Des journalistes de la radio proche de la Gestapo ? Oui, il y a eu en Belgique. Mais du temps de l’été 1940 à début septembre 1944, à l’époque de Radio Bruxelles, la radio de l’occupant allemand…
Le personnel de radio nazie était essentiellement composé de nombreux Belges, dont certains étaient déjà à l’INR avant l’invasion de 1940. Le 28 mai 1940, date de la capitulation belge, malgré les sabotages réalisés par le personnel de l’INR au début de la guerre, les Allemands reprennent l’usage des studios de l’Institut national de radiodiffusion (place Flagey à Ixelles). Comme on avait aussi saboté tous les émetteurs de l’INR, les premières diffusions utiliseront d’abord des moyens techniques provisoires, dont des émetteurs mobiles militaires. Les premiers programmes réguliers de la radio nazie débuteront au cours de l’été 1940. Ils dureront jusqu’à la libération de Bruxelles, le 3 septembre 1944.
COLLABO
Comme l’ont très bien analysé Céline Rase, Dirk Luyten et plusieurs historiens des médias, on peut distinguer deux périodes dans la brève histoire de cette radio qui était associée de la Gestapo.
La première, qui peut qualifier Radio Bruxelles de « radio d’occupation encadrée », dure jusqu’au début 1942. Au cours de cette période, les Allemands cherchent surtout à rétablir la stabilité et à convaincre les Belges d’ accepter passivement l’occupation. La radio sert alors à maintenir une apparence de normalité, la Militärverwaltung adoptant encore une politique relativement prudente en Belgique.
La propagande est modérée et indirecte. La radio accorde une grande place à la musique, aux programmes culturels et aux émissions de divertissement. L’information est contrôlée, mais est souvent présentée sous une forme qui se veut « professionnelle ». Le personnel est composé d’anciens professionnels de l’INR dont la collaboration est soit opportuniste, professionnelle, ou parfois justifiée comme continuation du service public. La dimension rexiste reste encore limitée.
PRO-NAZIE
À partir de 1942 s’opère un véritable tournant. Radio Bruxelles devient une radio de propagande militante. Plusieurs événements poussent les Allemands à changer leur stratégie: l’entrée en guerre totale du Reich, la radicalisation du nazisme en Europe occupée, la montée du rexisme militant, le développement de la Résistance et la nécessité pour l’occupant de mobiliser idéologiquement. La politique d’occupation se durcit. La radio devient explicitement antibritannique, antisémite, anticommuniste, pro-nazie et pro-rexiste. On passe d’une propagande d’influence à une propagande de mobilisation. Les commentaires politiques y prennent une place centrale. Radio Bruxelles est alors vraiment proche des nazis, et donc de la police politique nazie, la Gestapo.
Le personnel « professionnel » qui était resté à radio Bruxelles part ou est marginalisé. L’antenne est occupée par des rexistes, des idéologues collaborationnistes et des journalistes engagés politiquement. La station prend le rôle d’outil militant. De nombreux Belges, qui avaient continué à écouter Radio Bruxelles à la place de l’INR, ne serait-ce que pour se divertir un peu, cesseront alors d’être des auditeurs de cette station. L’audience de la BBC et des émissions londoniennes de Radio Belgique augmente clairement.
PAS IDÉOLOGIQUEMENT HOMOGÈNE
À Propos du personnel de la station, Céline Rase, qui a réalisé sa thèse sur Radio Bruxelles et enseigne actuellement à l’UNamur et l’UCLouvain Saint-Louis (1), sort des jugements simplificateurs et de la totale comparaison avec des gestapistes. Pour elle, Radio Bruxelles n’était pas un bloc idéologique homogène. Elle distingue plusieurs profils au sein du personnel.
D’abord les collaborationnistes convaincus. Ils sont une minorité, mais très visible : militants rexistes, idéologues fascisants, journalistes engagés politiquement, chroniqueurs assumant la propagande. Ce sont eux qui donnent l’image globale de la station.
Ensuite : les professionnels opportunistes, regroupant des anciens employés ou freelances du monde radiophonique, des techniciens, des musiciens, et des administratifs et des personnes cherchant à continuer leur métier ou à conserver un revenu. Leurs motivations principales : survivre professionnellement, éviter le chômage, maintenir une carrière. Ils ne se perçoivent pas toujours comme collaborateurs politiques.
Enfin, le personnel contraint ou « captif ». Ce sont des cas plus minoritaires, mais attestés : des employés restés faute d’alternative, des personnes pensant limiter la propagande de l’intérieur, des individus sous pression économique ou administrative.
