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Regard médias

Il y en a des choses à dire sur les médias en Belgique…

31 décembre 2021

En 2021, la presse a sauvé la télé


2021 restera comme l'année du grand bouleversement des structures de propriété des médias de Belgique francophone. Avec cette incroyable particularité d'avoir vu des entreprises de presse se porter au secours de l'audiovisuel. Alors qu'on les croyait moribondes.

 Presque morte la presse écrite? Cela fait des années qu'on le dit. Mais pourtant, ce sont ces bons vieux éditeurs de journaux de grand-papa qui ont, en 202,  redonné un futur à des médias qui semblaient être leurs concurrents. 

Fin juin, Rossel (accompagné de DPG Media) annonçait avoir, avec 250 millions d'euros, raflé la mise pour le rachat de RTL Belgium, principal acteur de l'audiovisuel privé dans le sud du pays. Le plus grand groupe de presse devenait ainsi encore plus dominant sur le marché. 

Le 1er janvier 2021 prenait officiellement cours le rachat des Éditions de l'Avenir et de leur branche magazines par IPM, qui entrait ainsi dans la cour des grands. Mais l'éditeur de La Libre et de La DH n'avait pas dit ainsi son dernier mot. Ce 22 décembre, il devenait aussi officiellement l'actionnaire de référence et « l'opérateur industriel » de LN24, la fragile chaîne de tv all-news dont tout le monde avait prédit le crash dès la naissance, à l'automne 2018.

 DANS DES VIEILLES MARMITES

Les vieux médias en ont de la sorte sauvé de plus jeunes, en les faisant entrer dans des structures entrepreneuriales historiques reposant sur la production d'informations. LN24 trouve ainsi une place dans un groupe, ce qui lui manquait grandement. L'acquisition de l'Avenir par IPM pouvait se lire dans la même perspective : précédemment, au sein de la nébuleuse Nethys, le secteur « presse » était un électron libre, une danseuse acquise pour des raisons politiques par un conglomérat public. Celui-ci avait bien promis des rapprochements entre ses pôles télécommunications et presse, mais il ne les réalisera jamais, tant ces deux mondes sont étrangers l'un à l'autre. 

Le débarquement des tv et des radios de RTL dans la très journalistique entreprise Rossel ne se justifie pas trop par la même raison. RTL Belgium était déjà une entreprise intégrée, qui n'avait pas besoin d'un chaperon lui permettant de gérer sa vie. Rossel, par contre, rêvait de longue date de s'offrir une branche télévision. Pour choisir les meilleures séries et les télé-réalités les plus dignes des lecteurs du Soir et de Sud Info ? Pas vraiment. L'animation radio, le divertissement tv et la presse, ce n'est pas tout à fait la même boutique. Rossel en avait déjà fait l'amère expérience. Alors que, du côté de DPG Media, tv et radio commerciales, on connaissait cela plutôt pas mal.

Par ailleurs, comme on l'a écrit dès l'annonce de cette absorption, RTL Belgium représentait surtout pour ses acquéreurs un acteur important du secteur publicitaire, surtout via sa filiale IP. En faire tomber les recettes dans la poche de Rossel (et aussi, sinon surtout, de DPG Media), était du plus grand intérêt.

L'ANNÉE DE IPM 

 

Quoi qu'il en soit, la plus grande surprise de ces derniers mois aura été la rapide montée en puissance de IPM, longtemps considéré avec une certaine condescendance comme le Petit Poucet des entreprises médiatiques belges. Et dont les développements récents dans divers secteurs extramédiatiques (voyages, paris en ligne, assurances…) n'avaient pas rassuré sur les réelles intentions de se positionner comme un bastion du monde de la presse et du secteur de l'info.

Il semble toutefois que, pour IPM, ces investissements parfois sujets à questionnements étaient moins des fins en soi que considérés des leviers stratégiques (ainsi que le prouve notamment le léger désinvestissement opéré en 2020 par l'entreprise dans la société Sagevas). Ils devaient, peut-on aujourd'hui penser, lui permettre de trouver le moyen d'augmenter les ressources grâce auxquelles elle pourrait se développer dans le secteur des médias.

 
C'est grâce à cela que IPM a eu la possibilité de candidater auprès de Nethys pour la reprise de l'Avenir en 2019. Pour la première fois depuis des années, le revenu net du groupe IPM pour l'année 2018 avait été bénéficiaire (+ 1.636.206 US$), et il en sera de même en 2019 (+ 4.139.728 US$). Maja, holding faîtier du groupe (luxembourgeois) SA d'Informations et de Productions Multimedia, était alors lui aussi dans le vert. Rien ne s'opposait donc à faire grossir IPM dans la presse régionale et magazine. 
2020 sera, comme en s'en doute, moins profitable pour le groupe… mais pas catastrophique. Cette année se soldera chez IPM Group par un bénéfice net de 2.439.146 US$, soit ± 40% inférieur à 2019, mais un bénéfice tout de même, malgré la pandémie. Quant au holding Maja, il sera moins heureux. Il terminera l'année avec un déficit de 281.553 US$. Une des raisons pour lesquelles IPM n'a pas mis totalement la main sur LN24 il y a quelques jours ?

En effet, sous la coupe de IPM, LN24 conserve, au rang de petits actionnaires, ses partenaires d'origine, à l'exception d'un des fondateurs de la chaîne, qui avait mis ses maigres économies en jeu dans ce pari risqué [pour mieux lire le tableau à ce propos, il suffit de cliquer dessus]. 
Lors du rachat de l'Avenir, l'éditeur de presse bruxellois avait aussi accepté une entrée dans le jeu de la fameuse coopérative créée au sein du groupe namurois au plus fort de sa crise. Une part symbolique du capital lui avait été accordée. 
IPM aime les symboles, illustration de sa volonté de ne pas (trop) marquer sa toute-puissance. Pourra-t-il poursuivre sur cette lancée? Une de ses 'nouvelles' sources de revenus, sa participation dans la société Sagevas, n'était pas en bonne forme récemment. L'entreprise avait terminé l'exercice en perte en 2019 et 2020. On ne sait bien sûr pas encore ce qu'il en fut en 2021.
Par contre, Turf Belgium tient la forme. Le bénéfice annuel de cette société de paris est passé de 42.000 US$ en 2018 à 326.000 US$ en 2020. Et les paris sur les chevaux ont dû aller bon train lors des confinements de 2021…

IPM a donc peut-être encore de la marge pour croître dans le futur. Et rêver de devenir un jour (presque) aussi grosse que Rossel ?

Frédéric ANTOINE.

20 décembre 2021

Les films de Noël : trop magiques pour être honnêtes


Les (télé)films de Noël étalent leur neige, leurs larmes et leurs bons sentiments à longueur d'après-midi sur les chaînes de télé. Pourquoi en est-on si accro ? Et ceux qui souffrent de cette affection sont-ils si nombreux que cela?

 
« Le scénario de base du film romantique américain ? Frank Capra l'a donnée en 1934, au moment où il réalisait New York-Miami (1). Cela se résume en cinq mots : Boy meets girl. Point final. » En des temps que les moins d'au moins cinquante ans ne peuvent pas connaître, le professeur Victor Bachy enseignait cette vérité aux étudiants qui suivaient son  cours d'Histoire du cinéma. Capra avait vachement raison. Tellement même que cette recette miracle est toujours celle qui se trouve au cœur de bon nombre de scénarios de films, téléfilms et séries "romantiques" made in USA. Si on les passe à l'essoreuse, c'est cela qui ressort : « A boy meets a girl. ». Les films de Noël qui dégoulinent sur les écrans, en sont le plus parfait exemple. Tous, ils répondent à la définition donnée avec brio par Capra il y aura bientôt 90 ans, alors que, malin, il s'était simplement basé pour son film sur une nouvelle de Samuel Adams.

