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Regard médias

Il y en a des choses à dire sur les médias en Belgique…

30 décembre 2022

La yourte (Tipik), ou comment téléréalitéiser l'éducation permanente


Plaider à la télé pour une manière de vivre plus éco-écolo : quoi de plus rasoir et ennuyeux. Mais quand ce sont des people issus d'une émission humoristique qui deviennent les Robinson Crusoé d'une vie alternative, ça change un peu tout. Avec La yourte, le service public tente à nouveau de mixer pédagogie et entertainment. Et, cette fois, ça matche plutôt bien.

Sur Tipik, la chaîne des "jeunes" de la RTBF.be, leur vieille émission fait chaque fois un carton. Ce sont les maîtres de la dérision, n'hésitant pas à s'en prendre à des personnalités politiques, et de surcroît socialistes (1). Dans leur studio, ils sont les rois. Mais peut-on ailleurs exploiter la sympathie que l'audience éprouve à leur égard ? 

Depuis que, en 1984, Yves Montand racontait Vive la Crise aux Français sur Antenne 2 (2), recourir à des people dans les émissions de télé pour faire passer des sujets sérieux est devenu banal. Tout comme, de Rendez-vous en terre inconnue à La ferme des célébrités, les utiliser dans des contextes atypiques pour booster l'audience d'un programme auquel le spectateur adhérera au travers des vedettes qui y prennent part. Fort Boyard n'est-il pas le meilleur exemple, lui qui débuta par faire concourir des anonymes avant de se rendre compte que confronter des people aux mystères du fort était bien plus rentable.

DES ÉPREUVES (PRESQUE) PRÉTEXTES

La yourte mêle un petit peu de tout cela. Trois animateurs du Grand Cactus y sont à peu près isolés du monde, forcés de vivre ensemble pendant une semaine dans une maison de toile de quelques mètres carrés, sans trop d'intimité, à l'instar des apprentis chanteurs de Star Academy. Tout comme dans les plupart des émissions de télé-réalité, des épreuves leur sont imposées. Avec récompense ou punition à la clé. Celles-ci ne vont pas jusqu'à l'élimination, mais menacent de toucher tout le groupe, la yourte pouvant être privée d'eau, de lumière, de gaz ou d'électricité. On n'est pas loin de Koh-Lanta, et on sent que la production devait aussi avoir Naked and Afraid dans sa ligne de tir.

Sauf que, ici, tout n'est pas "gratuit". On ne sort pas pour le plaisir les animateurs de leur petit confort bourgeois (qu'ils ne cachent d'ailleurs pas) mais pour une bonne cause. Ou plutôt "des" bonnes causes. En effet, comme dans tout programme télévisuel qui se respecte où l'on fait concourir des gens connus, il n'est pas question que ceux-ci repartent avec un pactole (dans certains cas, on pressent qu'ils ne sont déjà pas venus pour rien). Les gains iront donc à des associations. On ne devrait pas le dire, tant c'est cousu de fil blanc. Mais c'est ici le cas…

Les trois animateurs concourent donc pour donner de l'argent à une association. Mais, clairement, ce côté "épreuves" relève plus des conventions du genre que des intentions profondes du programme. Ce n'est qu'un prétexte. Derrière cela se cache la vraie raison d'être de l'émission : apprendre aux spectateurs comment "vivre autrement", de manières plus éco et écolo responsable. Des propos que tous les médias ressassent à longueur de pages, d'articles et d'émissions de services. Un discours qui paraît tellement entendu que les oreilles de bon nombre de gens ne les perçoivent même plus.

