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Regard médias

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22 novembre 2022

Staracadémiciens, Amoureux des prés… : vraies personnes ou pions d'un show tv ?


Les chaînes tv abreuvent à longueur de journée leurs spectateurs de télé-réalités en tout genre, où  la vie des autres prétend être montrée telle qu'elle est. Et le public, émerveillé, de se passionner,
s'identifier ou s'apitoyer sur ces "vrais" gens vivant de "vraies" épreuves. N'oublie-t-on pas une chose : qu'ils soient apprentis chanteurs, candidats à l'amour, Kohlantiens ou Marseillais, tous ne sont-il pas que des pions ? Des personnages aux comportements quasiment téléguidés au service d'un seul et même maître : le spectacle télévisuel ?

L'amour est dans le pré vient tristement de se terminer sur RTL TVI. Tous les célibataires qui rêvaient de trouver l'âme sœur on touché la fin du parcours bredouilles, sauf un. Samedi prochain, il en sera un peu de même de Star Academy sur TF1. Comme on le dit si bien à Koh-Lanta, "à la fin, il n'en restera qu'un". Et les autres repartiront comme ils sont venus, porteurs de gloires qui, dans bien des cas, resteront à jamais éphémères. Ils diront bien sûr qu'ils ne sont désormais plus les mêmes, que la Starac les a transformés, qu'ils entament une nouvelle vie. Bon nombre en reviendront pourtant au même anonymat que Julien, Alain ou André, les agriculteurs qui cherchaient l'amour. 

La télé-réalité a cela de cruel que, comme me disait fin des années 1980 le producteur Jacques Antoine, "on croit souvent que, dans un jeu télé, les candidats jouent un rôle essentiel. C'est totalement faux. En fait, ils ne comptent pas".

Mais, malgré tout, qu'est-ce qu'on se sera passionné pour les péripéties de ce que l'on appelle désormais une 'aventure', faute de pouvoir désigner par un terme plus opportun ce qui n'est pas vraiment un jeu. Quoique. Ni un docu-réalité. Quoique. Ni un feuilleton. Quoique.  Ni une fiction. Quoique…

DE SI VRAIS CANDIDATS

Cela fait une bonne vingtaine d'années que les analystes décortiquent les productions de télé-réalité pour démontrer que, comme pour les raviolis Buitoni de la vieille pub télé, l'important est ce qui est dans la boîte et non les mentions qui se trouvent sur l'étiquette. Ce qui, en l'occurrence, veut dire que les télé-réalités n'ont de 'réel' que leur nom. Mais, malgré tout, quel téléspectateur n'a pas, au moins à un moment, eu envie de croire que ce qu'il regardait était bien une portion de réel. Une addition de tranches de vie si agréables à consommer qu'on ne peut imaginer que le gâteau qu'elles constituent ne soit pas composé que d'ingrédients réels.

Cela fait plus de vingt ans qu'on essaie d'expliquer que l'habit ne fait pas le moine. Ou que la télé-réalité est au réel ce que, dans autre vieille pub, le Canada Dry était à l'alcool : un leurre qui avait bien le goût et les couleurs de l'alcool, mais n'en était pas. Qu'importe. Ne sont-ils pas si touchants, tous ces candidats et candidates qui révèlent jusqu'à l'intime leur vie devant des caméras dont ils acceptent l'intrusion dans leur existence ?

Mais… Révèlent-ils vraiment leur vie, ou n'est-ce pas seulement ce qu'ils prétendent faire ? Ou ce qu'on leur a dit de dire qu'ils faisaient ? Et tolèrent-ils juste l'intrusion des objectifs dans leur vécu ? ou ne l'ont-ils pas suscitée, voire longtemps rêvée ?

DERRIÈRE L'ÉCORCE

La première couche de consommation de ce type de programmes a tendance à opposer un déni farouche à toutes les questions posées ci-dessus. Mais non, ils sont vrais de vrais, bruts de décoffrage, les gens que l'on voit dans ces émissions. Comment peut-on prêter de telles intentions à ces programmes, sinon par malveillance ? Tel le serpent de la Bible, la télévision ne manque pas de subterfuges pour cacher ses réelles intentions. Et y réussit plutôt bien. Alors, dépassons un peu les premières impressions.