LES MIRACLES DE NOËL
 
Alors, bien sûr, les films de Noël enrubannent l'histoire, la pimentent du côté "miracle de Noël" qui consiste à faire se rencontrer des personnes que, dans la plupart des cas, rien ne prédisposait à pareil tête-à-tête. Le miraculeux de Noël supprime les infranchissables obstacles sociaux de différences de classes, de milieux, de professions, de genre, de couleur de peau, de culture, etc. Ce qui, en définitive, ceci aussi n'est non plus nouveau : dans New York-Miami déjà, une riche héritière désœuvrée prenait un bus pour échapper au mariage que son père voulait lui imposer et tombait sur un journaliste populo, au chômage et sans le sou, avec lequel, bien sûr, des liens se tisseront. 
Finalement, il aurait dû faire des films de Noël, Capra…
 
Au-delà de leurs scénarios, les films de Noël constituent en eux-mêmes un miracle : celui de ne ce cesser d'attirer un public, alors qu'en définitive ils racontent tous la même chose. On répondra sans doute que ce doux paradoxe n'est pas l'apanage des films de Noël : le fonds de commerce de tous les médias repose sur quelques thèmes éternels qu'ils ne cessent de ressasser. En grattant un peu, on pourrait en dire autant de bien des créations artistiques, littéraires ou cinématographiques, par exemple. Disons donc que, du côté des films de Noël, c'est particulièrement patent…
 
L'ÉTERNALITÉ DU MÊME
 
Cet éternel recommencement n'est sans doute pas étranger au succès de ces programmes.  À l'instar de la littérature feel good, qui raconte à peu près toujours la même histoire. La répétition d'une même structure narrative est la clé de voûte de l'univers des films de Noël. 
Chacun d'entre eux est différent, et pourtant pareil au même dans ses fondements et dans ce qui permet de l'identifier comme étant bien un film de Noël. Le réconfort qu'apporte le programme tient à son contenu, qui fournit le rassurant message selon lequel, finalement, à Noël, « rien n'est impossible » et la vie peut devenir belle. Happy ending obligatoire. 
Mais ce qui pousse à consommer ces films en binge drinking (et donc de les diffuser en linéaire de manière rapprochée) c'est que chacun apporte au spectateur et à la spectatrice sa dose de drogue quotidienne de bonheur de Noël. Le produit que l'on s'injecte ne change pas de jour en jour, voire de film en film le même jour. La mixture qu'on s'inocule est identique. On n'a pas de risque de s'y perdre. On sait (et on n'attend que cela) que l'on sera ému, qu'on versera une petite larme, voire plusieurs, mais qu'en finale, on ressentira comme une boule de chaleur gonfler au fond de sa cage thoracique lors des dernières scènes.
 
La simplicité du schéma canonique du film de Noël est véritable sa force. Il répond au profond besoin de ritualité qui rôde au fond de chaque téléspectateur. Par son fond et par le rythme de sa diffusion, il crée un rite associé à Noël devenu aussi indispensable à certaines personnes que décorer un sapin, boire un vin chaud au marché de Noël, dévorer des cougnous et des petits Jésus en sucre ou, parfois, assister à une messe de minuit.

UNE NICHE DE FIDÈLES

TF1 a intégré tout cela en noyant ses après-midi de téléfilms de Noël depuis le 31 octobre, à raison de deux doses par jour en moyenne, TMC étant chargé d'entretenir le dépendance par des rediffusions en matinée et sur le temps de midi (2). RTL-TVI, de son côté, se contente d'une injection quotidienne, en début d'après-midi.
 
Les audiences de ces programmes de daytime ne son pas extraordinaires. Mais elles se distinguent par la fidélité du public. Tout le monde n'aime pas les films de Noël, mais ceux qui les aiment les aiment. 
Le graphique ci-dessus réunit tous les films de Noël diffusés en daytime par RTL-TVI et TF1 et ayant été rendus publics par le CIM, càd faisant partie des 20 meilleures audiences de la journée. Raison pour laquelle la totalité des films diffusés n'y figure pas. On peut y voir que la plupart des audiences réalisées se situent autour de 100.000 téléspectateurs (ou téléspectatrices). Les films de Noël bénéficient d'une assise d'audience restreinte, mais solide.
Sur TF1, l'audience varie quelque peu selon les slots de diffusion:  il y a en général davantage de spectat·eurs·trices à la séance de 16h00 qu'à celle de 14h00. C'est aussi à l'injection de sérum de Noël de 16h00 que sont réalisées les meilleures audiences.
Pour RTL-TVI, on dispose de moins de données publiques. Bon nombre des films diffusés ne figurent pas dans le Top 20 journalier et donc n'ont pu être pris en compte ici. Ils auraient clairement fait chuter l'allure de la courbe, qui ne reprend donc que quelques audiences maximales. Parmi ces données disponibles, il n'y a qu'un téléfilm de Noël diffusé sur les deux stations (ce qui ne veut pas dire qu'il n'y en pas d'autres). Noël avec le témoin amoureux a été proposé sur RTL-TVI le 7 décembre et sur TF1 le 8. Dans les deux cas, le film figure dans les 20 meilleures audiences du jour, mais en fin de classement. Sur RTL, il a fait 104.000 spectatrices et spectateurs. Et sur TF1 près de 90.000.
 
UNE MISSION DE SERVICE PUBLIC?
 
Et la RTBF ? Si La Une n'est pas en reste, ce n'est que les après-midi de week-ends. Une bonne idée à la base, puisque ces jours-là les concurrents ne sont pas très Noël dans leur programmation. Hélas, il faut croire que le téléspectateur ne l'a pas compris. Ou que, plus vraisemblablement, le service public a mal communiqué là-dessus, comme souvent. Car il n'y a pas eu là de miracle de Noël. Seul un des téléfilms, diffusé le 11/12, figure dans un Top 20, avec 104.000 téléspectateurs. On sait que le public ne se comporte pas le week-end comme en semaine, mais ne pas réussir à attirer un volume d'audience à peu près similaire à ceux des concurrents en semaine pose une vraie question. Les accros de films de Noël ne peuvent sans doute pas imaginer que, sur sa chaîne premium, le service public estime utile d'en diffuser. Or, continuer à fournir aux drogués de films de Noël leur dose quotidienne, n'est-ce pas une mission de service public?

Côté primetime et grosses audiences, le film de Noël a moins la cote que lorsqu'il s'agit de remplir les grilles de l'après-midi. Un seul soir, un film de Noël a eu droit au primetime. Sur la RTBF, et sur TF1, qui en était le premier producteur. Un téléfilm bien français, tourné à Paris, et pas une production à la chaîne made in USA. Diffusé à 20h36 le 2 décembre sur La Une, ses deux épisodes ont réuni… 150.000 amateurs de mystères de Noël. Soit à peine plus qu'un bon téléfilm de Noël proposé en semaine à 16h00 sur TF1 (qui a diffusé le téléfilm en soirée le 13/12, avec moins de 97.000 téléspectat·rices·eurs belges au rendez-vous [3]). En vertu des données accessibles, nous ne savons pas ce que cette belle œuvre de Gilles Paquet-Brenner, rassemblant des stars comme Marie-Anne Chazel Max Boublil, Caroline Anglade ou Jarry, a fait comme audience en J+7.

Les films de Noël ne font donc pas l'unanimité. Mais, pour une partie du public, ils sont désormais devenus incontournables. Même si ceux de demain, ou d'après-demain, seront les mêmes que ceux d'hier ou d'avant-hier. Tout en étant un tout petit peu différents. Un peu comme les cases d'un calendrier de l'Avent.

Frédéric ANTOINE

(1) It happened one night (titre original) a recueilli les cinq principaux Oscars attribués à Hollywood en 1935.
(2) Paradoxalement, TF1 a coupé le robinet cette semaine, juste avant Noël, comme si le film de Noël devait précéder Noël mais jamais l'accompagner (plus stratégiquement, la chaîne diffuse désormais de films grand public l'après-midi, ce qui permet de ratisser plus large côté audience).
[3] Mais, en France, ce téléfilm a fait 3,59 millions de téléspectateurs, et a fait 26% de PDM sur les femmes de moins de 50 ans.

17 décembre 2021

Les Traîtres (RTL-TVI): un programme un peu… traître?


Originalité de la rentrée d'automne sur RTL-TVI, Les traîtres est un jeu couleurs belges, diffusé en prime-time le mercredi. Mais Dieu qu'il est compliqué ! L'audience semble l'avoir compris : elle baisse chaque semaine.

Mettre des personnalités belges issues d'émissions de télé-réalité ensemble dans un château bien wallon, désigner secrètement parmi elles des "mauvais" (appelés "traîtres") et pousser les "bons" (appelés "fidèles") à les identifier, alors que les "mauvais" éliminent chaque soir un des "bons" : c'est, en fort résumé, le pitch de ce programme qui recourt à de nombreux ressors du genre télé-réalité. A commencer par être un "jeu" où on élimine un candidat à chaque épisode, où les participants sont amenés à accomplir des épreuves et où ils vivent tous ensemble dans un lieu à peu près clos.

