 

« L’AUTRE VÉRITÉ »

 

Au début des années 1980, insatisfaite par le système de pluralisme interne qu’exigeait le monopole public de l’audiovisuel, la droite belge sera, comme celle d’autres pays européens, l’avocate d’un abandon de ce mécanisme archaïque au profit de l’idée d’un « pluralisme externe », c’est-à-dire de l’existence sur un même territoire d’une pluralité de médias audiovisuels, tant publics que privés.

 

Revenu au pouvoir au fédéral avec le PSC en 1982, le MR se battra pour autoriser un faisceau hertzien entre Bruxelles et Luxembourg afin que puisse être réalisé depuis Bruxelles un JT belge sur RTL, chaîne étrangère diffusée depuis le Luxembourg. De là naîtra la campagne publicitaire et le slogan publicitaire « RTL, L’Autre Vérité » écrit sur des milliers d’affiches placardées aux quatre coins de la Belgique francophone. Un mantra proche de celui que certains milieux souhaiteraient voir être aujourd’hui appliqué… à la RTBF : remplacer une « vérité de gauche » par une « vérité de droite ».

 

Toutes les études menées pour comparer les JT de la RTBF et de RTL TVI ont conclu à l’existence de seulement faibles différences entre l’un et l’autre. Certes, le nombre de sujets était différent (plus courts chez RTL), mais parfois, au fil du temps, même l’ordre des sujets et l’espace accordé à certains thèmes ne manifestent pas des choix journalistiques opposés. Ces études n’ont jamais abouti au constat de l’existence de deux vérités différentes. Parce que les journalistes réagissent tous de la même façon face aux faits, ont été formés selon les mêmes principes, et les traitent de la même manière. Sauf, bien sûr, aujourd’hui, sur des médias de type CNews en France ou FoxNews aux USA, qui ne sont pas des chaînes généralistes, mais des médias d’opinion et de commentaires où on n’hésite pas à biaiser l’information pour qu’elle corresponde au discours idéologique de mise dans l’entreprise.

 

PLURALISME EXTERNE

 

Au début des années 1980, les libéraux n’ont pu aller plus loin dans leur projet de pluralisme externe, bien qu’ils soient à la fois au pouvoir au fédéral et à la Communauté française. Mais de ce côté, ils étaient dans une majorité PRL-PS présidée par Philippe Moureaux (PS), ardent défenseur du monopole public. Le rapport de force changera après les élections de décembre 1985. Sociaux-chrétiens et libéraux seront alors au pouvoir ensemble à la fois au fédéral et à la Communauté française. Le projet de suppression du concept de monopole public de la radiodiffusion et d’autorisation de médias audiovisuels privés pourra donc aller de l’avant. Ce sera chose faite en 1987. La loi fédérale du 6 février met fin au monopole de fait de l’État sur les ondes et autorise la publicité commerciale à la radio et à la télévision. Elle ouvre le champ aux acteurs privés et à la réduction de la domination institutionnelle du seul service public. Sur cette base, un décret de la Communauté française autorisera la reconnaissance de chaînes commerciales privées en Belgique francophone. Avant même qu’il ne soit voté, le 17 juillet, le gouvernement communiquera déjà le nom de l’opérateur choisi : TVi, une société belge créée l’année précédente par la CLT (Télé-Luxembourg) et Audiopresse, un consortium regroupant la plupart des éditeurs de journaux francophones belges. RTL-TVi commencera ses émissions depuis la Belgique le samedi 12 septembre. Débute alors officiellement l’ère du pluralisme externe, même si la plupart des Belges étaient déjà, grâce à (ou à cause de) la télédistribution, accros à Télé-Luxembourg depuis le tournant des années 1970.