Les candidats de la Starac ou de L'amour est dans le pré sont-ils "vrais" ? Certes, ils existent bel et bien dans la vie réelle. Et participent au programme parce qu'ils répondent à certains critères recherchés par les concepteurs. Mais leur apparence télévisée est-elle égale à eux-mêmes, est-elle un clone d'eux-mêmes, ou autre chose ? Pour qu'ils entrent dans le 'jeu', les candidats doivent en permanence être fidèles aux caractéristiques qui leur ont ouvert les portes de l'émission. Car c'est pour cela qu'ils ont été castés. Le casting vise à constituer un panel diversifié de situations et de 'caractères', c'est-à-dire de personnages. Léa est ainsi une jeune fille (oserait-on déjà dire une jeune femme ?) qui a une belle voix. Mais elle est surtout un être un peu fantasque, souvent drôle et un poil paresseux. Impossible de la rater une fois qu'on a vu la multitude de bouclettes qui constituent sa coiffure, ou que l'on a remarqué la forme de ses lèvres, comparable à celle de certaines influenceuses de Dubaï. Rien à voir avec Enola-la-sage, que l'on verrait bien sortie d'une école de bonnes sœurs, et qui fait déjà par moments des airs de petite mammy. La situation familiale de Bernard est unique, lui qui, à soixante ans, doit s'occuper de son fils de 16 ans tout en étant marchand de bêtes et fermier. Aucun rapport avec celle de Julien qui, en élevant ses propres moutons, se croit déjà un sûr de lui et de ses choix alors qu'il est toujours un grand ado qui aime par-dessus tout faire la fête avec ses copains.

ÉCRIT D'AVANCE. OU PRESQUE

Le casting, c'est essentiel. Grâce à lui, au fil des épisodes du programme, chaque personnage sera porteur d'un récit différent. Dans la Starac comme chez les Marseillais. Mais l'histoire dont il sera le héros lui appartient-elle ? L'histoire générale du programme, ce qu'on appelle son "méga-récit", n'a rien à voir avec celle de chaque candidat. Le scénario d'une télé-réalité est toujours d'abord écrit par ses producteurs. 

Ceux-ci inscrivent leur produit dans la ligne habituelle des émissions du genre : variété de compétiteurs ; épreuves ; éliminations successives [par les pairs, un jury ou le public] ; isolement [voire enfermement] total ou partiel des participants ; paraphrasage du déroulement des étapes de l'émission par les candidats eux-mêmes ["le confessionnal], etc. Certaines télé-réalité ajoutent à toutes ces composantes l'élément historiquement discriminant qui a fait, fin des années 1990, de ces émissions un genre télévisuel à part : un suivi des compétiteurs dans tous leurs faits et gestes 24h/24 (ou presque). Cet élément, qui requiert des moyens importants et une production en temps réel ["en direct"] a été abandonné par toutes les émissions ne se déroulant pas dans un cadre fermé précis, proche d'un studio de télévision, où le travail de postproduction a pris une part de plus en plus importante (comme dans L'amour est dans le pré). La Starac, par contre, a signé le retour aux sources de cette possible expérience permanente d'observation de la vie des compétiteurs (ici via un abonnement payant à MyTF1). 

Les constantes constitutives du genre sont déclinées de manière différente selon les émissions, ce qui permet à la télé-réalité de se répandre tel un virus dans l'ensemble de la sphère télévisuelle. La variation de combinaisons, mêlée à des thématiques elles aussi diversifiées, donne l'occasion à chaque production d'être à la fois unique, et ainsi de renouveler le genre, tout en étant en même temps fortement similaire aux autres produits de télé-réalité. Et donc à rassurer le spectateur sur ce qu'il regarde, et le garantir du plaisir qu'il aura à consommer le programme.

PRISONNIERS DU FORMAT

Ce cadre et la narration qui en découle sont prédéfinis par le format fixé par la production. Celui-ci comprend aussi les étapes qui chapitreront les différents moments du récit et en organiseront l'évolution, jusqu'à la résolution finale. Pour le candidat qui entre dans le canevas, impossible de se défaire de ces jalons imposés qui forment la trame de l'histoire.