À l'heure où aucune chaîne ne met plus de jeu de connaissance à l'antenne en prime-time, c'est le genre de programme que l'on voit bien occuper les écrans en soirée lors de la grande audience, un peu à l'image de Koh-Lanta ou, dans un autre genre, du Meilleur Pâtissier. Le format a été conçu pour RTL4 aux Pays-Bas, puis a été vendu à l'international, et notamment déjà adapté en Flandre par VTM, la désormais télévision-sœur de RTL Belgique depuis son rachat par Rossel-DPG.

NOIR-JAUNE-ROUGE

La boîte qui truste la production de quasi tous les programmes de RTL-TVI, Never Ending Story (1), a mis beaucoup d'œufs dans ce panier-là, et pas mal de moyens. Sur le plan de la réalisation, le résultat est assez bluffant, même si on ne peut s'empêcher de faire des comparaisons avec d'autres émissions du genre. L'animateur de l'émission, Frédéric Etherlinck (2), semble ainsi être un fils caché de Patrice Laffont errant dans les couloirs de Fort Boyard…

RTL-TVI fait un gros pari en choisissant de produire pareil programme, qui fait partie de l'arsenal de réponses que la télévision privée peut brandir quand on lui dit qu'elle ne diffuse pas assez de primetime belges. Ici, tout est noir-jaune-rouge, des compétiteurs aux différents lieux mis en valeur par l'émission, qui prend parfois des airs de feu Télétourisme. Fort bien, donc. Mais le pari rencontre-t-il son audience? Est-on là devant un des blockbusters de la station en ce qui concerne l'audience?

PAS CONVAINCANT

La réponse doit être nuancée. De manière globale, non, Les traîtres n'est pas une vache à lait d'audience pour RTL-TVI. Le public ne se rue pas le mercredi sur le programme, et il le déserte même un peu de semaine en semaine.

 Il faut dire que le premier épisode, diffusé le 1er décembre, était si touffu et peu compréhensible qu'il a dû faire fuir quelques dizaines de milliers de téléspectateurs. En trois semaines, en vision, J+1, le programme a perdu près de 70.000 "fidèles". Le crash s'est surtout produit entre les épisodes 1 et 2. La chute s'est poursuivie sur le 3, mais moins fortement. 

Tout de même, une audience qui fond de 25%, ce n'est pas vraiment un succès. La complexité des mécanismes et la diversité des personnages, que l'on suppose connus et que l'émission ne prend donc pas le temps de faire connaître, n'y sont sûrement pas étrangères. Suivre des agriculteurs qui rencontrent des âmes sœurs, ou trois-quatre couples qui se marient au premier regard, c'est vachement plus simple à comprendre. Pas besoin de trop convoquer ses neurones. Ici, on est plutôt comme dans Koh-Lanta, mais en plus compliqué et du moins bien installé. Tout est stratégie, suspicions, coups fourrés. Le téléspectateur doit être attentif à chaque instant s'il ne veut pas se laisser larguer. Beaux esprits et QI au-dessus de la normale, rendez-vous sur vos téléviseurs (même si la télé-réalité et se héros n'est pas votre tasse de thé).

 UN PETIT ÉCHEC

 À ce stade, Les traîtres est-il donc un échec? Oui et non. La grosse audience n'est pas au rendez-vous, mais… elle l'est de moins en moins sur RTL-TVI. Depuis la rentrée, la chaîne ne compte plus d'audiences au-dessus de 400.000 téléspectateurs que… le dimanche. Et 300 les lundis. Pas mal d'autres jours, on tourne plutôt autour des 200.000. Comme le montre le graphique ci-dessus, cette audience baisse de jour en jour au cours de la semaine. Le mercredi est donc un jour moyen. Sur le graphique, la colonne en bleu est celle de la semaine précédant le premier épisode des Traîtres. On voit clairement que cette nouvelle émission a attiré davantage de spectateurs que la semaine précédente, et que par la suite l'audience retrouve son niveau "normal".

 En moyenne, sur une semaine, le prime-time de RTL attire environ 270.000 téléspectateurs (3). Les scores des Traitres sont donc inférieurs à ce chiffre moyen. Mais il est meilleur que tous les résultats obtenus le mercredi soir par la chaîne depuis la rentrée, en tout cas pour ses deux premiers épisodes. 

À l'heure actuelle, le bilan est donc mitigé. D'autant que ces données ne concernent que l'audience J+1.Le CIM ne donne actuellement accès qu'aux résultats J+7, et sur tous types d'écrans, que pour le premier épisode. Cette semaine-là, Les traîtres ont gagné 54.000 spectateurs en audience différée, soit + 16%. À l'instar d'autres programmes comme Koh-Lanta, ce type d'émission attire un public en dehors de la diffusion en linéaire. Un nouveau mode de consommation où l'on peut zapper les pubs et faire "pause" ou  "rewind" quand on n'a pas compris. Pour Les traitres, c'est sûrement un atout!

Frédéric ANTOINE.

(1) 71, Mariés au premier regard, Images à l'appui, Enquêtes, Expédition Pairi Daiza, Vu à la télé, etc etc (www.nesprod.com/productions)

(2) Qui représenta la Belgique à l'Eurovision en 1995… 

(3) La semaine avant Les traîtres: 247.000. Celle du 1er épisode: 288.000. Celle du 2e: 265.000.

15 décembre 2021

Fin du mythe de Koh-Lanta : les héros sont nus

 
En laissant la 20e édition sans vainqueur officiel, la production a reconnu que, alors que les épisodes de Koh-Lanta narraient la Geste de héros au grand cœur, dans la vraie vie, ça se passait tout autrement.

Nous avons hier, avant la finale, consacré un long texte à « l'affaire des repas frauduleux » qui se sont déroulés dans Koh-Lanta La légende. Nous renvoyons donc le lecteur aux commentaires que nous avions faits à cette occasion (1). Le petit texte de ce jour entend juste tirer les conclusions de ce qui s'est déroulé hier soir mardi sous les yeux de millions de téléspectateurs médusés, dont plusieurs centaines de milliers de Belges (2). 

TOUT EST VRAI !

« Médusés » en effet, car il y avait bien eu des rumeurs dans les médias à propos de tricheries qui auraient émaillé le déroulement de la télé-réalité. Mais si, à 20h50, on commence par vous dresser un portrait dithyrambique des derniers compétiteurs, que ceux-ci versent des larmes en pensant à leur famille, puis que l'on vous fait suivre l'épreuve des poteaux à grands coups de commentaires élogieux, qu'à la fin, comme d'ordinaire, le choix du deuxième finaliste par le gagnant est un moment d'immense émotion et que, pour terminer, tout le monde se congratule lors du conseil final, on ne peut se dire qu'une chose : que, ce soir, on est bien dans le schéma classique d'une finale de Koh-Lanta. On rebobinerait dix ans en arrière, on aurait eu à peu près le même déroulé, le pathos en moins (car celui-ci a fortement crû ces dernières années). La finale de Koh-Lanta, c'est une suite de rites. Tout comme l'ensemble de l'émission. Et ce sont ces rites, finement modifiés chaque année, qui font entrer le spectateur dans le cérémonial de la télé-réalité et le confortent dans l'idée selon laquelle, à Koh-Lanta, tout est vrai. Aussi vrai qu'une victoire de Max Verstappen au dernier GP de la saison de F1.

Quand, ensuite, on croit arriver en direct dans les studios de TF1 à Paris pour assister à l'ouverture de l'urne où se cache le nom du vainqueur, on continue à se dire : tout va bien, ça se passe comme d'habitude, l'animateur va prendre 45 minutes à meubler en faisant parler des participants de tout et de rien, répéter des choses mille fois entendues (mais n'est-ce pas cela, l'art du mantra?), puis il ira chercher la fameuse urne qu'il a scellée là juste devant nous, avant le dernier écran de pub et le rappel que, si on joue par SMS ou par téléphone, on pourra recevoir 2000€ tous les mois pendant vingt ans. Et que le grand gagnant sera connu à la fin de l'émission (3).

