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Regard médias

Il y en a des choses à dire sur les médias en Belgique…
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29 octobre 2023

Non, la RTBF n'a pas 70 ans !

La RTBF est pour l'instant en mode anniversaire, au point qu'on en aurait même parfois un peu une indigestion. Et le service public d'affirmer : « La RTBF a 70 ans. » Mais rien n'est plus faux. Institution et média support de diffusion, ce n'est pas la même chose…

Samedi 28 octobre, 11h. Flash info sur La Première. Parmi les nouvelles présentées par le journaliste, le fait que la RTBF fête en ce moment ses 70 ans, et que diverses animations sont organisées ce week-end dans ce cadre. On sursaute un peu au volant de sa voiture, mais on se dit que ça doit être un jeune journaliste, qu'il a voulu faire "corporate" et qu'il a un peu confondu des vessies et des lanternes, mais que ce n'est pas bien grave…
 
Et puis, pour en avoir le cœur net, on va un peu consulter internet, et là on tombe de sa chaise. Le site de la RTBF lui-même colporte la fausse nouvelle des 70 ans de la RTBF à de multiples reprises. On y lit par exemple que « la RTBF célèbre ses 70 ans avec une Fast TV consacrée aux archives de la RTBF » (1). Un autre article publié sur le site RTBF le 22 septembre commence par ces mots :; « La RTBF fête ses 70 ans cette année. » (2) Le 24/09, rebelote. Le titre d'un article sur le site de la RTBF invite à venir « fêter les 70 ans de la RTBF avec Samy et Lou » (3).

DES 70 ANS PARTOUT
 
Bien lancée, et légitimée par la RTBF elle-même, la fakenews est forcément reprise par les autres médias. Quelques exemples ? Le 18 octobre, Télésambre titre : « Charleroi : la RTBF fête ses 70 ans avec le "Village RTBF Expériences" ». Un peu avant, le vénérable sérieux magazine Telepro dérape lui aussi dans le panneau  :  « La RTBF fête ses 70 ans avec son public. » Mais la perle sur la gâteau revient incontestablement à la ministre de tutelle de la RTBF, c'est-à-dire la personne qui doit être le mieux informée sur le service public de radio-télévision en FWB. Sur Instagram, @benelinard publie le message : « La @rtbf fête ses 70 ans ! ».
34 ANS DE MOINS
 
Mais enfin, que voulez-vous à ces articles ? Tout le monde le sait que la RTBF fête ses 70 ans ! Vraiment ? Un abonnement gratuit à millemediasdemillesabords sera offert à la première personne qui communiquera le document légal et officiel fixant la date de naissance de la RTBF au 31 octobre 1953. Cherchez bien, ce document n'existe pas. La RTBF a été créée le 12 décembre 1977 « par décret du Conseil culturel de la Communauté française, la RTB devient la RTBF, avec le " f " de français pour Radio-Télévision belge de la Communauté française », écrit la RTBF elle-même sur son site (4).

Oui mais non, vous jouez sur les mots ! Nous, on veut dire la naissance de la RTB, avec ou sans F !
Ah bon ? Alors, là, la date officielle à retenir est celle du 18 mai 1960. 
Pour de vrai, La RTBF aura bientôt 46 ans, et la RTB 63 ans (mais la RTB, ça n'existe plus). Mais pas 70 ans ! 
 
LE CONTENANT OU LE CONTENU

Ce qu'on fête actuellement avec cymbales et tambours est le moment où a débuté la diffusion de programmes de télévision en Belgique, c'est-à-dire le lancement d'un support médiatique via lequel l'opérateur public diffuse ses programmes. La première soirée d'émissions de télévision diffusée en français par l'opérateur public qui s'appelait alors l'INR, tandis qu'on parlait de "télévision expérimentale belge", a eu lieu le 31 octobre 1953. A un moment où, selon la RTBF elle-même, la station s'appelait simplement "Télé-Bruxelles".