 

UNE RTBF SOLUBLE

 

Au même moment, du côté du service public, les finances plongent. La dotation de la Communauté française ne suffit pas à assurer la hausse des coûts des programmes, mais surtout dus au fonctionnement d’une institution pléthorique en personnel et en implantations. Les centres de production wallons et bruxellois, petites baronnies réparties selon les influences politiques locales, coûtent très cher. Et le service public ne peut pas faire de pub. Lors des élections fédérales de 1987 et régionales de 1988, l’échec des libéraux et « le retour du cœur » prôné par son président, Guy Spitaels, qui a de solides amitiés à la RTBF, amènent la majorité PS-PSC à autoriser la RTBF à accéder au gâteau publicitaire. Mais de manière très limitée. Négocié de 1989 à 1991, « l’accord TVB » sera un compromis politique typique de cette majorité “rééquilibrée”. Il prévoit la création d’une régie publicitaire commune aux deux institutions, TVB, étant chargée de commercialiser la publicité télévisée à la fois pour la RTBF et RTL-TVi. Toutes les recettes publicitaires télévisées transitaient par TVB qui distribuait ensuite les revenus selon des clés de répartition négociées politiquement. Ce mécanisme n’aura qu’une courte durée de vie, une partie du monde économique dénonçant un marché publicitaire “semi-administré” et peu lisible pour les annonceurs, et les libéraux (dans l’opposition) l’estimant trop protecteur pour la RTBF, artificiel et pouvant distordre la concurrence.

 

À sa place, en 1990, le vice-président du PRL Daniel Ducarme « prescrit un remède de cheval pour faire sauter le verrou budgétaire de la RTBF et l'empêcher de partir en quenouille » (Le Soir, 20/01/1990). Il propose la privatisation à 49 % de « la maison Reyers », tout en bétonnant sa mission de service public. Trois mois plus tard, la presse annoncera que les libéraux envisagent tout simplement une fusion de la RTBF et de RTL-TVi, avant l’absorption totale de l’opérateur public par son concurrent privé.

 

Pour s’en sortir, la RTBF passera par divers plans de restructuration qui réduiront clairement le volume du personnel (sans trop toucher, affirme-t-on lors, au secteur de l’information). La fin des baronnies régionales liées aux centres de production de Bruxelles et de Wallonie sera aussi décrétée.

 

LA LIBERTÉ ?

 

Le décret de la Communauté française du 14 juillet 1997 transformera ensuite la RTBF en une entreprise publique autonome à caractère culturel. Alors que, jusque-là, elle était un organisme public dépendant directement du pouvoir politique, elle dispose désormais d’une personnalité juridique propre et d’une autonomie de gestion. Ses rapports avec la Communauté française, son principal financeur via sa dotation, sont désormais fixés dans un contrat de gestion renégocié tous les 5 ans. Le respect de celui-ci est évalué par le CSA, pas par le gouvernement. Toutefois, si des sanctions doivent être prises, c’est ce dernier qui peut agir, et non le CSA. La composition parapolitique du conseil d’administration, elle, ne change pas. Et, tacitement, l’influence politique dans les choix stratégiques reste de mise. Le recrutement n’est plus soumis aux règles de la loi d’Hondt. Mais les nouveaux engagés ne seront plus protégés par le statut de fonctionnaire (à condition qu’ils reçoivent encore un CDI, ce qui est de moins en moins courant).

La RTBF veillera à prouver cette indépendance retrouvée en recrutant des personnes sans couleur politique et en choisissant, à de nombreuses reprises, des Français totalement étrangers au pot-pot belgo-belge.

 

Ces changements, survenus dans un monde médiatique éclaté, avaient laissé croire que les conflits entre l’opérateur public et les instances politiques allaient se raréfier, voire disparaître.

Le PRL puis le MR ont été absents des majorités à la Fédération Wallonie Bruxelles de 1987 à 2024 (à l'exception de la période de 1999 à 2004 [1]), alors que le parti a été par intermittence au gouvernement de la Région wallonne et, avant 2014, à Bruxelles.

Cette si longue absence n’est sans doute pas étrangère au ressenti actuel d’une partie du monde libéral face à la FWB et les institutions qui dépendent d’elles (dont la RTBF, les télévisions de proximité, l’ONE), avec tout le ressenti et la rancune que cela peut entraîner. Et avec tout l’esprit de reconquête, voire de vengeance, que cela peut laisser croître.