En 2022, la Starac se déroule sur six semaines, chacune constituant une des étapes du récit "il était une fois des jeunes inexpérimentés qui deviennent des chanteurs professionnels grâce à un drill intensif mené par des experts dans un cadre communautaire fermé". La version 2022 de L'amour est dans le pré compte 8 épisodes de l' histoire "il était une fois des agriculteurs célibataires cherchant l'âme sœur et demandant à la tv son aide pour trouver des prétendant(e)s parmi lesquel(le)s ils feront leur choix".

Dans les deux cas, les étapes du récit, correspondant en gros chaque fois à un épisode (ou à une semaine), sont clairement marquées, du "il était une fois", où l'on découvre les personnages, à "voici le(s) gagnant(e)s qui ont réussi toutes les épreuves", dont ressort le meilleur chanteur ou le(s) "couple(s) agriculteur/prétendant étant toujours ensemble".

ENCHAÎNÉS

Dans ce format prédéterminé, la liberté laissée à chaque compétiteur est limitée, puisqu'il doit à la fois se conformer au scénario préétabli et être lui-même, pour se distinguer des autres. Là réside une des subtilités de la recette de la télé-réalité. Certes, chaque protagoniste évolue de manière différente, et est porteur de son histoire. Lorsque Alain décide, en définitive, de ne pas poursuivre l'histoire avec la dulcinée qui semblait l'avoir séduite, c'est son choix. Si Julien se comporte comme un jemenfoutiste, c'est son choix. Et s'il en découle que cela le fait éliminer par le vote du public, c'est la conséquence de son choix. Les personnages pilotent donc une partie de l'histoire. Mais pas tout. Car le récit reconstitué par la réalisation télévisuelle est aussi, sinon surtout, une production narrative scénarisée. Et pas une succession de moments de réel semblables à ceux que captent des caméras de surveillance dans les rues, les magasins (et parfois des foyers). Il faut suivre le live de la Starac sur MyTF1 (payant) pour assister aux événements au moment de leur déroulement. Mais, même alors, un réalisateur choisit les images qu'il met à l'antenne du live, ainsi que les caméras qu'il utilise et leurs angles de prise de vue. Et il occulte une (grosse) partie de la réalité. Quand il s'agit de produire une émission d'une heure ou un peu plus, tout est évidemment remonté, édité, orienté. C'est alors que les personnages sont vraiment façonnés, afin que le public leur attribue une identité et que se bâtisse un récit qui illustre leur profil.

DÉFORMATIONS

Pas étonnant, dès lors, que des participants à certaines émissions de télé-réalité préenregistrées constatent à la diffusion que celles-ci ne reflètent pas leur personnalité, ou en tout cas l'image qu'ils entendent donner d'eux-mêmes dans leur "vraie" vie. Le personnage télévisuel n'est pas nécessairement identique à l'être de sang et d'eau qui se démène dans son quotidien. Il est bel et bien devenu un objet que façonne la production au gré des aléas de son récit. La "vraie" Léa est-elle aussi drôle et décalée que celle que l'on voit à l'écran, et la "vraie" Anisha aussi à la fois effacée et calculatrice sur la monstration de son état d'esprit ? Le "vrai" Bernard est-il aussi rond et bienveillant tous les jours que celui que l'on a vu sur l'écran ? Qui est vraiment cette Françoise à qui il pensait s'attacher ?  À en croire les articles parus dans la presse populaire ces dernières semaines, elle (et peut-être lui) ne seraient pas à l'écran comme dans la vie. Et que cherche "vraiment" cette Cathy, qui à l'écran semble plus chercher l'amour de ses chevaux que d'un homme ?

SYNDROME DE FAUST

Tout qui s'inscrit à une émission de ce type est touché par le syndrome de Faust : entrer dans un processus qui permet (ou promet) d'obtenir la gloire ou la réussite. Et, en contrepartie, vendre son âme au diable télé-réalité. Sans possibilité de retour. Car même si l'on renonce en cours de route, il sera trop tard. La machine télévisuelle aura bâti le personnage et initié son histoire. Dans ce cadre, tout renoncement ne concourra qu'à renforcer le profil médiatiquement créé et à fournir un rebondissement de plus au récit. On peut même arriver à ne plus se dépêtrer de son avatar télévisuel. Au point de ne trouver qu'une seule solution pour s'en sortir : le reproduire dans d'autres télé-réalités, ou le faire vivre en permanence sur les réseaux sociaux. 