Cela devrait être clair pour tout le monde, mais en définitive tout le monde s'y perd. Le personnel de la RTBF quand il doit parler de l'événement ou l'annoncer, mais aussi ceux qui racontent sur le web l'histoire de l'institution, et qui parlent notamment d'un "Télé-Bruxelles" né en… 1952, dont la première émission au bien lieu le 31/10/1953. Mais qui n'a rien à voir avec la télévision régionale qui a été créée sous le nom de Télé-Bruxelles en 1985 et qui s'appelle aujourd'hui BX1…
 
 Bref, tout le monde (ou presque) se trompe, parce qu'on s'est mis (volontairement ou involontairement) à considérer la partie (la télévision) pour le tout (la RTBF). C'est ce que l'on appelle une
synecdoque référentielle. Comme si "télévision" était un synonyme de "RTBF", alors que c'est loin d'être le cas. C'en est une partie, certes, mais pas l'ensemble. Et cela semble ne pas correspondre à l'image que l'opérateur veut donner de son entreprise. Considérer que "RTBF = télévision point final" n'est par ailleurs pas très gentil pour tous ceux qui travaillent dans les autres médias du service public : les chaînes de radio (notamment La Première, dont le premier ancêtre public a vu le jour en 1930), et tous ceux qui s'efforcent de rendre les médias digitaux de la RTBF attrayants sans avoir rien à voir avec la télévision.
 

BROUILLAGE SUR L'ÉCRAN

 
On peut aussi se demander à qui profite pareille réduction de l'entreprise publique à une seule de ses composantes. Et ce particulièrement à un moment où l'opérateur public s'efforce d'adapter ses télévisions aux évolutions de la consommation des médias, en invitant de plus en plus ses usagers à se tourner vers une offre non linéaire de contenus dans des bibliothèques en ligne plutôt que de consommer des programmes en linéaire, ce qui correspond au projet éditorial de la télévision.

Il y aurait quelque part du brouillage d'image que ce ne serait pas très étonnant. Et que toutes les composantes de la RTBF ne sortent pas gagnantes de cette confusion, aussi.

Allez, il n'est pas trop tard. Le vrai jour de l'anniversaire du début de la télévision en Belgique, avec un petit émetteur planté au sommet du Palais de Justice de Bruxelles, c'est mardi 31/10. On a encore le temps de corriger le tir et de ne pas tout confondre. 
Sous peine de risquer de passer un mauvais quart d'heure avec les sorcières et les revenants d'Halloween…

Frédéric ANTOINE

PS: suite à certaines réactions recueillies après la publication de ce texte, je tiens à préciser que celui-ci ne remet pas en cause toute la communication de la RTBF sur les 70 ans de ses télévisions en Belgique, mais la confusion (involontaire ou volontaire) entretenue dans certains messages de l'institution (y compris dans les bulletins d'info des radios de la RTBF) entre "la RTBF a 70 ans" et le véritable anniversaire, qui est celui du début de la télévision.

(1) https://www.rtbf.be/article/fast-tv-regardez-vos-plus-beaux-moments-tele-a-volonte-11278612
(2) www.rtbf.be > article > vivacite-au-cœur-des-villes (…)
(3) www.rtbf.be > article > venez-feter-les-70-ans-de-la-RTBF (…)
(4) https://www.rtbf.be/entreprise/a-propos/histoire

19 septembre 2023

70 ans de télé : un anniv qui sent le sapin



D'accord, les anniversaires 'ronds', on aime fêter cela avec un peu plus de lustre. M'enfin, ça ne vaut pas ceux où on a un siècle, un demi-siècle, ou un quart de siècle. Regardez la Belgique : on se prépare à un anniversaire grandiose pour son bicentenaire en 2030 (enfin, si elle tient toujours jusque là). 
Alors, pourquoi en faire des caisses pour les 70 ans de l'arrivée en Belgique ?

Parce que, finalement, c'est pas tellement top, d'avoir 70 ans. Aline Victor, conseillère en stratégie nutritionnelle, note ainsi sur le site réputé du Journal des femmes qu' à 70 ans, arrive la perte des sens. On  a « le goût qui s'émousse, une perte d'odorat qui s'accentue, une baisse visuelle de plus en plus importante…, autant de facteurs qui vont mettre à mal le plaisir de manger ». Pas de quoi faire la fête. Surtout que à 70 ans, on tombe aussi en plein dans  les pathologies liées au vieillissement : « l'arthrose (usure du cartilage), la sarcopénie (baisse de la masse et de la force musculaire) et l'ostéoporose (diminution de la densité osseuse). Ces 3 pathologies sont souvent responsables de la perte d'autonomie. La personne perd sa mobilité. Elle a peur de la chute et ne sent pas à l'aise pour marcher seul.  « Le risque principal est l'isolement et donc la dépression », conclut la spécialiste.