LE PASSAGE PAR L'INCARNATION

Ici, ces messages passent par les compétiteurs, les situations où on les inscrit, et les efforts qu'on leur demande. Ces informations sont non seulement personnalisées (comme pourrait le faire tout animateur lambda), mes elles sont incarnées, vécues dans la chair de gens de télé plutôt pas très accro à l'écolo et qui, en définitive nous ressemblent tous un peu. Si, au cours du spectacle, le spectateur en vient à se demander "Mais De Warzée, comment va-t-il se débrouiller dans ce cas-là ?", c'est déjà un peu bingo…

Astuce, certaines épreuves amènent les compétiteurs à rencontrer des personnes actives dans le domaine en Wallonie. Dans un reportage classique, on les aurait simplement interrogées, avec des Q/R banals et un montage type Investigations, des plans des coupes à peine hors sujet ( des gros plans sur les yeux ou les mains, par exemple). Ici, le dialogue dépasse les codes de la télé d'information ou d'éducation permanente. This is life! On sent bien que, parfois, les choses sont un peu téléphonées, mais on accepte de se plier au jeu puisque, derrière, ce sont les animateurs du Cactus dont on suit les aventures.

LE RESPECT DES CODES FORMELS 

Eh oui, comme dans toute télé-réalité qui se respecte, on est en effet dans une "aventure", mot-valise devenu indissociable d'une émission où des gens sont mis ensemble dans un lieu ± clos pour vivre en commun et, d'ordinaire, se plier à une compétition concrétisée par des épreuves.

Enfin, à l'instar de toutes les autres télé-réalités, la Yourte est émaillée de propos des compétiteurs recueillis dans un "confessionnal" où les acteurs reconstituent le métarécit des événements passés à partir de la lecture subjective qu'ils en ont eue.

Mettons tout cela dans un blender et faisons tourner… Résultat : le mix entre micro- et méso-récits de l'émission, incarnés dans des personnages "sympathiques", permet au spectateur d'entrer dans l'histoire et d'y rester tout au long du programme. La rythmique des séquences évite les lenteurs et les digressions. Quand celles-ci devraient apporter des éléments de l'ordre de l'informationnel, on se contente de glisser le message en sous-titre. Ainsi, la narration peut continuer sans s'arrêter…

Au final, les trois animateurs ne passent pas vraiment toute une semaine dans la yourte. Et s'ils ont dû voter pour se passer de papier de toilette, cette proposition ne leur a été faite que la veille de leur départ… ce qui leur a permis de n'expérimenter cet art de vivre que quelques heures. La yourte est donc pleine de petits trucs dont on ne sait s'ils sont vrais ou scénarisés (comme dans toutes les télé-réalités), et de raccourcis de montage qui rendent parfois crédibles des moments qui ne l'ont pas été. Mais c'est une convention du genre, comme la durée affichée des épreuves, qui disparaît toujours subtilement de temps à autre afin de permettre une contraction ou une extension du temps montré par rapport au temps réel (3).

ENTERTAINMENT AND/OR EDUCATION?

La yourte est une nouvelle forme d'eductainment. Une manière divertissante de fournir à une audience un contenu à caractère éducatif, et donc par définition rébarbatif. La RTBF a déjà plusieurs fois tenté l'aventure, mais celle-ci est sans doute celle où la forme et le fond affichent le plus clairement leurs intentions dès le début du programme. Un double challenge qui, finalement, se termine de manière plutôt réussie. Le choix des intervenants n'y est pas étranger. Après les deux premiers épisodes, qui constituent un seul récit, diffusés le 29/12 (4), on verra comment le deuxième transforme la formule ou la poursuit. Le risque étant que la répétition use trop rapidement le concept, lui retirant tout effet de surprise, et  le rende potentiellement incapable de se renouveler à l'infini. Pas tant sur la forme que sur le fond.

Frédéric ANTOINE.


(1) Même si, dans le dernier cas de l'ex-président du Parlement wallon, ils ne risquaient pas grand-chose de faire rire d'un homme politique en chute libre…
(1) https://www.youtube.com/watch?v=FbNdCQHWb-E
(3) https://doi.org/10.14428/rec.v3i3.45803 
(4) https://auvio.rtbf.be/media/la-yourte-la-yourte-episode-1-2979658

 

24 décembre 2022

Viva For Life : Sarah, Marco, Ophélie, des boucs-émissaires ?