Au risque qu'un jour ce double ne vienne cannibaliser la "vraie" personne ? 

Cela ne pendra sans doute pas au nez des agriculteurs qui ne feront de ce passage télévisuel qu'une page de leur vie qu'ils chercheront à refermer. Mais à voir les confessions a posteriori que plusieurs d'entre eux (ou de leurs prétendantes) versent cette année dans la presse, on peut craindre que le virus les ait atteints. 

Les jeunes apprenti(e)s de la Starac peuvent eux, être bien plus facilement tentés d'être phagocytés par leur double télévisuel. Avec les risques évoqués ci-dessus.  À moins que, issus d'une génération pour qui la télé-réalité fait partie de la vie, ils n'aient eux-mêmes pris part à la constitution de ce personnage archétypé qu'ils ont affiché à l'écran. Et que derrière lui se cache leur "vraie" personne. Mais là aussi, il n'est pas sûr que toutes ces jeunes âmes aient eu l'occasion de faire pareille démarche, voire même de l'imaginer. Alors que leurs rêves de célébrité et de réussite paraissent si proches de se réaliser.

Frédéric ANTOINE.


 

08 novembre 2022

L'amour n'est plus dans le pré


La quatorzième saison de L'amour est dans le pré, sur RTL TVI, sera-t-elle la dernière ? Tout montre que, sur le marché belge, la formule arrive à bout de souffle, tant côté des fermiers que de leurs prétendants.  Et, en partie, de l'audience.

L'audience 2022 de L'amour est dans le pré (AEDP) n'est pas terrible. Le volume de l'auditoire J+1 (les gens qui regardent en direct, ou en léger différé) est à peu près identique depuis le début de la diffusion. Il n'a décollé que tout récemment, lors du premier épisode de sélection finale de la prétendante. Si on ajoute ceux qui regardent jusqu'à J+7, les chiffres sont meilleurs, et moins plats.

Ces audiences 2022 sont aussi clairement  inférieures à celles des années précédentes. Que ce soit l'édition 2021, qui avait été différente des versions précédentes parce que plus courte, sans présence de Sandrine Dans, et recourant beaucoup aux voix, notamment.
Ou que ce soit celle de 2019, dernière année “normale” avec une formule traditionnelle, ± identique à celle de cette année 2022. Et ce même en J+7.

De quoi cet affaiblissement de l'audience est-il un indice ? Tentative d'analyse.

UN RÊVE DE TV  MÉDIATRICE

Elle était belle, l'ambition originelle de L'amour est dans le pré (AEDLP). Servir d'agence matrimoniale médiatique à des agriculteurs solitaires éloignés de tout cœur à prendre, n'était-ce pas là un superbe rôle pour la télévision ? Bien sûr, le programme s'immisçait dans la vie des candidats et de leurs prétendant(e)s, montrant de semaine en semaine leurs relations et sentiments, comme il se doit dans une émission de télé-réalité. Bien sûr, chaque épisode était précédé, suivi et entrecoupé de bon nombre d'écrans de pub bien remplis et chers vendus, comme cela se doit dans l'univers de la télévision privée. Mais ce programme-là revendiquait d'apporter autre chose qu'un simple spectacle et un étalage de monstration de sentiments. Il disait vouloir servir à quelque chose. Avoir une utilité. Et, qui plus est, sociale, humaine. C'est-à-dire, par exemple, sans aucun rapport avec “l'utilité" du filmage 22h/24h des candidats de la Star Academy.

Avec l'AEDLP, la télévision rentrait parfaitement dans une des configurations définies dès les années 90 (soit avant l'arrivée de la télé-réalité) par la sociologue Dominique Mehl, qui parlait déjà à l'époque de la "télé médiatrice" (1).

TROP PETIT POUR L'HEXAGONE ?

La télé-réalité aime se parer de justifications sociétales, et ici c'était plutôt réussi. Perdus au fin fond d'immenses terres campagnardes isolées de tout, vivant presque comme il y a un siècle, de pauvres célibataires endurcis par la vie des champs pouvaient ainsi rêver de trouver l'âme sœur. Et, parfois, ça marchait. 