PARCOURS ÉVOLUTIFS
Céline Rase souligne que les membres du personnel de Radio Bruxelles ont suivi des trajectoires évolutives. Leurs positions ont changé avec le temps. Certains entrés en 1940 dans une logique professionnelle deviendront plus engagés après 1942 — ou quitteront la radio lorsque la propagande se radicalise. L’historienne estime que la collaboration radiophonique a relevé d’un continuum, pas d’une catégorie unique. Une grande partie de sa thèse est consacrée aux commissions d’épuration qui, après 1944, ont dû « juger » le personnel de la radio nazie. Ell souligne qu’ils ont dû traiter des degrés très différents d’implication, des responsabilités difficiles à hiérarchiser, des frontières floues entre travail médiatique et action politique.
DES NOMS…
Quelques noms restent toujours associés à cette radio « collaborationniste », voire « gestapiste ». Parmi les responsables majeurs, il y a avait un certain Louis Carette, qui fera ensuite une carrière de mime internationale [et deviendra même académicien français !] sous le nom de… Félicien Marceau. Journaliste avant-guerre à l’INR, il sera chef du service des actualités de Radio Bruxelles de1940 à 1942 et sera condamné à 15 ans de travaux forcés en 1945. En 1942, son poste sera repris par Marc Carghèse (alias William Dubois), condamné à mort par contumace après la guerre. Gabriel Figeys, chef des émissions françaises, est une autre figure importante de la ligne éditoriale initiale. Il sera condamné à la Libération à la perpétuité et déchu de ses droits civils.
Serge Doring, journaliste rexiste dirigera certaines émissions après 1942. Il sera lui aussi condamné à mort par contumace. Henri de Thier, directeur du service littéraire et dramatique, quittera la radio en 1942, au moment de radicalisation politique. Jean Denis, idéologue rexiste, interviendra à l’antenne dans des émissions politiques, tout comme José Streel, intellectuel rexiste et théoricien du mouvement de Léon Degrelle, qui sera exécuté en 1946. Paul Colin, journaliste et propagandiste collaborationniste lié au milieu rexiste et à la presse pro-allemande, est un autre acteur pro-nazi actif dans la sphère médiatique sous l’occupation.
Les speakers constituent une catégorie importante dans les études de Céline Rase car ils avaient une visibilité publique importante, mais des responsabilités politiques variables. Forts présents à l’antenne, des animateurs marqueront les esprits : Marcel Lempereur, speaker et présentateur, Georges Guilmin, animateur, René Delange, speaker, ou André Haguet (présentation et annonces) (2).
Côté culture, il y a aussi le cas particulier du dramaturge Michel de Ghelderode, accusé après la guerre d’avoir collaboré à Radio Bruxelles, mais qui n’aura qu’une sanction administrative limitée (suspension), sans condamnation pénale lourde.
DES GESTAPISTES ?
Reste à savoir si, entre 1940 et 1944 ou aujourd’hui, il y a une quelconque pertinence à qualifier des journalistes de « gestapistes » dans la mesure où la Gestapo était une police politique, un organe répressif, impliquée directement dans des arrestations, des tortures et des déportations.
Radio Bruxelles était un instrument de propagande médiatique sans pouvoir policier ni judiciaire. Céline Rase souligne implicitement cette distinction essentielle : la propagande est la participation idéologique à un système, tandis que la répression est une participation directe à la violence d’État. Même si la propagande soutient un régime criminel, elle n’est pas équivalente à l’action policière.
Après la Libération, une partie de l’opinion publique belge sera tentée d’assimiler tous les collaborateurs à des criminels nazis. Céline Rase montre que l’épuration elle-même a dû abandonner cette vision simplifiée pour établir des sanctions graduées et différentes catégories de responsabilité. Selon l’historienne, les travailleurs de Radio Bruxelles furent des acteurs d’un système de propagande collaborationniste, mais ils ne constituent ni un groupe homogène ni une organisation comparable aux appareils répressifs nazis.
Ainsi, si des proches du « gestapisme » il y eut un jour à la radio en Belgique, il est bon de se rappeler que c’était il y a plus de 80 ans…
Frédéric ANTOINE
(1)
RASE, Céline. Interférences. Radios, collaborations et répressions en Belgique (1939-1949). Namur : Presses universitaires de Namur, coll. Histoire, Art et Archéologie, 2021, 494 p.
RASE, Céline. Les ondes en uniforme
: la propagande de Radio Bruxelles en Belgique occupée (1940-1944).
Namur : Presses universitaires de Namur, 2011, env. 200 p.
RASE, Céline. « Radio Bruxelles au pilori ». Des ondes impures à l’épuration des ondes. Contribution à l’histoire de la radio, des collaborations et des répressions en Belgique (1939-1950). Thèse de doctorat en histoire, Université de Namur, 2016. Direction : Axel Tixhon.
(2)
Cette liste ne se veut évidemment pas exhaustive ni dénonciatrice. Elle énumère seulement les fonctons et les rôles.
(3) L'image date de 1942, mais le drapeau nazi n'a, je pense, jamais flotté au-dessus du paquebot Flagey…