Viva for Life ? Une affaire biblique qui marche du tonnerre. Et qui devient "la référence" du service public en matière d'opération de "charity business". Mais pourquoi ?

"Dans la Bible, on peut lire que le prêtre d'Israël posait ses deux mains sur la tête d'un bouc. De cette manière, on pensait que tous les pêchés commis par les juifs étaient transmis à l'animal. Celui-ci était ensuite chassé dans le désert pour servir d'émissaire et y perdre tous les pêchés" (1). 

Depuis dix ans, à la veille de Noël, la RTBF ne procède pas autrement, à l'exception près que son administrateur  général ne pose pas ses deux mains sur les têtes des trois "animateurs" qui accompliront le marathon radiophonique Viva for Life. Et qu'ils ne sont pas envoyés au désert, mais enfermés dans un "cube", au fond de la Belgique (en tout cas cette année-ci).

À cela près, le rôle assigné aux trois "volontaires désignés" est bien le même que celui des temps bibliques : prisonniers de leur cube (et jusqu'à récemment privés pendant une semaine de toute nourriture solide), ils sont là pour endosser tous les péchés de non-assistance commis par les Belges face à la misère des enfants. 

Ils font pénitence au nom de tous, souffrent de l'isolement et de la fatigue (sans parler de l'obligation de descendre au studio par une rampe de pompier ou de manger des choses qu'ils n'aiment pas…), tout cela pour expier nos fautes collectives. Afin de pouvoir retrouver l'air libre, c'est-à-dire être défaits de cette malédiction, on ne leur a proposé qu'une solution : convaincre ces pécheurs de Belges francophones de "se racheter" en faisant des dons  afin d'aider les enfants malheureux. 

Colllecteurs, Sarah, Marco et Ophélie deviennent aussi fréquemment confesseurs. Ils parlent en effet souvent sur l'antenne avec les auditeurs qui les appellent pour donner de l'argent ou pour commander l'écoute d'un disque contre le paiement de 40€. Ils leur demandent alors s'ils ont eu eux-mêmes une enfance difficile, et quand c'est le cas manifestent grandement leur compassion, ces auditeurs appelant pour que, à l'avenir, ce qu'ils ont enduré ne se reproduise plus. Séquences "émotion" garanties…

D'autres auditeurs, qui n'ont pas eu une enfance malheureuse, racontent combien ils se rendent maintenant compte que la situation de misère que vivent une partie des enfants est intolérable, raison pour laquelle ils essaient ainsi, en quelque sorte, de contribuer à la réduire. Comme leur disent parfois les trois enfermés, "cela libère la conscience". Surtout lorsqu'il s'agit d'enfants, et que l'on se trouve à la veille de Noël, dont la petite enfance est le point focal, même si de moins en moins de gens se souviennent qu'on commémore alors la naissance de Jésus-Christ…

Autant de raisons (parmi d'autres) qui expliquent pourquoi Viva for Life a recueilli cette année 8.034.120€, soit plus que l'an passé et, bien sûr, que toutes les années précédentes. Avec un montant pareil, cette opération essentiellement radiophonique a cette fois dépassé le résultat de Cap 48, l'action de solidarité historique de la RTBF, qui n'a, elle, rassemblé "que" 7.733.227€. En 2021, Viva for Life avait recueilli 7.512.346 et Cap 48 7.625.014. Soit à peu près la même somme dans les deux opérations (mais Cap 48 était avant Viva…). 

Une inversion de tendance plus que significative de l'évolution de l'air du temps, de la proximité différente de l'audience avec la cause, et de l'effet qu'un "matraquage" radiophonique d'une semaine, portée par la station du service public la plus écoutée, peut toujours opérer en 2022…

Joyeux Noël!

 Frédéric ANTOINE,


(1)https://www.linternaute.fr/dictionnaire/fr/definition/bouc-emissaire/

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