Regard médias

Il y en a des choses à dire sur les médias en Belgique…

05 juillet 2026

IPM-ROSSEL: Le monopole pour sauver la concurrence ?

Image évidemment générée par IA

D’ordinaire, les situations de monopole, l’économie de marché n’aime pas trop. Le monopole, c’est même l’opposé du libéralisme. Et pourtant, c’est au nom du sauvetage de la diversité que l’Autorité belge de la concurrence (ABC) vient d’autoriser le rachat du pôle presse d’IPM par Rossel, créant de facto une situation de monopole.

De manière générale, la règle d’or de l’économie de marché est la concurrence. En 1748 déjà, Montesquieu écrivait que « c’est la concurrence qui met un juste prix aux marchandises, et qui établit les vrais rapports entre elles » (1). Et, pour que cela fonctionne, il faut un grand nombre d’acteurs, comme le rappelait en 1967 l’Autrichien Friedrich August von Hayek, principal théoricien et défenseur du libéralisme économique moderne : « Ce que l'on appelle concurrence économique n'est en réalité qu'une lutte pour la liberté de choix, une lutte dans laquelle la multiplicité des acteurs garantit qu'aucun d'eux ne disposera du pouvoir exclusif de décider à quelles conditions un autre pourra vivre ou travailler. » (2).

HARO SUR LE MONOPOLE

On peut être d’accord ou contester ce principe mais, dans nos sociétés occidentales, la « multiplicité des acteurs » est une des bases du système économique libéral. Et celui-ci honnit logiquement tout monopole. En 1776, Adam Smith pensait déjà que « le monopole est un grand ennemi de la bonne gestion, laquelle ne peut s’établir d'une manière générale que par suite de cette concurrence libre et universelle qui force chacun à avoir recours à une bonne gestion pour la défense de ses propres intérêts ». (3). Libéral radical français, Frédéric Bastiat proclamait en 1850 : « La liberté, c’est la concurrence. Le privilège, c’est le monopole. Là où est le monopole, la société souffre ; là où est la concurrence, elle progresse. Le monopole tend fatalement à l'immobilité, la concurrence pousse nécessairement vers le progrès. » (4) Quant à Milton Friedman, pape de l’économie libérale contemporaine, il écrivait en 1962 : « Le monopole privé est un fléau pour le fonctionnement d'une économie libre, mais il est presque toujours temporaire car il est constamment miné par le progrès technique et la concurrence. » (5)

Classiquement, le système économique libéral admet une situation de monopole dans des cas bien précis, et en particulier celui des « monopoles naturels » où avoir un seul producteur peut coûter moins cher que plusieurs. John Stuart Mill, en 1848 (6), évoquait notamment les routes, les canaux, les chemins de fer, ainsi que la distribution d’eau ou de gaz : des cas où une concurrence parallèle peut être matériellement absurde. On sait que, depuis lors, la plupart des « monopoles naturels » ont été remis en cause, et on a assisté à une « libéralisation » de nombreux secteurs où il était appliqué.

Plus récemment, William Baumol définissait le monopole naturel par la condition de coût : « une seule entreprise peut fournir l’ensemble de la demande à un coût inférieur à celui de plusieurs entreprises. » (7)

LA LIBERTÉ DE LA PRESSE

Les principes de l’économie de marché s’appliquent-ils à la presse ? En 1859, John Stuart Mill écrivait déjà que, « si toute l'humanité moins un n'avait qu'une seule opinion et qu'une seule personne eût une opinion contraire, l'humanité n'aurait pas plus le droit de faire taire cette personne que celle-ci n'aurait le droit de faire taire l'humanité [...]. Étouffer une expression, c'est voler l'espèce humaine ». (8) « Notre liberté de choix n'est possible que parce qu'il existe une multiplicité d'acteurs économiques. Si les moyens de production d'un journal — de la papeterie à l'imprimerie — tombent sous le contrôle d'un monopole, celui-ci contrôle ce qui peut être imprimé. Celui qui contrôle toute l’activité économique contrôle les moyens de toutes nos fins » précisait à la fin de la Seconde Guerre mondiale Friedrich Hayek (9). En écho, Milton Friedman rappellera de manière ferme trente ans plus tard : « La liberté de la presse est illusoire si un seul acteur détient toutes les imprimeries et tout le papier. Le marché libre, en assurant la séparation du pouvoir économique et du pouvoir politique, préserve les citoyens du monopole des moyens d’expression. » (10)