TOUT VA BIEN, MAIS…

2021
Tout va bien, sauf une toute petite chose, qui échappe sans doute à la majorité des téléspectateurs (4): d'ordinaire, lors d'une finale de Koh-Lanta, dans le haut supérieur droit de l'image, le sigle de TF1 n'est pas seul à être à l'image. Il est accompagné de la mention « en direct ». Or, cette fois, il n'y a rien que TF1. Le retour studio pour désigner le vainqueur ne se passe donc pas en direct (5). Qu'est-ce que cela veut dire? Personne ne se le demande. Mais c'est pourtant un indice que, cette fois-ci, le protocole classique ne sera pas respecté. Peut-être parce que, en direct, on ne sait jamais vraiment ce qu'il peut arriver…
 
Mais cool, pour l'instant tout se passe normalement : on rend hommage aux superhéros, au courage, aux qualités d'âme, aux rêves trop tôt avortés de celles et ceux qui ont été éliminé(e)s trop rapidement. Tout cela dure une éternité, comme d'habitude. Une fois ou l'autre, l'animateur dit bien que ce soir ne sera pas une finale comme les autres, mais on s'attend à un coup d'éclat, à un concurrent qui cède sa place à un autre, à quelque chose d'encore plus top que d'habitude. Et il faut attendre 23h20, soit 1h54 après le début du programme, pour que l'animateur, s'adressant tout à coup au téléspectateur les yeux dans les yeux, lui lise un texte issu d'un prompteur (pour être sûr que seuls des mots finement pesés – sans doute par des juristes – seront prononcés). En substance, il y a eu des tricheries, des « manquements au code d'honneur » de la part d'un « petit nombre » de participants… Ce qui, on s'en doute, n'a plus mis tout le monde sur le même pied. Donc, il n'y aura pas de lauréat cette année, et l'argent promis ira à la fondation de Bertrand Kamal. 
Près de 2h d'émission où l'on a décliné à la mandoline tout le vocabulaire d'héroïcité, de force, de bravoure et d'humanité cher à l'émission… pour en arriver à dire que personne ne gagne, et qu'en fait le jeu a été pipé.
 
UNE ABSENCE DE RESPECT

Donc, tout ce qu'on a suivi depuis des semaines, tout ce qu'on a pris comme du vrai héroïsme, pour certains compétiteurs, ce n'était que de la poudre de perlimpinpin. On admirait leur courage face à l'absence de nourriture, leur résistance devant la faim… Et ils se gavaient en cachette! Pire, il semble que les deux finalistes ont, à un moment, opéré un chantage vis-à-vis de la production, en exigeant d'obtenir des… pains au chocolat, faute de quoi ils faisaient grève. On croit rêver. Des héros en grève ? Des professionnels en grève, oui. Au Tour de France, les coureurs ont parfois mis pied à terre pour obtenir gain de cause. Mais des anonymes, des « messieurs et madames tout le monde », qui participent pour du vrai au rêve de leur vie?

À 23h25, si ne s'y doutait de rien, le rideau du Temple s'est déchiré dans bien des foyers. Le mythe Koh-Lanta s'est effondré. Les héros sont nus. Et pas toujours beaux à voir. Pourquoi la finale n'a-t-elle pas été annulée? Pourquoi n'a-t-on pas annoncé immédiatement à 21h10 qu'il y a ait eu tricherie et que, donc, le programme ne pouvait continuer? La production affirme n'avoir été informée de tout cela que   « tout dernièrement ». A-t-on une raison de la croire, alors qu'elle avait déjà « puni » Teheiura pour des tricheries identiques ? À Koh-Lanta, y a-t-il de la fumée sans feu? Pourquoi la diffusion des épisodes n'a-t-elle pas été simplement suspendue? 

TF1 et la production n'ont pas eu de respect pour le téléspectateur. La cash-machine Koh-Lanta devait aller jusqu'au bout, même si on la savait gangrénée. 

Demain, qui pourra encore croire que les héros sont des héros, qu'ils ne sont pas des acteurs qui, derrière les décors, font tout le contraire de ce qu'ils montrent d'eux devant les caméras? Non les amis, des Robinsons débarqués seuls sur une île déserte, en télévision, cela n'existe pas. Et, en Polynésie française, vis-à-vis d'un programme phare de la télévision nationale, encore moins qu'ailleurs.

Pour redonner une virginité au programme, l'animateur a annoncé en toute fin d'émission que l'édition 2022, dont le tournage a déjà eu lieu aux Philippines, ne réunira que de tout nouveaux candidats. Des purs, des propres, des béotiens. Des naïfs peut-être. Mais en tout cas pas des vieux briscards du programme, rois de la triche et de la combine. Cela suffira-t-il pour remettre des paillettes dans les yeux des enfants (et des adultes) qui s'imaginaient, un jour peut-être, être eux aussi sélectionnés et devenir des surhommes et des surfemmes, comme celles et ceux qu'ils ont vu(e)s à l'écran ? 

Cela suffira-t-il pour encore croire que, à la télévision, des « vrais » héros, cela peut exister ?

TF1 a elle-même cassé le mythe qu'il avait créé, et qui avait si bien résisté au temps. Mais elle l'a mal cassé. Sans honnêteté. 

Au point de, malgré tout ce qui avait été dit justde avant, révéler le contenu des votes du dernier conseil au cours du générique final. 

Alors, il a gagné ou pas, le super-candidat qui n'a jamais réussi à tenir le dernier sur les poteaux? Non, puisqu'il n'y a pas eu de vainqueur. Mais oui, si on compte tout de même les votes exprimés. Finalement, rien n'est clair. Tout est brumeux. Allez vous y retrouver. En tout cas, la fiction que se voulait Koh-Lanta est morte. Mais que vaut sa réalité ?

Frédéric ANTOINE

(1) https://millemediasdemillesabords.blogspot.com/2021/12/koh-lanta-ce-soir-le-crepuscule-des.html

(2) En France, la finale de l'émission a accueilli 4,4 millions de spectateurs, le programme se faisant dépasser par… France 3, et ayant un score inférieur de plus de 1 million de personnes par rapport à 2020. En Belgique, à l'heure où ces lignes sont écrites, les résultats du CIM ne sont toujours pas disponibles. 

(3) Ce qui, en l'occurrence, est un gros mensonge, car la désignation de l'heureux gagnant de ce prix a totalement été zappée de la fin de l'émission (et pour cause).

(4) Comme le fait qu'une partie du décor d'un épisode de My Yiny Restaurant (Tipik) ait été floutée par la production…

(5) Certes la partie studio de l'émission finale n'a pas toujours été en direct (en 2020, pour cause covid), mais c'est très généralement le cas.


13 décembre 2021

KOH-LANTA: CE SOIR, LE CREPUSCULE DES DIEUX


L' "affaire" Koh-Lanta, dont l'épilogue a lieu ce mardi soir, rapporte la télé-réalité au rang de ce qu'elle prétend être : de la réalité vraie. Elle démontre que les candidats y sont à la fois des êtres comme les autres, mais aussi pas comme les autres. Oui, télé-réalité rime avec oxymoron.

Pendant 36 jours, ils n'auront à manger que du riz, du manioc (s'ils en trouvent), des poissons (s'ils réussissent à les pêcher) et des fruits de mer (s'ils parviennent à les attraper). La faim va les tirailler. Seule solution pour échapper à ce régime forcé qui leur fait perdre de nombreux kilos: réussir les épreuves de confort. En tout cas celles où la récompense esy, chers amis, entendez-moi bien, oui, de la nour-ri-tu-re. Du jamais vu jusqu'ici. Un repas de rêve auquel ils songent toutes et tous. Et qui leur donnera la force, le lendemain, de se surpasser à l'épreuve d'immunité…

SUR LE MONT OLYMPE

Elle a la vie dure, la geste de cette télé-réalité vieille de vingt ans. Ce n'est pas pour rien que cette édition anniversaire a été baptisée Koh-Lanta la légende. Une version spéciale, peuplée de héros, comparables aux dieux et déesses de l'Olympe qui, par le passé, s'étaient tous distingués par leur courage, leur détermination, leur résistance ou, parfois, comme les dieux grecs, par leur capacité à concevoir des coups fourrés ou de Jarnac afin d'arriver aux portes de la victoire: tenir le plus longtemps possible sur des poteaux…

En 2021, comme d'habitude, les héros n'ont cessé de se dépasser au fil des épisodes, Claude et Teheiura confirmant l'aura qui les accompagne depuis leur entrée dans le programme. Deux êtres surhumains, mais à la fois tellement humains qu'ils sont comme transcendés, et désormais accompagnés de Sam, jeune demi-dieu en devenir. Et ce sans parler d'Ugo, Phénix qui ne cesse de renaître de ses cendres.