À l'échelon de la France, pareil concept avait tout son sens, tant les zones agricoles sont dans des déserts démunis de tout.  À commencer par des occasions de rencontrer d'éventuel(les) compagnes et compagnons ailleurs qu'à un diner sanglier après une chasse, à une après-midi loto à la salle des fêtes ou lors du bal du village, toujours aussi musette en 2022 qu'en 1922.

Ayant fait un tabac en France, le concept passe la frontière, et devient tout aussi populaire en Wallonie. Les premières audiences de la version belge de l'AEDP cassent la baraque et le public urbain, médusé, découvre qu'il y a véritablement une crise de la solitude au sein d'un monde agricole déboussolé, où l'on ne cesse de travailler dur, tout en reconnaissant que, sans les aides de l'Europe, la survie aurait déjà été impossible. L'AEDP devient la face visible de l'iceberg d'un monde que l'essentiel de la population ignore d'autant plus que, aujourd'hui, le monde agricole ne représente plus qu'une dizaine de pour-cent de la population belge.

UN FORMAT EN ÉVOLUTION

Petit à petit, l'émission élargira le spectre de sa "clientèle” de cœurs perdus. Pardi, finalement, les vieux garçons perdus dans des fermes délabrées, il n'y en a pas légion. On découvre alors que le monde agricole est multifacette, et que les clichés qu'on peut avoir à son égard doivent être plus que nuancés. Au fil des années, les profils des célibataires s'élargiront à l'ensemble de l'univers lié à l'agriculture, voire même (fort) au-delà. La définition du “célibataire” évoluera elle aussi, ceux qui seront castés et retenus s'éloignant de plus en plus du profil de l'endurci. Deux ou trois dizaines de mois de solitude suffiront parfois pour répondre au critère et être pris dans l'émission. Dans un monde où tout va vite et où règne l'immédiateté, les mois ne durent-ils pas autant que des années. Alors, dans ces cas-là, faire "appel à l'équipe" (c'est-à-dire à la prod de RTL TVI) ne paraît pas illogique.

Mais, avec ces adaptations, la formule s'érode peu à peu. La quatorzième édition, qui se terminera avant la fin novembre, constitue une illustration parfaite des désagrégations successives d'un concept en définitive peut-être devenu trop difficile à exploiter correctement sur un petit territoire de 4 millions d'habitants, où il n'y a plus que 22.000 personnes qui travaillent régulièrement à la ferme, ce nombre étant encore plus réduit dans les exploitations de type familial (± 13.600 hommes et 6.200 femmes) (2).

DÉSAGRÉGATIONS

Cette difficulté de recrutement se retrouve du côté des célibataires (± endurcis, donc), qui ont envoyé leur candidature à RTL TVI et ont été retenus par la production (en tout cas est-ce comme cela qu'ils sont présentés). 

Parmi ceux-ci, deux candidates, mère et fille. Et ne sont pas directement liées au monde agricole puisqu'elles animent et dirigent… un manège. Certes, il s'agit toujours d'animaux, mais n'est-on pas là très borderline ?
Autre candidat à la frontière du genre : un jeune patron d'entreprise d'élevage de poussins, plus proche du monde entrepreneurial que de celui de l'exploitation agricole.
On se demandera aussi pourquoi la production a sélectionné dans son échantillon un jeune agriculteur de 22 ans, plutôt séduisant, qui passe toutes ses fins de semaine à s'amuser dans les fêtes que des membres de la FJA (Fédération des Jeunes Agriculteurs) semblent organiser aux quatre coins de Wallonie. À cet âge et dans ce contexte, la médiation de l'appareil télévisuel était-elle vraiment nécessaire pour sauver ce jeune homme d'un célibat qui ne devait avoir duré que quelques mois?…
 
Même si les autres candidats sont, eux, les bottes bien ancrées dans les terres agricoles, cette diversité de casting écarte le téléspectateur du cœur de cible. Bien d'autres préoccupations que celles de la ferme se mettent en effet à occuper (voire brouiller) l'écran.