CHERCHER L’ERREUR

L’Autorité belge de la concurrence affirme dans sa présentation sur son site internet que « l’interdiction d’abus de position dominante est une composante essentielle de la politique de concurrence et son application effective permet un meilleur fonctionnement des marchés, au bénéfice des entreprises et des consommateurs » (11) et que « certaines fusions peuvent nuire au fonctionnement du marché, notamment en créant ou en renforçant un acteur dominant. Dans pareil cas, ces fusions pourraient entraîner des prix plus élevés, une réduction du choix ou encore de l'innovation ». (12)

Mais, saisie à propos du rachat de la presse d’IPM par Rossel, dans le communiqué de presse de 3 pages auquel nous avons pu avoir accès (13), elle conclut finalement à autoriser l’opération, moyennant certains garde-fous exigés de la part du racheteur.

Le communiqué explique que, « pour apprécier les effets de l’opération, l’Autorité a tenu compte de l’évolution prévisible du secteur de la presse écrite francophone en Belgique. À cet égard, elle a pris en considération les difficultés structurelles auxquelles le secteur est confronté, notamment la baisse continue du lectorat et des revenus de la presse imprimée, une transition vers le numérique difficile à rentabiliser, la pression concurrentielle croissante exercée par les grandes plateformes numériques sur les recettes publicitaires, ainsi que les incertitudes entourant le maintien de l’aide publique à la distribution de la presse ». Dans ce contexte, on doit se résoudre à admettre des fusions et ce qui est même plus qu’une « position dominante » : un monopole total.

Demain, 100 % de l’édition de la presse belge francophone sera entre les mains du groupe Rossel, de même qu’une partie de la presse magazine. Côté presse quotidienne, il ne restera en dehors des griffes de l’ogre de la rue Royale que la version francophone en ligne de HLN.be (7sur7.be), le propriétaire du titre étant par ailleurs associé à 50 % avec Rossel dans la possession de RTL Belgique. L’Écho, que l’on croit souvent être un journal indépendant est aussi propriété de Rossel à 50 %, mais avec Roularta, éditeur de la plupart des titres importants de la presse magazine qui ne tomberont pas aussi dans l’escarcelle de Rossel lors du rachat.

100% ROSSEL

Difficile bientôt d’échapper à un produit Rossel. S’il ne veut pas « lire du Rossel », il restera au Belge francophone à s’abonner à la version francophone en ligne du Standaard, propriété du groupe Mediahuis avec lequel Rossel n’a pas de liens aujourd’hui. Autres solutions dans le secteur « presse » : lire la presse française (mais pas les titres de PQR dont Rossel est, aussi, propriétaire). Ou, dans une perspective médias d’information au sens plus large, se tourner vers les médias de service public, vers LN24 (encore pour combien de temps propriété d’IPM ?) ou vers les télévisions de proximité (tant qu’il en reste)… Il existe à côté de cela d’autres pure players en ligne, mais dont la crédibilité et l’indépendance restent à être complètement éprouvées. Et une presse magazine alternative, mais à la diffusion encore plutôt confidentielle.

On entend souvent dire : « Mais cela n’est pas grave : Regardez la Suisse. Dans ce pays, le groupe Ringier contrôle aussi toute la presse. Et tout se passe bien. » Pas vraiment. Aujourd’hui le marché de Suisse romande reste très ouvert. Il y a un principal acteur, le groupe de presse zurichois Tamedia (famille Coninx-Supino), mais il y a aussi d’autres éditeurs et même un remarquable journal de qualité qui fonctionne sous forme de Fondation : Le Temps. Cerise sur le gâteau, subsistent aussi plusieurs éditeurs d’organes de presse régionaux indépendants.