 LÎLE DE LA TENTATION

Et puis, voilà qu'alors que, un beau jour, le plus connu des Polynésiens se fait éliminer malgré lui et se voit contraint de rejoindre l'île des bannis, où l'animateur du programme le convoque en entretien singulier. Il lui faire alors avouer que, avec la complicité d'un ou deux pêcheurs du coin qui le connaissaient très bien (il a habité l'îlot d'à-côté), Teheiura a obtenu un peu de nourriture. Coup de tonnerre. Tremblement de terre. Scandale planétaire. L'idole tombe de son piédestal. Des membres de la production l'on vu réceptionner le Graal défendu et s'en délecter. La faute est indiscutable. Toutefois, ce n'est que lorsque le héros quittera l'arène du jeu suite à l'éviction de son binôme que l'on se décidera à le confronter à son méfait. Avec comme punition suprême non de le rayer du jeu (on ne se prive tout de même pas d'une vedette pareille), mais simplement en l'envoyant rejoindre les éliminés, qui constituent le jury final. Ainsi, on peut le garder à l'antenne…

Au moment où l'émission est diffusée sur TF1et le forfait enfin révélé, le Tahitien se voit interviewé par divers médias, et n'a pas sa langue dans sa poche. Il reconnaît le forfait mais confie aussi avoir partagé cette nourriture pirate avec quelques autres concurrents. Des noms circulent alors, et surtout ceux des divinités les plus admirées de l'émission. Bardaf l'embardée? Mais non, voyons. Ce ne sont que des on-dit, et là, il n'y a pas assez de preuves. Voilà pourquoi seul Teheiura aura été puni, et pas les autres. Ah bon, eux ils n'ont pas été vus par la production ? Ben non, Homère vous l'aurait dit: on ne peut pas tuer tous ses dieux à la fois…

LA TRAHISON DES CLERCS

Mais tout cela n'est rien à côté de la déflagration tombée sur la scène médiatique, comme par hasard juste avant la finale, qui a lieu ce mardi soir. Les petits compléments alimentaires du Tahitien ne sont que roupie de sansonnet à côté des banquets que plusieurs candidats se sont offerts à plusieurs reprises pendant le jeu, chaque fois après ces terribles conseils où les participants s'entretuent (virtuellement). Des buffets dans une pension tenue par des autochtones, tellement heureux de voir des divinités se sustenter chez eux qui n'hésitent pas à prendre des photos de ces ripailles maudites, et ce… avec l'assentiment de ces superhéros en pleine trahison. Des dieux qui, pour acheter le silence de ceux qui n'avaient pas été invités aux agapes, leur accorderont le droit de se partager les miettes de leurs festins.

Cette fois, une photo compromettante est parvenue à la production. On passe de "il n'y a pas fumée sans feu" à l'identification du pyromane. Toutefois, étrangement, la preuve irréfutable me parvient pas à TF1 le lendemain des faits, ni une semaine ou même un mois plus tard, le temps qu'elle traverse la moitié de la planète de Bora-Bora à, Paris. Non, c'est le père Noël des mers du Sud qui aura dû se charger du paquet-cadeau: la photo arrive chez qui de droit juste avant la finale (contre accusé de réception en monnaie sonnante et trébuchante?). Quoi qu'il en soit, il semble que la comète qui a jadis éliminé les dinosaures risque d'avoir fait moins de dégâts que cette révélation aussi opportune qu' (im)prévue. 

DES ACTEURS ET DES DIEUX

Voilà donc qu'on se rend compte qu'une partie des participants de cette édition de légende – et pas des moindres – n'étaient en fait que des "tricheurs". Pas des dieux, tellement emplis de leur statut, de leur grandeur et de leur mission qu'ils ne faillissaient jamais. Mais de simples pauvres hères, comme tout un un chacun sur cette pauvre terre. 

Simplement des braves candidats qui ont eu faim et étaient au bout du rouleau au cours d'une édition de l'émission, tournée si près de terres habitées que la tentation était irrésistible? Peut-être. Mais, surtout, des personnes si accoutumées aux conventions du genre "télé-réalité" qu'ils savaient qu'ils étaient là pour jouer un rôle, et endosser les habits personnage dont on les a affublés. Et qui n'avaient qu'à interpréter ce rôle tant qu'on criait "moteur" et que tournait la caméra. 

Les participants à Koh Lanta ne sont pas des dieux mais des acteurs qui, à ce stade de leur implication dans le programme, connaissaient tout des rouages de l'émission et savaient comment ils pouvaient les déjouer, et pourquoi ils avaient quasiment le droit de se le permettre. Parce que, sans eux, pas d'émission, pas d'épreuves, pas d'émotion, pas de tristesse, de larmes de joie ou de déception. Mais aussi pas de records d'audience, pas de beaux écrans de pub. Et, en fin de compte pas de grosses recettes pour TF1. 

Ils ont triché ? Pas grave. La prod était au courant? Pas grave. Le spectacle continue. The show must go on. Jusqu'aux portes de la finale. Pour faire tinter le tiroir-caisse tous les mardis. Juste avant la fin de la diffusion, quand même, on se dira qu'il est temps d'un peu lever le couvercle de la marmite. Comme on l'avait déjà fait, pour Teheiura. 

DU FICTIF QUI DEVIENT RÉEL

Un rebondissement est toujours une aubaine pour l'audience. Alors, si un scandale survient juste avant la finale, c'est le bonus assuré. Y aura-t-il un vainqueur? Touchera-t-il sa récompense? Comme cette dernière partie de l'épisode se déroule en direct, le suspens sera à son comble jusque tard dans la nuit. Jackpot! 

Ils sont vraiment des dieux de la télé commerciale, à TF1. Et les candidats mis en cause? Sont-ils des dieux déchus, ou de pâles marionnettes que la chaîne manipule à son gré? Ils ont en tout cas démontré que, dans Koh Lanta, tout était à la fois loin et proche la réalité. Loin, car les tricheries n'ont pas permis aux candidats d'être sur le même pied lors des épreuves, et ont fait jouer un rôle aux concurrents.  Proche, car finalement, au, diable le jeu, l'essentiel n'est-il pas de se nourrir?

 Comme François Jost l'avait si bien écrit, la télé-réalité se situe au milieu d'un triangle,  à équidistance d'un pôle "réel", d'un pôle "ludique"' et d'un pôle "fictif". S'il fallait un exemple de plus pour confirmer l'existence de cette triangulation, Koh Lanta La légende en aura fourni un hors du commun.

Frédéric ANTOINE

À la RTBF, on n'aime pas le cacao


Dans le deuxième épisode de la télé-réalité culinaire My Tiny Restaurant, sur Tipik, une partie de l'image du décor d'un des restaurants a été floutée en permanence. Et pas n'importe laquelle: celle d'une pub pour une marque bien particulière… 

 

D'accord, la télé-réalité culinaire My Tiny Restaurant est une émission comprenant du placement de produits. Pas besoin d'en faire un fromage: cela est annoncé dès le début du programme, en spécifiant que la marque qui sponsorise le programme est Bru. Mais est-ce une raison pour flouter l'image des autres marques apparaissant à l'écran? On pourrait le croire en regardant le deuxième épisode, où un des compétiteurs était l'équipe composée de deux jeunes femmes ayant l'idée de créer un resto de (petits) déjeuners. Comme l'impose le scénario de l'émission, celles-ci ont d'abord dû décorer elles-mêmes le container présent en studio, sensé représenter en plus petit ce que serait leur futur restaurant.

Fidèles à leur concept, les deux compétitrices avaient dessiné les plans du lieu, en prévoyant de placer, au fond du container, sur un mur de fausses briques rouges, d'anciennes publicités relatives au moment du (petit) déjeuner. Lors de la réalisation concrète, comme souvent, le projet a dû être adapté aux circonstances. Le fameux mur de briques a, sur sa partie droite, été décoré d'un tableau représentant un portrait de femme, tandis que le côté gauche a été orné de plusieurs de ces petites plaques émaillées reprenant des publicités anciennes, telles qu'on en trouve assez aisément dans les magasins de déco.