 

Est-ce une raison pour développer à propos du service public de l’audiovisuel et de ses journalistes des représentations quelque peu figées, voire peut-être stéréotypées ou obsolètes ?

Mais cela s’inscrit dans le dramatique air du temps d’une époque où l’histoire semble bégayer.

 

Frédéric ANTOINE

 [1] Merci à un  lecteur de ce blog d'avoir signalé cet oubli dans le texte original.

 

 

 

 

 

 



 

 

04 décembre 2024

Présidence du CA de la RTBF : un miroir aux alouettes ?


Céder la présidence du Conseil d'administration de la RTBF aux Engagés n'est pas une concession de la part de son partenaire à la FWB. Car il y a gros à parier que c'est ce parti qui choisira, en 2026, le successeur de l'actuel Administrateur général de l'entreprise publique. Celui qui, quoi qu'on dise, a en main les destinées de l'opérateur audiovisuel.

Après ce qui semble avoir été de longues palabres, la nouvelle majorité à la FWB a annoncé ce 3 décembre son choix pour le poste, semble-t-il tant convoité, de président du Conseil d'administration de la RTBF. Preuve de l'imposant renouvellement survenu entre l'apparition des Engagés, l'ancien parti social-chrétien et le CdH, Joëlle Milquet, qui commença jadis sa carrière comme assistante parlementaire PSC au Sénat,  a finalement recueilli l'assentiment des instances des deux partis pour être prochainement élue à ce perchoir.

Face aux récents roulements des mécaniques (pour ne pas dire face aux menaces) des ténors du parti libéral à l'égard de la RTBF, confier la présidence de son CA à une figure tutélaire de l'autre gagnant des élections de juin pourrait avoir de quoi rassurer.

À lire la lettre ouverte que les deux anciens présidents de cette assemblée ont récemment publiée dans la presse (1), le rôle de cette instance serait en effet déterminant dans le fonctionnement de l'institution, et celui de son président comparable à celui du timonier à la manœuvre d'un immense paquebot.
 

CLÉ DE VOÛTE

 
Ce serait toutefois un peu vite perdre de vue que, comme le rappellent les signataires de la carte blanche précitée, le pouvoir de fait est partagé, au sein de ce qu'on appelait jadis la Kasa Kafka (2), entre le CA et son président d'une part, et l'Administrateur général de l'entreprise publique de l'autre. Sans être membre du Conseil, ce dernier siège avec le président et les vice-présidents du CA dans le “comité permanent” qui gère l'institut au quotidien. Il pilote aussi, par ailleurs, son “comité exécutif”, qui « réunit, au côté de l’Administrateur général, 6 directions : Pôle Contenus, Pôle Medias, Info & Sports, Ressources Humaines, Finances, Technologies ». (3).

L'Administrateur général est la clé de voûte à la jointure de la structure de direction interne de l'institut et sa structure de pilotage externe.

Sans aller jusqu'à partager la lecture de certains politiques qui ont récemment pu considérer que l'Administrateur général était une sorte de Deus ex machina, on doit tout de même reconnaître que son pouvoir est énorme, et que c'est lui qui, notamment, impulse les grandes réformes et suggère les orientations que l'entreprise devrait prendre. Qu'il reçoive à ce propos l'aval du CA (et du ministre de tutelle) est évident. Mais qu'il joue un rôle déterminant dans la fixation des axes de développement de l'opérateur audiovisuel est indéniable. Le cas de l'actuel Administrateur général en est la plus parfaite illustration : ce que la RTBF est aujourd'hui devenue et les tournants que la poussive administration publique de jadis a opérés, elle les doit grandement à la vision que celui-ci a développée pour elle, et à son expérience de gestionnaire d'institutions publiques.