Ouhlala! Avec tout ça, l'envie est-elle vraiment à faire la fête ? Pourtant, à la RTBF, cett année on y croit. Et on a choisi de ne pas seulement célébrer les 70 ans de la tv à Bruxelles, seul lieu du pays où cela fait vraiment 70 ans qu'on peut regarder la télévision belge (de ses 100 mètres de haut (1), l'émetteur du Palais de Justice portait au mieux jusqu'à… Waterloo), mais dans toute la Wallonie où, il y a 70 ans, tout le monde se foutait royalement que l'INR commence à proposer des émissions avec des images. D'autant que les plus fortunés (ou les plus fous) des Wallons, qui avaient déjà leur téléviseur, l'utilisaient depuis belle lurette pour regarder la télé française sur l'émetteur de Lille (inauguré en… 1950), ou d'autres stations étrangères comme la BBC (2).

PLUTÔT SUR L'ÉCRAN QUE DANS LA VRAIE VIE

 Étrange, cette volonté soudaine de célébrer en grande pompe ces 70 ans d'existence alors que, par le passé, les célébrations de la naissance de la tv ont été souvent moins invasives et  extraverties. Certes on occupait alors l'antenne par des rediffusions commémoratives (2013), qui prenaient tant de place dans les grilles qu'elles pouvaient aller jusqu'à « l'overdose », selon certains commentateurs télé (2003). Tout aussi économiques en moyens, des jeux étaient aussi conçus pour célébrer la glorieuse histoire de notre petite télévision nationale (1993), à un moment où, par ailleurs, on parlait  « de diminution de temps d'antenne, de réduction de dotation, de personnel et de production, ou encore de la suppression pure et simple de Télé 21 » (3).

En définitive, tout cela se produisait "ad intra", dans les grilles de programmes proposées, espérant que le téléspectateur allait naturellement venir gaiment fêter l'anniversaire de la télé publique en se branchant sur La Une ou sur le deuxième canal, au nom changeant avec le temps (et les divers projets destinés à y drainer de l'audience).

Dans mes souvenirs, il faut remonter aux 25 ans de la télé pour qu'une exposition, organisée par la RTBF, célèbre les premières années de ce média chez nous par une belle expo au Passage 44 à Bruxelles et la publication d'un livre-catalogue (4), qui restera longtemps le seul document écrit de référence sur les débuts de la télé RTB.

Il y eut aussi une remarque exception, mais qui ne doit rien à la RTBF : l'exposition organisée à l'instigation de Muriel Hanot et du conservateur du musée de Mariemont, quasiment contre le gré du service public, qui évoquait le sujet sous forme de "cabinets se curiosité" très originaux, exposition accompagnée d'un impressionnant livre-catalogue (auquel j'ai eu l'honneur de contribuer) (5). Pour être complet, il faut aussi reconnaître que d'autres acteurs du paysage médiatique ont parfois organisé des expo sur l'histoire de la télé, mais ces initiatives ne sont jamais venues de l'opérateur public (6).

mercredi 30 octobre 2013 JEAN-FRANÇOIS LAUWENS Journal Le Soair  

ANNIV HORS LES MURS
 
En bref,ce la fait 45 ans grosso modo que la RTBF ne sort pas de ses murs pour fêter son anniversaire pour aller à la rencontre de son public et espère qu'il va volontairement venir à lui, tout feu tout flamme et tout heureux de replonger dans la nostalgie.

Alors, pourquoi, pour les 70 ans, la RTBF change-t-elle de stratégie et, pour une fois, décide-t-elle d'aller elle-même à la rencontre du public, en organisant des opérations de décentralisation aux quatre coins de la Wallonie et de Bruxelles, en y proposant elle-même une expo interactive dans un "village expériences", puis des rencontres avec des animateurs, des séances de selfies et même des débats locaux, réservés aux premiers heureux qui auront pu s'y inscrire.

Il y a là un fameux retournement de stratégie dans l'usage d'un anniversaire comme prétexte à une communication événementielle. Sauf que, au contraire de tout ce qui a été organisé précédemment lors de pareils événements, il semble que ceux-ci ne sont pas tournés vers le passé, l'évocation des jours heureux et des vieilles gloires. 

Le programme comprend bien à Bruxelles une soirée 70 ans d’archives bruxelloises en 70 minutes, projection inédite de la SONUMA, mais c'est le seul du genre.Tout le reste des animations est placé sous le signe de "De la télévision au digital" et est clairement orienté vers le futur. La RTBF utilise son passé pour accélérer l'entrée de son public vers ce que l'opérateur public entend être demain, ainsi que pour faire du catch-all vis-à-vis de nouveaux publics. Le titre des "focus groups" que la RTBF organise dans toutes les régions va bien dans ce sens : " Quelles relations la RTBF doit-elle entretenir avec les réseaux sociaux et peut-on imaginer ensemble un autre espace digital pour échanger nos avis ? " 

 LE LINÉAIRE AU BORD DE LA TOMBE ?