 
ANASTASIE AU RESTO
 
Belle idée. Sauf que, à l'image, la production a systématiquement flouté une de ces pubs. Pour répondre à la question posée ci-dessus, il ne semble pas que ce soit dû au "monopole" de placement de produit concédé par la RMB à Bru. Une des plaques émaillées visibles est en effet celle d'une antique pub pour Spa Monopole. Rien n'empêchait donc d'afficher une autre marque.

Pourtant, en haut à gauche, un rectangle est, dès la première image, resté flouté. Ce qui ne peut qu'intriguer le téléspectateur un peu curieux. Les deux compétitrices auraient-elles choisi une plaque émaillée pouvant heurter les bonnes mœurs, ou porter atteinte à un chef d'État étranger? La marque figurant sur la plaque est-elle interdite d'antenne sur la RTBF pour des raisons politiques ou stratégiques? Y avait-il péril pour le service public de laisser visible cet élément de décor?

 

Faisons donc un petit arrêt sur image (1). Comme le floutage n'est qu'assez sommaire, il n'est pas difficile de repérer que l'essentiel de l'objet du litige repose sur un fond jaune, sauf dans le bas du rectangle, où doit sans doute se trouver de l'écrit. Le milieu de la plaque est plutôt sombre, mais le hait comprend un peu de bleu et beaucoup de rouge. 

DES PUBS "HISTORIQUES"

Quand on parle repas du matin et (petit)-déjeuner, ça ne vous fait penser à rien? Bien sûr que si. À la fameuse publicité pour le Nesquik français, la boisson chocolatée comprenant de la farine de banane, créée en 1914 par le journaliste Pierre-François Lardet et un ami journaliste, après un voyage au… Nicaragua (2). Une pub représentant, dès 1915, un tirailleur sénégalais parfois jugé comme étant "d'opérette"',  affalé sous un arbre, dégustant cette boisson et, visiblement, la trouvant bonne. 

Cette pub s'est ensuite résumée à la représentation du visage d'une personne à la peau noire, affublée du chapeau du tirailleur sénégalais, tout sourire, et tenant à la main une cuiller comprenant le breuvage. Enfin, dans sa version la plus moderne, le visage noir a été stylisé, voire caricaturé (lèvres rouges, dents blanches, fond des yeux blanc), et cette fois le personnage tient une tasse blanche de la main gauche, d'où s'échappe le fumet du chocolat-banané chaud, tandis que de la droite, son pouce levé confirme son appréciation.

Laquelle de ces pubs occupait le mur du Tiny Restaurant? Sûrement pas la première, qui n'est pas sur un fond jaune, mais sur celui d'un paysage. Dans le cas présent, c'est sans doute la deuxième (on ne perçoit en effet ni trace de tasse, ni des deux mains du personnage).

La RTBF et la production ont donc considéré insoutenable que, à certains moments du programme, le fond de l'image soit en très petite partie occupé par une reproduction de cette publicité. Si notre analyse est bonne, ce n'est pourtant pas ce portrait sur fond jaune qui, à plusieurs reprises, été considéré comme une pub "raciste" lors d'analyses que l'on retrouve sur internet (3), mais bien la première version historique, celle de 1915. Mais voilà, au XXIe siècle, encore oser montrer la reproduction d'un pub historique de ce type est devenu inacceptable sur le service public.

Y'A BON LA CENSURE 

 On n'a pas vu les trois membres du jury s'offusquer de la présence de cet élément de décor. Lors du tournage, personne sur le plateau n'a jugé utile de décrocher ce petit objet émaillé de son mur. Et les deux candidates elles-mêmes ont, de bonne foi et sans intention colonialiste, choisi de placer cet élément dans leur décor. Pour que survienne le floutage, il y a donc eu par la suite passage d'un Grand Censeur, celui qui veille à ce que tout soit, toujours "correct" et que, à aucun moment, quelque chose ne puisse, sur les antennes publiques, choquer quelque téléspectateur que ce soit. Et ce personnage, que l'on appelait jadis Anastasie, a considéré que ce petit tableau,  dans un petit coin d'un petit container représentant un petit restaurant, était un objet de délit inacceptable. Il fallait donc agir.

Il va y avoir du boulot, sur la RTBF, pour censurer tout ce qui ne rentre pas dans la correct attitude. On va devoir engager. Et on se demande comment la censure interviendra hors des directs. Peut-être n'y en aura-t-il finalement plus. Tous les programmes seront en léger différé, et il y aura toujours en régie un censeur de service prêt à imposer le floutage de tout ce qui est insoutenable…

Frédéric ANTOINE

(1) (en réalité même pas nécessaire, avec un peu de succès on pouvait le voir dès la diffusion linéaire) 

(2)https://www.banania.fr/lhistoire

(3)http://francophonie.e-monsite.com/medias/files/banania-analyse-image.pdf,https://histoire-image.org/fr/etudes/y-bon-banania, https://histoire-image.org/de/comment/reply/15113



22 novembre 2021

VOO passe à l'Orange. Echec pour l'ogre Telenet


Orange Belgium, filiale d'Orange France, a réussi à mettre VOO dans son portefeuille (ou est en tout cas en bonne voie de le faire). Telenet, qui escomptait s'étendre sur tout le marché belge, rate le coche : VOO ne l'a pas choisi. La télédistribution francophone ne deviendra pas flamando-américaine mais française. Une légère différence.

Orange, en France, c'est l'équivalent de Proximus en Belgique. L'entreprise est l'héritière de France Télécom, elle-même fille des augustes PTT, comme Proximus est le rejeton de Belgacom, elle-même fille de la RTT. A l'heure actuelle, Orange appartient encore pour 24% à l'Etat français (en ligne directe et via Bpifrance Participations [1]). L'Etat belge, lui, possède toujours aujourd'hui 53% du capital de Proximus.  L'arrivée d'Orange Belgique chez VOO laisse donc ce câblo-opérateur dans des mains en partie publiques. En ce sens, VOO ne se défait pas complètement de son profil historique. Née comme une intercommunale, elle finit comme un des avoirs d'une entreprise de télécommunications partiellement publique.

CORNET ET ECRANS PUBLICS

Morphologiquement, Orange est plus proche de Proximus Pickx que de VOO. Cette dernière est née en tant que câblodistributeur à Liège, où l'ALE posait son câble sur les façades afin d'accroître l'offre télévisuelle. Orange, tout comme Pickx, a son origine dans un autre câble, bien plus ancien : celui du téléphone. Orange chez VOO, c'est donc un peu le mariage des deux câbles de la communication : celui du combiné qui trônait dans le couloir d'entrée, et celui de la télé qui régnait sur le salon…

Si Telenet avait remporté la mise, VOO ne serait pas tombée dans une escarcelle où l'Etat a encore un mot à dire. Cette entreprise, elle, n'a rien de publique. Elle est essentiellement possédée par le groupe américain Liberty Global, qui détient 58% de son capital. Choisir cet opérateur aurait en quelque sorte, signifié vendre un "joyau" économique belge de plus à une multinationale yankee pour laquelle notre petit pays de 30.000 kilomètres carrés ne représente pas grand-chose. Et ce même si, en Europe, Liberty Global est plutôt présent sur de petits marchés.

SCHILD EN VRIENDEN

Ne pas avoir d'absorption de VOO par Telenet permet aussi de ne pas mettre l'entreprise dans des mains flamandes, mais françaises. Pour une société qui opère essentiellement sur le marché francophone belge, la différence est de taille. Dans l'univers de Telenet, VOO aurait risqué de n'être considéré que comme un complément du marché flamand dominant, plus riche et plus prospère en comparaison de la "pauvre Wallonie". Un marché flamand où Telenet detient déjà de nombreuses cartes maîtresse puisque, rappelons-le, la société américaine n'est pas que câblo-opérateur. Elle est aussi, notamment, propriétaire de plusieurs chaînes de télévision privée flamandes (Vier, Vijf, Zes…) et de la boîte de prod Woestijn Vis, réalisant ainsi le rêve des entreprises Telecom de n'être pas seulement pourvoyeuses de "tuyaux" de télévision, mais aussi de contenus. 