CHANGEMENT DE COULEUR

Si le CA et son président sont supposés représenter “le public” au service duquel la RTBF est chargée de se mettre, et sont pour cette raison élus par le Parlement de la FWB, le rôle de son Administrateur général se situe bien au-delà de celui de simple gestionnaire des affaires intérieures de la boîte. Il n'est pas loin de représenter “l'âme” du système.

Jean-Paul Philippot, étiqueté socialiste, est ce poste depuis 2002, c'est-à-dire depuis plus de vingt ans. Lors de chaque échéance de son mandat, le PS était aux affaires en FWB, la présidence du CA de la RTBF n'étant pas entre ses mains, mais dans celles d'un de ses partenaires de majorité. La reconduction systématique du détenteur du poste allait donc quasiment de soi (4) (pour rappel, la composition du CA et sa structure dirigeante changent après chaque élection, alors que le calendrier de l'Administrateur général n'est, lui, pas fixé sur celui des échéances électorales). 

En 2020, l'actuel Administrateur général a été reconduit pour un quatrième mandat de six ans. Dans une grosse année, l'ère Philippot prendra donc fin pour l'opérateur public. Qui succédera à cet ingénieur commercial diplômé de l'ULB et maître de conférences invité à l'UCLouvain ?

Une saine gestion publique devrait sans doute veiller à choisir pour ce poste une personne au profil proche de son prédécesseur, c'est-à-dire un féru de gestion, soucieux de la défense de la place du service public dans une société de plus en plus mercantile, et conscient que l'audiovisuel public doit disposer d'une réelle légitimité pour s'assurer une place indiscutable dans le paysage médiatique de l'État aussi grand qu'un timbre-poste qu'est la FWB.

HIS MASTER'S VOICE ?

En sera-t-il ainsi ? Comme écrit plus haut, la tradition du partage des postes (et des influences) au sein des majorités a permis depuis les années 1960 au PS de placer à la tête la de la RTB(F) une personne qui disposait de sa confiance (et de sa fidélité). Mais, en 2026, le PS ne fera pas partie de l'attelage dirigeant la Fédération. Les Engagés tenant la présidence du CA de l'institution, le MR aura tout loisir d'imposer son choix d'Administrateur général, le candidat retenu ayant sans doute présenté pour la RTBF un projet d'avenir en phase avec celui que ce parti politique entend assigner aux médias publics. Une vision que devrait aussi plaire à la majorité politique du Parlement de la FWB. Alors surviendra peut-être le véritable virage souhaité par le MR, et dont diverses déclarations politiques dans les médias et au Parlement de la FWB révèlent depuis quelques semaines le visage. Avec, notamment, la réduction des missions de la RTBF à l'information et à l'éducation permanente, ou l'abandon total du divertissement, l'opérateur public n'étant pas là pour fournir (à la plèbe ?) « du pain et des jeux », alors que telle serait bien l'édifiante mission des médias privés.

Accorder la présidence du CA de la RTBF à son partenaire permet à l'autre parti au pouvoir de reculer pour mieux sauter.  Être à la tête du Conseil ne lui aurait rien rapporté. Tandis qu'être à la manœuvre du bateau Reyers...

Frédéric ANTOINE.

(1) https://www.lalibre.be/debats/opinions/2024/11/30/le-ca-de-la-rtbf-repond-a-la-ministre-galant-vous-avez-remis-en-cause-notre-gouvernance-vous-avez-tenu-des-propos-simplistes-et-offensants
(2) Nom qu'a subtilement repris la boîte de prod filiale de la RTBF
(3) https://www.rtbf.be/entreprise/a-propos/gouvernance
(4) Si la reconduction a parfois été discutée au Parlement, notamment pour des questions de clauses de contrat, le bateau au pu tanguer mais l'issue de ces discussions n'a jamais de fait de doute.

(l'illustration de cet article est un "dessin d'artiste" fait par Chatgpt)

25 juillet 2024

RTBF: Le retour de "L'autre vérité"


Sale temps pour la RTBF. Les projets de la nouvelle majorité qui prend les rênes de la Fédération Wallonie-Bruxelles entendent lui imposer un régime et remettre en cause sa légitimité en tant qu'opérateur "populaire". Mais le reléguer à de strictes missions ne risque-t-il pas d'entraîner la mort du service public ?