Utiliser son passé pour faire basculer l'audience vers le futur peut être une bonne stratégie. Mais celle-ci ne dit pas ses intentions cachées : à terme, faire disparaître le média Tv linéraire au profit d'un maximum de consommation en ligne, à la carte, et ce via l'usage des plateformes. Personne n'en parle officiellement, mais il semble que l'obsolescence programmée de la télévision linéaire figure aujourd'hui dans beaucoup d'agendas. Les bruits de future suppression des émetteurs TNT de la RTBF en seraient un premier pas. Le fait que certains programmes jadis diffusés en linéaire sont maintenant renvoyés sur les plateformes, comme le passage de Ouftivi à "Auvio Kids" en est un autre indice, tout comme la transformation de certains programmes en format "web" même s'ils sont encore diffusés sur l'antenne en linéaire. Et cela peut aller jusqu'à les filmer à la verticale, comme on le ferait avec son téléphone. Enfin, les diffusions en avant-première, et en accès intégral gratuit, de certaines fictions proposées en épisodes sur un canal linéaire le démontre lui aussi.

Les 70 ans de la Tv sont-ils l'occasion de lui mettre le premier pied dans la tombe ? De lui faire avaler la première goute de la cigüe dont la consommation, au fil des prochaines années, finira par la rendre exsangue. Bon anniversaire la RTBF Télé ! En cadeau, on t'offre les premiers clous de ton cercueil.

Au même moment, une étude qui vient de sortir sur le public belge francophone démontre que, certes, les sources de la consommation audiovisuelle se diversifient, mais que la télé (et la télé "live") y occupe toujours une fameuse place.

Et que, à l'heure du prime-time, la télé linéaire mène toujours le bal…

Dans pareil contexte, est-ce vraiment le rôle des médias publics de pousser à la fin des médias linéaires? Les débats proposés pour les 70 ans de la télé publique ne paraissent pas tourner autour de ce type de questions. C'est peut-être dommage de la part d'une entreprise-média qui doit être au service de tous les publics. Avant de se demander si on fêtera un jour ses 80 printemps…

Frédéric ANTOINE

(1) https://www.media-radio.info/radiodiffusion/index.php?radiodiffusion=Belgique&id=39&cat_id=13

(2) Petit souvenir personnel: au début des années 50, mon propre père et une bande de copains avaient, à l'aide de magazines techniques américains, entièrement bricolé un immense poste de télévision avec lequel, depuis Bruxelles, ils regardaient sans problème la BBC, depuis l'émetteur historique de Cristal Palace ou ses répétiteurs de Douvres et Folkestone.
(3) Le Soir, mardi 1 juin 1993.
(4) LHOEST, H. (ed.), TV 25 ans, Crédit communal de Belgique, Bruxelles, 1978.
(5) RTBF 50 ans, l'extraordinaire jardin de la mémoire, Musée royal de Mariemont ed(s), Mariemont, 2003.
(6)Je songe notamment à l'expo organisée par Télépro lors de son déménagement dans de nouveaux locaux à Dison en 2014.

 

 

25 janvier 2022

Le putsch au Burkina à la télé : quel super show !

Ce 24 janvier, les militaires ont renversé Roch Kaboré, le président du Burkina Faso, lors d'une annonce à la télé nationale. Mais pas n'importe comment. Cette prise de pouvoir là a profité d'une mise en scène dont les putschistes ne bénéficient d'ordinaire pas. Et dans un cadre qui pose question.

Cinq minutes. Le show annonçant la fin du régime Kaboré sur la RTB (cela ne s'invente pas) n'aura duré qu'un douzième d'heure. Mais il n'aura pu que marquer ceux qui l'auront vu, tant il a  bien été mis en scène. 

Par son cadre, tout d'abord. Il n'y a pas eu ici de saisie d'antenne brusque, ou de coup de force non contrôlé. La prise de parole des militaires s'est déroulée… dans le contexte d'une émission d'informations. Leur apparition à l'antenne a en effet été précédée… du générique prévu par le journal télévisé local pour ses éditions spéciales.