Avec Orange, on se retrouve davantage entre soi. Comme au temps où la pay tv francophone belge Cana+ Belgique était majoritairement contrôlée par Canal+ France, filiale de Vivendi. En France, Orange est un opérateur important, dont le câble n'est pas qu'un simple vecteur des chaînes de télévision que l'on peut capter par la TNT. L'offre de l'entreprise, qui repose sur une transmission des contenus via le câble téléphonique (comme Proximus Pickx), est abondante, plutôt diversifiée. Et avec de nombreuses offres d'abonnements à des contenus variés. On peut supposer que l'opérateur appliquera l'équivalent de ses offres françaises au marché belge. Mais, tout comme avec Telenet, il y a de fort risques qu'il considère le petit univers francophone belge comme un simple complément de son immense marché français. Un peu à l'image de TF1, qui ne s'est installée en Belgique que pour y pomper une partie de la manne publicitaire, mais en ne se préoccupant pas d'offrir aux Wallons et aux Bruxellois autre chose que ses programmes français…

A CONTRE-COURANT

Le rachat de VOO par Orange, enfin, représente une sorte de contre-tendance dans le monde des mouvements d'acquisitions qui touchent aujourd'hui les médias. A l'image du rachat de RTL Belgium par deux éditeurs belges afin de consolider leur marché et tenter de créer ainsi une forteresse pour éviter les assauts des GAFAM, une absorption de VOO par un acteur belge eut représenté la même volonté de l'entreprise repreneuse de consolider sa position face à l'ennemi (mais Telenet en a-t-il besoin, si forte étant sa position en Flandre ?). 

Le passage à la France, c'est le retour à l'internationalisation. Mais aussi à la soumission de la Belgique francophone à son grand voisin, dont elle est culturellement si proche. Alors que vaut-il mieux : être le vassal des USA, ou celui de la France ?

Frédéric ANTOINE.


[1] Bpifrance Participations intervient en complément de l'Etat français. Cette société est elle-même détenue à50 % par l'État via l'EPIC BPI-Groupe et à 50 % par la Caisse des Dépôts, autre bras de l'Etat français.

09 novembre 2021

JT du soir: retour à audiences as usual

 Finis les sommets: l'audience des JT du soir des deux chaînes belges est rentrée dans les clous d'avant covid. Les chiffres de la rentrée 2021 confirment ceux de 2019, loin de l'envolée connue en octobre 2020 lors du 2e confinement…

Avec, pour RTL, une audience/jour moyenne de 481.000 personnes en septembre  et de 513.000 en octobre, et pour la RTBF de 462.000 et 488.000, les JT de 19h et 19h30 se retrouvent dans le même créneau que ceux de l'avant covid de l'automne 2019. Les emballements rencontrés en octobre-novembre 2020, suite logique des pics connus en mars-avril de la même année, ont disparu. L'actu n'est plus à l'anxiété covid. Le téléspectateur se fait donc moins pressant, par conviction ou par indigestion.

En gris sur le graphique ci-dessus, les audiences 2020 sont, à partir de début octobre, sans commune mesure avec celles et de 2019 et de 2021. Alors que l'an dernier les chiffres s'envolent au fur et à mesure qu'un nouveau confinement s'annonce, rien de tel évidemment avant la pandémie, mais pas non plus cette année. Pour être fidèles aux mouvements pendant les jours de la semaine, les audiences ont été positionnées selon ce critère (ce qui permet notamment de confirmer que, en 2019 comme en 2021, le jour à l'audience la plus faible est incontestablement le samedi, ce qui n'est que partiellement vrai l'an dernier).

Le graphique confirme aussi la proximité de l'audience audiences des deux JT, même si, comme d'ordinaire, le 19H de RTL précède en général quelque peu le 19H30 de la Une.



Si l'on regarde la situation chaîne par chaîne (on peut cliquer sur le graphique pour mieux le voir), la proximité entre 2019 et 2021 paraît plus marquée pour RTL que pour la RTBF, où les résultats de 2021 semblent légèrement meilleurs que ceux de 2019. Ce que confirme la mesure de la différence de volume du public des deux émissions.

Pour RTL, l'audience est fréquemment plus élevée en 2019 (“+2019” sur le graphique) qu'en 2021.

 

Pour la RTBF, la situation est à l'opposé: l'audience est fréquemment plus élevée en 2021 (“+2021” sur le graphique) qu'en 2019, et les hausses sont plus marquées cette année que pour RTL.

Un nouveau rebond de la pandémie amènerait-il les téléspectateurs à se rassembler à nouveau en plus grand nombre devant leurs grandes lucarnes?

Frédéric ANTOINE


30 octobre 2021

LN24 ou LB24?

Ainsi donc, LN24 a entamé des négociations avec IPM afin que cette entreprise en devienne, à terme, l'actionnaire de référence.
Face à Rossel, l'opportunité était trop belle. Mais être la chaîne infos d'un groupe de presse ne modifiera-t-il pas le profil et la légitimité de LN24?

 

 

Parce qu'on fait de la presse, est-on le mieux placé pour devenir aussi un acteur dans le secteur de l'audiovisuel? La question, posée cet été lors de l'annonce du rachat de RTL Belgium par Rossel et DPG, s'applique aussi aux informations actuelles concernant les négociations en cours entre LN24, dont l'état des finances réclame un sauvetage urgent, et le groupe IPM, qui a déjà racheté l'an dernier les Éditions de l'Avenir. Et, à l'analyse, la réponse que l'on a tendance à donner est que, finalement, il n'est pas sûr que les deux métiers soient intimement si proches…

DU JOURNALISME

Approfondissons donc un peu le questionnement : est-ce parce qu'on édite des journaux que l'on peut, aussi, éditer de l'info sous forme de chaîne all news? Là, l'interrogation vise directement IPM et non plus Rossel. L'info ne constitue en effet qu'une des composantes de la nébuleuse RTL Belgium, même si elle y joue un rôle essentiel en termes d'audiences. Alors que, si IPM devient bien le pilote de LN24, ce n'est pas une banale chaîne de télévision privée que le groupe de la rue des Francs mettra dans son escarcelle. Mais bien l'équivalent, en audiovisuel linéaire, de ce que l'entreprise produit déjà sous forme web et papier, c'est-à-dire du journalisme. Et rien que du journalisme.

IPM aurait donc fait le choix le plus rationnel. Plutôt que de s'emmêler les pinceaux dans la gestion du fatras d'offre de programmes que recouvre l'univers de la télévision, l'éditeur de La Libre et consorts a ciblé sa proie et est resté dans son secteur. Une stratégie prudente, que le groupe n'a pas toujours suivie (1), mais donc plutôt prometteuse. Certes, mais à condition que l'on considère que diffuser de l'information télévisée en continu n'est pas différent d'éditer des nouvelles en ligne et, surtout, de produire des contenus journalistiques qui sont, d'abord, de nature écrite. 

MULTIMÉDIATIQUE 

On imagine aisément le rêve de convergence qui entoure le rapprochement prévu: demain, les rédactions d'IPM seront forcément multimédias et nourriront autant les écrits édités que des supports plurimédiatiques en ligne et qu'une chaîne de télévision. DPG est déjà passé à la rédaction intégrée entre ses titres de presse, ses sites web et ses stations de télévision. Les responsables de Rossel ont déclaré que, jusqu'à présent, cette intégration ne serait pas à l'ordre du jour dans le cadre de leur rachat de RTL. IPM, lui, sautera inévitablement le pas.

La logique économique du groupe est, à chaque rachat, de réaliser davantage d'économies d'échelle. Après les rapprochements rédactionnels entre La Libre et la DH,  l'absorption de L'Avenir est déjà en train de s'inscrire dans la même tendance de rationalisation. Récupérer LN24 ne devrait pas être différent. Il ne faudra pas longtemps pour que l'exploitation multimédiatique devienne la règle numéro un dans tous les médias de IPM. Ce qui imposera de recruter des journalistes au profil kaléidoscopique, et donc acrobatique, dont ne dispose pas (encore) tout le personnel de l'entreprise. Ce qui entraînera un surtravail évident pour tous les journalistes qui, non contents de traiter leur info pour les sites web, les réseaux sociaux et les titres de presse, seront aussi amenés à le faire pour la télé, voir à les présenter eux-mêmes à l'écran, avec télégénie. Tout cela alors que certains médias sont plus chronophages que d'autres et que, même avec toutes les bonnes volontés du monde, les journées n'ont tout de même que 24h.