"Si on peut la regarder [la Formule 1] sur RTL, sans la payer avec mes impôts, c'est super !" Cet extrait d'un échange ayant circulé sur X à propos de l'éventuelle interdiction pour la RTBF de diffuser des événements sportifs en clair en dit long sur ce qui pourrait attendre le service public : perdre au moins une partie de son offre gratuite de grandes compétitions internationales, au motif que celle-ci ne correspondrait pas à sa mission de service public. Et, en corollaire, la "cession" des droits y afférents à un opérateur privé, que tout le monde verrait bien être le groupe RTL.

Avec, comme argument massue, que si ce sont les propriétaires de RTL Belgique qui achètent ces droits, le téléspectateur continuera à voir ces sports "gratuitement" alors que, quand c'est la RTBF qui les diffuse, ce serait le contribuable qui paierait ces droits. Pas via la redevance, puisque la Région wallonne ne pratique ce mode de récolte de fonds, mais via le fait que, comme tout le monde paie des impôts régionaux et qu'une partie de ceux-ci sont reversés à la FWB, c'est dans cette manne que l'on puise pour la dotation dont bénéficie la RTBF.

SPORT, PAR ICI LA PUB

Est-il possible de prouver que c'est sur sa dotation que la RTBF acquiert les droits de retransmission de la F1, du foot ou d'autres sports ? On oublie peut-être un peu vite que, selon les données provenant de son rapport annuel 2023 (1), 78% de ses recettes viennent bien de dotations publiques, mais 14% de la publicité, 3% des câblo-opérateurs et 6% d'autres recettes. Et encore 2023 n'est-il pas un bon exemple, car… en l'absence d'événements sportifs de grande ampleur, la RTBF n'a pas engrangé l'an dernier autant de recettes publicitaires que d'habitude.

Eh oui, les événements sportifs nourrissent, parfois de manière significative, les rentrées publicitaires de la RTBF. En 2022 (2), la part de ces recettes publicitaires avait constitué 16% de ses rentrées. Et 17% en 2021. Moins de retransmissions sportives rimerait aussi forcément avec baisse des rentrées commerciales...

 DU BELGE QUI RAPPORTE

Resterait aussi à savoir si RTL Belgique serait prête à s'engouffrer dans la brèche imposée par les autorités politiques. Que Rossel (et DPG) aient poussé à la charrette pour que la nouvelle majorité suggère ce type de restrictions à l'opérateur public paraît plus que plausible. La stratégie de la direction de l'entreprise n'a jamais caché vouloir mettre au maximum l'accent sur le sport, tout en regrettant que la RTBF phagocyte les meilleures parts du morceau. Le sport est en effet (pour RTL comme pour la RTBF) le moyen le plus rentable de "faire du belge" à l'antenne. Certes, ça coûte. Mais qu'est-ce que ça rapporte !

Mais tout de même, ça coûte. Bien sûr, DPG peut mettre dans la course toute le poids de ses chaînes flamandes, et négocier des packages associant l'acquisition nord+sud Belgique. Mais les vendeurs de droits ne seront-ils pas plutôt tentés de vendre les droits à des plateformes payantes ? Fini dans ce cas l'idée que, si c'est sur RTL, c'est gratuit et non payé par le contribuable. Tout qui voudrait voir une compétition internationale de haut niveau aurait alors l'obligation de payer lui-même. Juste ce que la RTBF s'efforçait d'éviter, au nom de sa conception de sa mission de service public.