Un petit générique qui commence même par la mention "Urgent-merci pour votre fidélité" (dans ce cas-là, ça ne s'invente pas non plus), glissée dans un bandeau surmonté du globe terrestre. De quoi mettre le spectateur en confiance. Ensuite s'enchaînent des images animées énumérant les grandes thématiques que l'on traite dans un JT ("société", "politique" "faits divers"…), puis vient  le globe terrestre, situant clairement le Burkina Faso sur la mappemonde. Le tout se termine par le titre "Édition spéciale" sur fond de drapeau national burkinabé.

Un générique qui évoque directement le début des Jt de la station, d'où proviennent les principes de cet indicatif (univers, terre, listage des rubriques…, le tout tournant en permanence).

Dans ce contexte, le message adressé au spectateur est clair : il va assister à une édition spéciale de son Jt, comme il en aura sans doute vu (1) lors du 11 novembre 2001, du récent drame d'Inata (Sahel) où 53 gendarmes furent massacrés par des terroristes, ou au moment des dramatiques inondations qui touchèrent le pays en 2020.

 UN FOND D'INFO

Mais voilà. À la fin du générique, pas d'apparition de journaliste présentatrice (ou présentateur) du Jt. Un groupe de personnages occupe l'écran, et n'a pas l'air d'appartenir à la rédaction de la chaîne de télévision. Pourtant, nous sommes bien au Jt. La preuve : ces individus occupent bien le studio du journal télévisé propre. Entre la scénographie classique du journal télévisé du Burkina et ce que l'on voit alors, rien n'a été modifié.


Les pupitres sont aux mêmes endroits que d'ordinaire. Trois hommes sont assis exactement à la place de l'anchorwoman habituelle de la RTB. Mais, alors que celle-ci est tous les soirs seule à l'écran, ils sont là encadrés d'autres personnages. 
 
Soit, pourra-t-on penser, quoi là de plus normal ?  Les putschistes ont simplement pris la place du journaliste.

Oui, mais ce n'est pas tout. Comme dans toute station de télévision qui se respecte, une partie du studio du Jt de la RTB est virtuel. Et un grand écran occupe le fond du décor, derrière la présentatrice. À l'instar du paysage parisien que l'on voit tous les sur France 2 ou TF1 (ou sur La Une), au Burkina, c'est une artère animée de Ouagadougou, menant vraisemblablement au Monument des Héros, qui occupe le fond de l'écran. Lors de l'intervention des militaires, l'arrière-plan de l'image n'est pas celles des rues de Ouaga, mais la reproduction du dernier plan du générique, c'est-à-dire la mention "édition spéciale", sur fond du drapeau national. De quoi rappeler en permanence qu'on est bien dans l'actu.

La présence d'un tel élément de décor lors de l'apparition de putschistes à l'antenne n'est pas le fruit du hasard. En dehors du Jt (2), le fond de ce studio est un écran noir. L'image animée pour accompagner l'intervention des militaires a volontairement été choisie, et techniquement insérée dans le système du studio pour apparaître à l'antenne. Elle laisse croire que ce qui se passe là est bien de l'information, et que celle-ci revêt une importance nationale.

COMME UN TABLEAU

La disposition à l'image des représentants des corps d'armée n'est pas, elle non plus, fortuite. Mais le fruit d'un agencement esthétique qui inscrit de manière très particulière les militaires debout derrière ceux qui sont assis à la table. Les plus petits ont été placés sur les côtés, et les plus grands au centre (ou sur des praticables).  De plus, le militaire planté au centre du groupe porte un casque surmonté d'une pointe, ce qui le fait dominer tous les autres, et le rend particulièrement impressionnant. Un peintre classique n'aurait pas conçu plus bel agencement.

L'éclairage du studio, lui aussi, n'est pas celui fourni par les néons qui doivent éclairer cette pièce quand on n'y tourne pas. Au contraire, ce travail de lumières est très pensé. En plan d'ensemble, l'image baigne plutôt dans la pénombre, alors que le bas de l'écran (les 3 bureaux) reflète la couleur rosée émanant du sol (lors des Jt, c'est du bleu). À l'arrière-plan, l'essentiel du groupe debout apparaît dans l'ombre, comme une masse compacte. Seul se distingue le milieu de l'image, particulièrement éclairé, tant à l'arrière qu'au premier plan. Au centre du tableau, un militaire assis bénéficie d'une belle lumière. C'est celui qui prendra la parole. Mais l'éclairage sort aussi de l'ombre le personnage au casque pointu de l'arrière-plan. L'image joue ainsi avec une belle subtilité entre le clair et l'obscur. Une composition qui ne s'est pas mise en place toute seule.