Alors que demain, en Belgique, il n’y aura plus que Rossel

On a aussi longtemps entendu les éditeurs de presse dire : « Il y a trop de journaux en Belgique francophone. Regardez l’Allemagne : il n’y a qu’un titre par land. Or, la Wallonie, c’est l’équivalent d’un land allemand ». Pas tout à fait vrai à 100%. Car il y a en Allemagne de nombreux titres « nationaux » qui dépassent l’horizon d’un seul land, ou des journaux qui ont un intitulé lié à un land, mais qui rayonnent dans toute l’Allemagne. La remarque est plus exacte à l’échelon de la presse régionale elle-même. Mais dans ce secteur, le meilleur exemple est celui de la France. Oui, dans les quatre coins du pays, il existe un quotidien régional (PQR) en position dominante. Toutefois, il n’est pas toujours pas seul sur son marché : il y est confronté à des quotidiens outsiders qui continuent à résister en n’adoptant pas les tendances mainstream des titres du géant PQR.

En Belgique francophone, cela sera le désert

FAIRE « COMME SI »

Les conditions exprimées par l’ABC tendent à intégrer à une situation de monopole le « comme si » d’une situation de concurrence, afin de répondre aux menaces que l’ABC reconnaît elle-même dans son communiqué : « À l’issue de son analyse, l’Autorité considère que l’acquisition d’IPM par Rossel entraîne des risques concurrentiels principalement sur le marché de la presse quotidienne francophone et sur celui de l’achat de services journalistiques. »

L’absorption d’IPM par Rossel entraîne-t-elle seulement « des risques concurrentiels » ? En situation de monopole, c’est un petit euphémisme. S’il n’y a plus qu’un acteur, il n’y a plus de concurrence. Sauf si on joue à dire : « on va faire comme s’il y en avait encore ». Une preuve de plus du surréalisme à la belge, qui semble boulonnée par les conditions émises par l’ABC pour autoriser l’opération.

Mais que risque le seul acteur encore en place si, demain, il s’assied sur les conditions auxquelles on lui a octroyé l’acquisition de son concurrent ? « Rossel ne pourra en outre cesser d’exploiter un titre que si elle démontre à l’Autorité que son maintien n’est plus économiquement raisonnable. Le titre concerné sera alors mis en vente dans des conditions prédéfinies afin de maximiser les chances de reprise par un acheteur soumis à l’approbation de l’Autorité, et les engagements continueront de s’appliquer au repreneur vis-à-vis du titre en question », précise l’ABC. Mais à quelles conditions jugera-t-on que le maintien d’un titre ne sera plus économiquement « raisonnable » ? Le texte complet de la décision de l’ABC énumère-t-il des critères, des indices de raisonnabilité ? À L’Avenir, on aimerait sans doute bien le savoir. Tout comme avoir accès aux « conditions prédéfinies » fixant les conditions de la mise en vente…

Rossel s’est ensuite engagée, pour une durée initiale de 7 ans, sur une série de points concernant notamment les conditions de travail des journalistes (14). Les engagements relatifs au maintien des titres et à leur identité éditoriale sont, eux, à durée indéterminée, tout en permettant la vente d’un titre si son maintien n’est plus économiquement raisonnable. Tout en n’empêchant pas d’ici là des réorganisations internes, voire des suppressions d’éditions jugées surnuméraires. Et, à ce niveau, c’est toujours L’Avenir qui perd. Il y a un an, nous l’avions hélas déjà écrit dans un post (15).

Tout cela alors qu’il est clairement établi que c’est IPM qui a supplié Rossel de lui racheter tous ses titres, et non Rossel qui aurait réussi une OPA sur IPM. Les ambitions démesurées de IPM, nous avons déjà aussi parlé in tempore non suspecto dans un autre post.(16)

Pauvre Belgique.