LA FIN DE LA LÉGITIMITÉ

Car, derrière ce relatif épiphénomène des droits de retransmissions sportives, c'est bien la question de la définition exacte du rôle du service public qui est en jeu. On peut toujours considérer que, comme l'avait fixé le fondateur de la BBC Lord Reith il y a… un siècle, le rôle du service public de l'audiovisuel est, dans l'ordre, d'éduquer, d'informer et puis de divertir (3). Mais un siècle a coulé sous les ponts de la Tamise depuis lors, et l'UER, qui regroupe tous les opérateurs publics européens, définit plutôt maintenant ces missions dans un autre autre, le plus couramment admis, en plaçant l'information avant l'éducation (4).

Le divertissement n'est pas exclu des missions des MSP (médias de service public). Il permet même, en général, à l'opérateur public de conforter sa légitimité vis-à-vis de son audience. Et est donc en cela essentiel. Que serait en effet un opérateur public qui serait obligé d'austèrement se contenter d'éduquer et d'informer, alors que ses concurrents privés auraient toute liberté de noyer leurs téléspectateurs dans les charmes des divertissements ? Son audience ne ferait que diminuer. Et alors que, en parts de marché tv, la RTBF domine ces derniers temps les autres opérateurs actifs en Belgique francophone, il ne faudrait pas longtemps pour que cette primauté s'effondre comme un château de cartes. Le jour où le commun des mortels de Belgique dira : "La RTBF ? Connais pas", on pourra vite fait raboter l'entreprise publique à l'essentiel de l'essentiel de ses missions, en réduisant son financement à une peau de chagrin. Puisque plus personne ou presque n'en regarderait ou n'écouterait les programmes…

On n'ose imaginer que telle est l'intention finale des deux partis qui gouvernent désormais la Fédération Wallonie Bruxelles, et notamment de la ministre ayant été désignée pour gérer les dossiers liés aux médias. 

L'HISTOIRE D'UNE OBSESSION

En 1985, c'est-à-dire il y a presque quarante ans, une majorité PRL-PSC prenait les commandes de la Région wallonne et de la Communauté Française de Belgique. 


À
la même époque, une majorité de mêmes couleurs dirigeait le pays au fédéral. C'est sous cette majorité que le RTL Group avait obtenu l'autorisation de diffuser en Belgique un JT réalisé en direct de Bruxelles, grâce à un faisceau hertzien (normalement illégal) relayant les studios de RTL en Belgique à ceux de RTL Luxembourg, d'où le signal télévisé était envoyé vers les câblodistributeurs belges. À ce moment, RTL avait développé une grande campagne de presse autour d'un slogan: "L'autre vérité". Encourager l'info sur RTL était un vieux rêve des libéraux, qui considéraient la RTBF comme gauchiste, comme ne cessait de l'affirmer le chef libéral Jean Gol. La guerre contre le service public devait passer par la destruction de son monopole sur l'info. Ainsi fut fait. Et le 19h de RTL de dominer, quasi en permanence, le 19h30 de la RTBF.

Puis ce fut l'autorisation fédérale de la création d'opérateurs privés de l'audiovisuel, la traduction de cette loi dans un décret francophone, et le choix pour les libéraux et les chrétiens de concéder cette autorisation à… RTL. D'où la naissance de RTL TVI, d'abord seule autorisée à diffuser de la pub, avant que "le retour du cœur" prôné par Guy Spitaels n'amène à mettre un peu d'eau dans ce vin commercial, d'en autoriser aussi l'usage par la RTBF sous conditions, puis sans condition.

LE RETOUR DU JEDI

En 2024, on a un peu l'impression que l'Histoire se répète. Non sur le terrain de l'info (où RTBF et RTL font plus ou moins la même chose), mais sur d'autres terres qui sont devenues sensibles: celles du divertissement, et en particulier le sport. Pour qu'en définitive RTL supplante l'opérateur public? 

Il est incontestable que la RTBF en fait beaucoup. Elle est sur tous les coups, toutes les innovations, et a souvent réussi ces derniers temps à supplanter un navire RTL poussif et difficile à manœuvrer.  Être sur tous les terrains, cela demande des moyens. Mais cela permet de dresser un chemin vers le futur, dans un univers médiatique en constante évolution. Dans un contexte politique de restrictions, l'opérateur public est-il vraiment la première cible qu'il faut abattre? Peut-être pas. Surtout dans une communauté aussi restreinte que la Belgique francophone, qu'on ne peut comparer ni à la Flandre, ni aux grands pays européens.