AXE Y-Y

Le capitaine Ouedraogo est le personnage central de la composition, comme Jésus dans la Cène de Michel-Ange. Il occupe la place de la journaliste présentatrice. C'est lui qui sera chargé de livrer le message de la junte, alors que principal acteur de cette révolte militaire est le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba. Celui qui esgt désormais présenté comme le président du pays siège vraisemblablement à la droite du porte-parole. Un commandant assuré, qui semble connaître les médias et gère assez parfaitement son axe Y-Y, qui lui fait regarder la caméra droit dans les yeux.

Le nom de ce dernier est mentionné dans un bandeau apparaissant à plusieurs reprises au bas de l'écran. Ce bandeau est identique à celui qu'utilise le journal télévisé pour identifier les personnages passant à l'antenne lors des reportages. Son usage dans ce cadre inhabituel laisse une fois de plus supposer que la communication des militaires s'inscrit dans le registre des émissions d'information.
 
 TOUTE UNE RÉALISATION
 
La séquence à laquelle on a assisté lundi 24 janvier est le fruit d'une réalisation précise. Sa mise en image en est aussi la preuve. Le message de la junte n'est pas capté par une seule caméra, opérant en plan fixe, mais par deux. L'une cadre en plan large sur l'ensemble du groupe des militaires, l'autre est focalisée sur le commandant porte-parole. En régie, une équipe de réalisation alterne plans larges et serrées, et place les trois inserts du bandeau qui apparaît lors des plans américains sur l'orateur.

Ces éléments ne manquent pas d'intérêt. Car ils diffèrent de la plupart des prises de parole à la télévision de militaires putschistes au moment de leurs opérations. Le cas du Burkina est tristement célèbre à ce propos, car ce n'est pas son premier putsch. Mais la séquence télévisée qui eut lieu lors du putsch de 2015 n'est pas tout à fait comparable à celle de 2022.
Certes, l'intervenant se trouvait-il sans doute aussi à l'époque dans le studio du Jt, et bénéficiait-il d'un fond d'image non neutre. Mais l'action paraissait alors moins posée qu'en 2022. Le personnage, seul à l'image, semblait revenir d'opérations. Il paraissait plutôt terrorisé par la caméra, ce qui n'est pas le cas cette fois-ci. Il n'y a pas eu alors de travail de mise en image du personnage. Il a 'simplement' utilisé le média comme mode de transmission d'une communication. En 2020, par contre, il y a une vraie volonté de présenter un produit répondant aux conventions de l'audiovisuel, non seulement aux Burkinabés mais aussi au monde entier.
 
RAW

Un bref regard à d'autres interventions télévisuelles de militaires putschistes confirme que, dans la plupart des cas, les intervenants se contentent d'utiliser le vecteur 'télévision' sans se soucier de la présentation et de la mise en image de leur apparition. Ils s'emparent du média et livrent une communication raw (brute).

Guinée, 2021
                                                 Mali, 2012                                        Zimbabwe, 2017
 
Les militaires investissent toujours le même studio, celui du Jt, par ce qu'il est sans doute le seul studio de la chaîne de télévision. Mais aussi parce que ce lieu est un symbole du pouvoir (l'information n'est-elle pas le nerf de la guerre?). Une fois dans ce lieu, les putschistes font "avec ce qui a". Dans les chaînes ayant une image de fond de studio fixe, ils s'installent devant elle. Quand il y a un green key au fond du studio, celui-ci est toujours à l'image lors de leur prise d'antenne. Aucune composition n'est envisagée, et les intervenants n'ont pas de maîtrise du langage médiatique.

Souvent, les putschistes préfèrent d'autres cadres qu'un studio de tv pour la communication de leur prise de pouvoir. Le lieu retenu leur permet de confirmer leur force, ou le poids de leur emprise sur la société. Certains militaires choisissent aussi des postures classiques, en orateur derrière un pupitre, comme au temps d'avant les médias électroniques… 
 
Ils sont ainsi bien loin de cette fausse "édition spéciale" qu'a, fournie (malgré elle?) la télévision du Burkina Faso.

Frédéric ANTOINE.


(1) Les sujets évoqués ici sont supposés avoir fait l'objet d'éditions spéciales du Jt burkinabé. Nos archives ne nous ont pas permis d'en certifier l'existence.

(2) Ou d'autres programmes tournés dans le même studio.




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