CHANGEMENT DE CAP

Si le fantasme de la multimédiation semble bien planer sur les projets de rapprochements entre IPM et LN24, pourquoi cet éditeur de presse n'a-t-il pas de longue date procédé de la même manière dans l'autre branche de l'audiovisuel où il a investi de longue date, c'est-à-dire celle de la radio? Si, à l'origine, la radio d'IPM affichait quelques rapprochements entre les rédactions du groupe et ce média sonore, force est de constater que, depuis longtemps, ce qu'est devenu DH Radio n'a plus rien d'une radio all news. Elle est essentiellement un "robinet à musique", de mieux en mieux formaté, simplement ponctué de discrets flashs de nouvelles. On ne peut éviter de rappeler ici que, lors de l'octroi des dernières autorisations de radios privées en FWB, le CSA avait recalé IPM et lui avait préféré un projet… de radio all news proposé par… LN24. Les démêlés judiciaires qui ont suivi ont fini par laisser DH Radio exister (ce qui a permis à LN 24 de ne pas devoir lancer une radio en plus de gérer son antenne tv 24h/24). Mais cela n'a pas fait de DH Radio un produit davantage all news. Alors, pourquoi remettre le couvert en télévision? (2)

 QUI PERD GAGNE?

Son pilotage par IPM sauvera-t-il le soldat LN24? Quoi qu'il arrive, il coûtera toujours plus cher de produire de l'info all news en télévision que de la coucher sur le papier et de la diffuser en ligne. LN24 risque de rester un fameux gouffre à millions. Bien sûr, la station vise, comme La Libre, les CSP+, théoriquement porteurs sur le plan publicitaire. Mais, dans un marché qui n'est pas extensible, ces recettes permettront-elles de mener la chaîne à l'équilibre sans de drastiques économies, et sans son absorption pure et simple par les médias d'IPM?

Un éventuel pilotage de l'attelage LN24 par IPM aura au moins un effet positif: il permettra aux fondateurs de la chaîne de s'accorder quelques temps de vacances, en ne devant plus être obligés de tenir l'antenne à peu près à eux tout seuls 7 jours sur 7. Mais, à part (et temporairement) de l'argent frais, qu'y gagnera la station? LN24 a une image d'indépendance, de "troisième voie/x" dans un univers francophone où ce que les ministres appellent "le pluralisme de l'audiovisuel" se limite en fait à un duopole. Le gros avantage de LN24 était de n'appartenir à aucun clan, à aucune chapelle. Et à aucun groupe. Demain, comme le suggère le titre de ce texte, elle pourra tout autant se dénommer LB24 que LN24. Perdant de sa jeunesse et de sa spontanéité, la chaîne d'infos ne sera plus qu'un pion, peut-être un simple sous-produit, au sein d'un groupe médias dont la taille aura crû à une vitesse quasi exponentielle. Stratégiquement, IPM se confère ainsi fièrement une allure de troisième groupe médias de la FWB, face à Rossel et à la RTBF. Mais que restera-t-il de la tentative originale de faire, contre vents et marées, une télévision all news indépendante dans la petite Belgique francophone? 

Frédéric ANTOINE.

(1) Cf. les investissements de IPM dans les paris sportifs en ligne et les agences de voyage de luxe, par exemple.

(2) On ajoutera que, avant de s'offrir RTL Belgium, Rossel avait racheté la plupart des réseaux de radios provinciales de FWB, qu'il vient d'arrimer à Sud Info. Rien de tel chez IPM.

28 octobre 2021

Koh-Lanta: la légende qui s'effrite


La diffusion de l'édition des vingt ans de Koh-Lanta, débutée fin août et baptisée « La Légende », est passée du vendredi au mardi. Ce qui n'a pas vraiment boosté l'audience en direct. Mais, même avec le replay, ce Koh-Lanta-là convainc moins les téléspectateurs. En Belgique comme en France.

« Record d’audience pour « Koh-Lanta » malgré le changement de jour de diffusion », titrait le Soir Mag le 25/08 (1). Koh-Lanta expliquait le magazine, « n’a pas seulement monopolisé les records d’audience du mardi soir, l’émission a aussi atteint certains de ses objectifs dès le lancement. » L'article, qui se basait surtout sur les chiffres français, analysait la situation très particulière d'une diffusion le mardi… en période de vacances scolaires. A la rentrée, on a un peu déchanté. Ce que n'a pas manqué d'analyser la presse, en tout cas celle de l'Hexagone. La situation en Belgique a été moins étudiée.

En France, le public de l'émission de télé-réalité a dégringolé dès le début septembre, et s'est ensuite stabilisé autour des 4 millions de téléspectateurs, alors qu'il en comptait 5,5 millions le 24 août. En Belgique, les volumes d'audience sont plus de 10 fois inférieurs à la France, mais là aussi l'audience a chuté dès le début septembre, confirmant qu'entre le mardi et le vendredi, il n'y a pas tout à fait photo. Mais, chez nous, l'audience est remontée ensuite graduellement, tant et si bien que les scores des derniers épisodes réduisent l'écart avec ceux de fin août, ce qui n'est pas le cas chez nos voisins. La désaffection du mardi ne touche en Belgique qu'une petite part du public, et celui-ci semble revenir au fil des semaines (un peu plus de 240.000 spectateurs depuis le 12 octobre).
 
REPLAY, PLEASE

Ce visionnement en direct ou presque (ce que le CIM appelle le J+1), ne représente toutefois qu'une partie du total du public de l'émission. Les comparaisons J+1 et J+7 sont éloquentes à ce propos.
Une proportion massive du public choisit de ne pas regarder l'émission lors de sa diffusion linéaire, mais en différé. Les deux courbes du graphique ci-dessus ne couvrent pas la même période, car le CIM met une quinzaine de jours à publier (2) les données J+7. Néanmoins, sur les semaines où la comparaison est possible, les tendances sont claires.
En moyenne, 44% de l'audience belge du programme le regarde entre J+2 et J+7 après sa diffusion linéaire. Comme le montre le graphique ci-dessus, ce pourcentage de consommation fortement différée était inférieur à 40% en août, mais a atteint les 50% début septembre. Ce qui permet à Koh-Lanta La Légende d'afficher, sur la période mesurable, une audience totale moyenne de plus de 425.000 personnes, sans commune mesure avec l'audience du moment de diffusion.
 
PAS SI LEGENDE QUE CELA
 
Pour autant, l'audience finale de ce Koh-Lanta est-elle aussi légendaire que son intitulé l'indique? Pas vraiment. « La légende » n'atteint pas les scores du premier Koh-Lanta de l'année, celui des « Armes secrètes » . Du moins sur la partie comparable des deux programmes jusqu'à l'heure actuelle (3).
En audience belge linéaire ou presque (J+1), l'édition du printemps dépasse clairement celle de l'automne. L'audience moyenne de « Les armes secrètes » est proche des 350.000. Celle de « La Légende » n'est pas à 250.000. Près de cent mille spectateurs linéaires ont disparu. Et, si l'on compare au niveau de l'audience J+7, la différence aussi est manifeste : sur l'ensemble des épisodes comparables, le J+7 réunit en moyenne 101.000 spectateurs de plus par semaine pour « Les armes secrètes » que pour   « La Légende ».
Toutefois, comme le montre le graphique, pour « La Légende », ce gap se réduit au fil du temps. Si cette tendance se confirme, l'avantage d'audience totale de l'édition de printemps pourrait bien disparaître, fruit d'une évolution contraire à celle d'automne. Au printemps, l'audience totale a chuté au cours des semaines, passant de plus de 560.000 à moins de 450.000. Alors que celle de l'édition d'automne présente jusqu'à présent une pente en légère croissance.

UN (BON) SIGNE ?
 
Le passage au mardi a fait perdre des plumes à Koh-Lanta, mais en Belgique pas en grand nombre. Et celle-ci tend à être plutôt bien comblée par l'audience non linéaire, qui représente les nouveaux modes de consommation de bon nombre de programmes de télévision. De quoi ne pas inquiéter TF1 donc ? Sauf sur un point: on sait combien, jusqu'à présent, la consommation délinéarisée permet de se libérer des contraintes des écrans publicitaires. Alors que, en linéaire, on est toujours obligé de les absorber. Une bonne nouvelle ? Pas tout à fait sûr…

Frédéric ANTOINE.






(1) https://soirmag.lesoir.be/391215/article/2021-08-25/record-daudience-pour-koh-lanta-malgre-le-changement-de-jour-de-diffusion

(2) … Avec des erreur de datation problématiques…

(2) Les choses changeront peut-être par la suite car Koh-Lanta les armes secrètes n'a eu que 13 épisodes, alors que l'édition des 20 ans devrait en compter 16.

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