Mais il y a sans doute des raisonnements politiques que la raison ne connaît pas (vraiment)…

Frédéric ANTOINE


(1) Au moment où ces lignes sont écrites, la page web du rapport 2023 n'affiche qu'un grand écran bleu…
(2) Selon le rapport annuel 2022, dont nous disposons.
(3) Comme le dit le site de la BBC "Reith is identified with the BBC's public service aims to educate, inform and entertain"
(4) "Public service media (PSM) is broadcasting made, financed and controlled by the public, for the public. Their output, whether it be TV, radio or digital, is designed to inform, educate and entertain all audiences."

20 octobre 2022

LIZZ resigns : (presque) tous sur la balle


L'annonce de la démission de la Première ministre britannique a rapidement déclenché des alertes info sur les smartphones. Mais tous les médias belges francophones n'ont pas réagi aussi rapidement…

En Grande Bretagne, la future démission de Lizz Truss semblait dans l'air bien avant cet après-midi, et les médias étaient tout matos dehors bien avant qu'elle ne sorte sur le pas de la porte du 10 Downing Street, en tout début d'après-midi (sans doute après son Last Lunch as Prime Minister).

À 01h33 PM heure de Londres, la BBC annonce que Lizz Truss est devant le pupitre, et va s'adresser aux Britanniques. La présentation de la démission a lieu à 01h34 PM, et tout est fini à 01h37 PM. L'info est si extraordinaire (jamais un chef de gouvernement de sa Gracieuse Majesté n'avait baissé les bras aussi vite) qu'elle mérite bien un "Breaking news" et une alerte sur les smartphones. La politique des médias n'est-elle pas aujourd'hui de pratiquer le "mobile first"?

LE TEMPS D'UN ŒUF À LA COQUE

Alors, qu'est-ce que cela donne? On ne peut pas être abonné aux alertes de tous les médias. L'observation qui figure ici n'est donc pas exhaustive mais comprend tous les médias francophones belges couvrant l'actu chaude en continu.

Trois minutes auront suffi à certains médias pour annoncer la nouvelle. Parmi les alertes dont nous disposons, le quotidien Libération (Paris) aura été le plus rapide, ce qui peut paraître étrange pour un média qui se veut plus "quality" que hot news.

Pour la Belgique francophone, l'alerte la plus rapide, à peine quelques secondes après Libé, est N24. La chaîne confirme ainsi qu'elle est bien une télévision qui entend sauter sur l'info, et être immédiatement sur la balle. Le Breaking news, c'est son affaire. En tout cas pour l'actu en question. Une belle promesse pour l'avenir.

Ensuite, les choses 'traînent' un peu. Si plusieurs médias français (ou du Québec) lancent leur alerte à Actu+4, en Belgique francophone, il faut attendre Actu+5 pour que des alertes tombent sur les smartphones. Et d'abord celle de la RTBF, qui démontre ainsi que, tout comme LN24, elle est elle aussi sur la balle de tous les événements.

Le Soir est à peine moins rapide, démontrant que ce n'est pas parce qu'on est un quality paper qu'on ne peut pas être prompt sur la transmission de l'info, surtout quand celle-ci est sûre et ne mérite pas divers recoupements. Les régionaux de Rossel, réunis dans Sud Info, réagissent quasiment aussi vite que Le Soir. Le quotidien de la rue Royale est ainsi plus rapide que les grands quality papers français Le Monde et Le Figaro qui se targuent souvent de ne pas faire la course à l'annonce d'un événement.