Frédéric ANTOINE.

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(1) Montesquieu (1748), De l’esprit des lois, livre XX, chap. IX, « De l’exclusion en fait de commerce ».
(2) Hayek, F. A. (2007). Essais de philosophie, de science politique et d’économie (C. Secrétan, Trad.). Les Belles Lettres. (Œuvre originale publiée en 1967).
(3) Smith A. (1991), Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Tome 1, Paris, Flammarion, coll. « GF », p. 234.
(4) Bastiat, F. (1850). Harmonies économiques. Édition numérique UQAC, p. 178.
(5) Friedman, M. (2016). Capitalisme et liberté (A. M. Charno, Trad.). Flammarion, p. 193. (Œuvre originale publiée en 1962).
(6) Stuart Mill J., Principles of Political Economy (1848), livre V, chap. XI, §11
(7) Baumol, William J. (1977), “On the Proper Cost Tests for Natural Monopoly in a Multiproduct Industry”, American Economic Review, vol. 67, n° 5, p. 809-822.
(8) Mill, J. S. (1990). De la liberté (L. Lenglet, Trad.). Gallimard. p. 85. (Œuvre originale publiée en 1859).
(9) Hayek, F. A. (2013). La route de la servitude (G. Blumberg, Trad.). Presses Universitaires de France. p. 71. (Œuvre originale publiée en 1944).
(10) Friedman, M. (2016). Capitalisme et liberté (A. M. Charno, Trad.). Flammarion, p. 193. (Œuvre originale publiée en 1962).
(11) https://www.abc-bma.be/fr/abus-de-position-dominante
(12) https://www.abc-bma.be/fr/concentrations
(13)Comme le vulgus pecus, nous n’avons pas pu prendre connaissance de la décision complète et motivée de l’ABC.
(14) « continuer de déterminer les conditions de travail des journalistes selon les conventions en vigueur (qu’elles soient sectorielles, d’entreprise, collectives ou civiles) et dans le respect des mécanismes de concertation sociale. Les engagements protègent également le travail journalistique, notamment son indépendance, et encadrent le recours à l’intelligence artificielle afin d’éviter une utilisation excessive ou imposée. Ils prévoient en outre l’adoption d’un code de conduite applicable aux journalistes indépendants, destiné à garantir des relations contractuelles transparentes, prévisibles et équitables. »
(15) https://millemediasdemillesabords.blogspot.com/2025/06/lavenir-de-lavenir.html)
(16) https://millemediasdemillesabords.blogspot.com/2020/07/lavenir-imp-quand-la-grenouille-devient.html








01 juillet 2026

TV : vers un record des Diables ce soir ?

(illustration IA)
 
L’audience des seizièmes de la finale de la Coupe du Monde donnera-t-elle ce mercredi soir 1/7 des ailes à la RTBF ? Les résultats d'audience obtenus jusqu’à présent sont un peu à l’inverse de ceux de l’équipe nationale. Mais pas aussi remarquables que « au temps d’avant ». Pourtant, Auvio commence à se faire une petite place.

De tous les matches de la Coupe 2026, ceux qui ont réuni de plus de Belges francophones devant un écran ont été jusqu’à ce mercredi 1/7 18h… les deux piètres scores réalisés par les Diables. « Plus d’un million de téléspectateurs en moyenne ! Belgique – Égypte : le premier carton d’audience pour la Coupe du Monde 2026 », claironnait le 15 juin la RTBF dans un communiqué. « Deuxième match des Diables : deuxième carton d’audience », renchérissait-elle le 21/06. Sauf loupé de la boîte mail, aucun communiqué ne semble avoir été livré le samedi 27 lors du match « de la délivrance ». Il est vrai que les deux premiers s’étaient déroulés à des heures de grande écoute alors que le troisième exigeait pour être devant l’écran un petit effort matinal, ou une bonne insomnie due à la canicule nocturne.