COMME NEIGE AU SOLEIL
 
Tout cela ne serait pas trop grave si cet éparpillement du casting avait été sans conséquence. Or, au fil du programme, le nombre de candidat(e)s a fondu comme neige au soleil, une partie de ces “agriculteurs atypiques” rendant les armes dès le début de « l'aventure », ou presque. 
 
Cherchant à encourager la diversité, le casting comprenait un agriculteur issu à la deuxième génération d'une famille immigrée. Il se désistera avant même l'étape de la réception des courriers envoyés par les prétendants. 
 
Au manège, la candidate la moins âgée déclarera forfait avant l'arrivée des prétendants qu'elle avait sélectionnés.

Quant au jeune agriculteur de 22 ans, au moment de faire un  choix définitif entre ses prétendantes, il déclarera n'avoir rien ressenti ni pour l'une ni pour l'autre, et les renverra donc toutes les deux chez elle sans autre forme de procès. Il sera tout de même forcé d'avouer que, en fait, il en pinçait pour une autre, qui n'était pas venue aux speed dat, mais… qu'il connaissait déjà auparavant.
 
LA GRANDE (PETITE) FAMILLE AGRICOLE 

La deuxième perversion qui gangrène l'AEDLP est ainsi liée à l'étroitesse du monde agricole. Si le jeune éleveur de moutons ans de 22  rêvait d'une jeune femme qu'il connaissait déjà, plusieurs de ses prétendantes l'avaient aussi rencontré auparavant lors des soirées de la FJA. 
 
Le fait n'est pas propre à cette édition-ci de l'AEDLP, mais plusieurs candidats se connaissaient visiblement avant l'émission, et certains avaient incité d'autres à candidater. Il en est de même du côté des prétendant(e)s. Plusieurs sont issu(e)s du monde agricole et se connaissent. 
Des liens familiaux existent entre certaines prétendantes. La femme qui sera retenue par un des agriculteurs avait déjà fait l'émission l'année dernière, et était restée en couple plusieurs mois avec celui qui l'avait choisie à l'époque. 
Au moment du départ de la personne qu'il n'avait pas retenue, un agriculteur n'hésitera pas à lui dire "Et bien le bonjour chez toi"… 
Autant de liens et de sous-entendus qui annihilent l'impression de naturel, de légèreté et de surprise auquel le spectateur croit s'attendre. Finalement, les jeux ne sont-ils pas un peu pipés ?
 
AU SPECTACLE

Enfin, l'émission semble attirer moins de prétendant(e)s que par le passé. Les candidat(e)s séduisent-ils moins? En tout cas, les prétendant(e)s paraissent moins nombreux à envoyer le fameux courrier avenue Georgin. D'où des sélections parfois difficiles (plus de personnes = plus de choix diversifiés), et dans certains cas un nombre très limité de prétendant(e)s retenus. 
Cette année, des personnes ont même été conviées à Bruxelles à un “visionnage collectif”, au Food Market de la gare maritime de Bruxelles, le 18 avril, afin de les inciter à poser leur candidature. Une démarche différente de celle de l'envoi spontané d'une lettre d'amour à la production…

Regardant l'AEDLP, le spectateur peut par moment se dire : "Tout ça pour ça !". En fait, oui. Parce que, finalement, cette émission est aussi, sinon d'abord, un spectacle. Tant pis si les personnages se connaissent déjà ou si les longues séquences des séjours à la ferme n'aboutissent à rien, l'essentiel est dans le récit, les sentiments qu'il inspire et les sensations qu'il procure au téléspectateur. Et dans les personnages. Si ceux-ci sont typiques, tant mieux. L'émission terminée, on s'interrogera toujours sur certains des choix faits par les célibataires. Clairement, ils n'ont pas tous été faits dans l'espoir de se lancer avec lui (ou elle) dans une nouvelle vie. Mais dans le but de donner du show, de l'exotique, de l'original. 
Permettre à des personnes du monde agricole de se sentir moins seul(e)s, est-ce vraiment encore au programme ?

Frédéric Antoine
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(1) Dominique MEHL, La fenêtre et le miroir, Paris, Payot, 1992.
(2) https://etat-agriculture.wallonie.be/contents/indicatorsheets/EAW-A_I_a_2.html#

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