ALERTES À LA TRAÎNE

Le site 7/7.be donne la nouvelle à Actu+10, ce qui est une réaction moyenne. Tous les titres de IPM se trouvent au-delà de ce timing. Si on comprend que La Libre entretienne son image de quality paper en ne cherchant pas à être le premier à livrer l'info, il ne devrait peut-être pas en être de même de son "compère" La DH. Mais comme il semble que la gestion de tout ce qui est numérique soit assez proche entre les deux titres, Libre et DH communiquent la nouvelle à Actu+12, ce qui est tout de même assez tardif (6 minutes plus tard que Le Soir, et 9 minutes de plus que LN24, qui appartient au même groupe). 

L'Avenir, qui appartient aussi à IPM, est encore plus lent: il publie sont alerte pour téléphones à Actu+16! Une démonstration de l'intérêt très relatif qu'il porte à l'actualité internationale. Alors que tous les médias alertaient sur la démission  londonienne, L'Avenir publiait une alerte sur l'annonce du cancer d'un homme politique wallon avant d'informer sur le départ de Lizz Truss. De quoi démontrer quelles sont ses priorités.

Doit-on en dire autant de RTL Info, qui se veut normalement en ligne directe avec le hot news, mais qui a réagi à Actu+20 minutes, alors que les autres médias avaient déjà tourné la page ou se focalisaient sur l'aftermath de l'info: quels candidats au poste, Boris Johnson a-t-il des chances, etc? De quoi la tardive réaction de la rédaction de RTL est-elle le signe, alors que sa nouvelle direction déclare que l'actu est un des piliers du groupe, et le restera?

LACONIQUE OU PLUS PRÉCIS?

Bien sûr, il y a le fait de réagir, puis il y a le contenu. Car même dans une alerte smartphones, on peut en dire peu ou plus. Beaucoup se limitent à   "Royaume-Uni: La Première ministre Lizz Truss annonce sa démission", certains médias insérant tout le message dans le corps du texte (Libération, France Info, Le Figaro), et d'autres jouant sur un avant-titre en plus du titre (LN24) (1). Le Soir est dans la même tonalité minimaliste, avec une formule plus raccourcie mais tout aussi informative: "La Première ministre britannique, Lizz Truss, annonce sa démission". 

Certains entendent en dire davantage. BFM ajoute que Lizz Truss était "fragilisée", ce qui apporte une réponse au "Pourquoi" de la liste des 5W qu'on doit normalement retrouver dans une info. 

Plusieurs médias mettent l'accent sur le caractère particulier de la situation: la brièveté du règne de Lizz Truss. La RTBF dit qu'elle démissionne "après moins de deux mois". 7/7 parle de "seulement 45 jours".

On pourrait croire que, arrivées tardivement après les autres alertes, celles de La DH et de La Libre auraient été plus peaufinées, détaillées ou complètes. Ce n'est pas le cas. Elles se contentent du même contenu informationnel bref, sans y ajouter le moindre détail. Tout comme la lanterne rouge de notre classement horaire, RTL Info, qui, 20 minutes après l'événement, se contente de dire que "la Première ministre britannique Lizz Truss démissionne".

Enfin, même dans une alerte info, on peut trouver de quoi dramatiser la nouvelle. Sud Info commence ainsi son message par les mots "Crise gouvernementale au Royaume-Uni". L'anxiogène mot "crise", présent ici, ne sera pas utilisé par les autres médias. Si les alertes infos se contentent généralement du factuel, sans faire d'accroche, chez Sud Info, mettre en avant le caractère sensationnel de l'info semble inscrit dans les règles d'écriture.

Frédéric ANTOINE.

(1) D'ordinaire, l'avant-titre des alertes info donne simplement le nom du média émetteur, voire ne comprennent que la mention: "alerte info". Certains médias, comme LN24 (ou Sud Info) se contentent de donner leur identité via le cadre graphique situé à gauche de l'alerte info, et utilise l'avant-titre pour apporter un premier élément contextuel d'info ("Grande-Bretagne", pour LN24, ce qui est assez précis. "Monde", qui l'est beaucoup moins, pour Sud ìnfo) . (texte corrigé à ce propos ce 21/10 suite à une remarque faite par LN24 lors de la publication le 20 en soirée)
 

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