De toutes les audiences TV notifiées par le CIM top 20 quotidien de cette année pour la phase de poule, celle du match qui entraîna la déroute des Nouveaux-Zéelandais ne se situe qu’en cinquième position. France-Sénégal et le match d’ouverture avaient rassemblé plus de foule.

DE BEAUX SCORES

Ces données ne concernent que la mesure TV. Pour les deux premiers matches de cette Coupe, la RTBF n’a pas été peu fière de communiquer des données d’ordinaire ultra-secrètes : les scores faits sur Auvio (341.520 visions en direct pour le nul face à l’Égypte  et 369.000 pour le nul avec l’Iran). Pour l’exploit néo-zélandais, pas de comment officiel. Par contre, on peut encore ajouter à tout cela les 43 865 « jeunes » qui ont suivi le premier match sur Tarmac (pas d’infos pour les autres matches).

Donc, au total, la RTBF a réuni sur toutes ses plateformes vidéo 1.388.775 footeux pour le match contre l’Égypte, au moins 1.416.440 pour celui contre l’Iran et sans infos sur le score Auvio, au moins… 474.000 pour la délivrance face à la Nouvelle-Zélande.

Un score qu’on peut encore faire gonfler de ± 70.000 au moment de la fin du premier match, et de ± 90.000 pour la fin du deuxième.

Dans ses commentaires, l’opérateur public n’a pas manqué, pour les deux premiers matches, de souligner l’importante des parts de marché réalisées en TV : 77% pour le premier match et près de 80% pour le deuxième. Avec un ballon d’or spécial auprès des 25-44 ans, cette cible graal que la télévision en ligne craint tellement fort de perte : 93,6% pour le premier, près de 95% pour le deuxième.

De quoi pousser un petit cocorico bruxello-wallon. Dommage que les mêmes infos pour le troisième match n’aient pas franchi les portes des services d’audiences de l’opérateur public. Ou du CIM…

HORS JEU

Donc oui, ce sont là de belles audiences en ces temps où tous les oracles mal informés prédisent pour demain la fin de la télévision linéaire, comme ils l’ont déjà annoncé depuis une quinzaine d’années : il y a toujours des événements que l’on aime voir en direct à la télé (ou sur une plateforme en ligne de l’opérateur TV, car ces vues hors téléviseur ont fait croître l’audience globale de ± 25 %).

Reste qu’on se demande (pour cet événement comme pour les autres) où pouvaient être les 23% des téléspectateurs belges francophones qui n’ont pas râlé devant le premier match, et les 20% qui se sont vraiment énervés devant le deuxième. Le 15, il y a tout de même 94.000 téléspectateurs qui se sont réfugiés devant Meurtres au Paradis, sur France 2. Le 21, ils étaient 76.000 sur Camping Paradis sur TF1…

Question subsidiaire : ces deux soirs-là, que faisaient les 4 ans et + qui ne regardaient pas la télévision, et qui représentent tout de même 6 Belges francophones sur 10 ? Mystère, mystère… Ils étaient "ailleurs", sur les réseaux ou ailleurs sur le web, sûrement. Mais pas tous…

 PAS POUR L’HISTOIRE

Les deux premiers scores réalisés par la RTBF TV étaient sûrement « tout simplement le record de l’audience de cette Coupe du Mode », mais c’est loin d’être un record historique de toutes les audiences enregistrées en Belgique francophone depuis 2010.

Selon une petite compilation 2010 à 2022 des 100 meilleures audiences réalisées chaque année de Coupe du Monde dans notre petite FWB, les résultats « secs » 2026 ne sont pas les meilleurs. Sur les 18 matches de Diables recensés au cours de cette période, ceux de cette année sont plutôt en fin de classement.

 En 2014 Belgique/USA avait réuni près de 1,7 million de supporters, presque autant que l’inoubliable et triste France/Belgique de 2018. Alors que 4 ans auparavant, en huitième de finale, au Brésil, la Belgique, l’avait remporté 2–1 après prolongation (1). Ce match avait eu lieu à 22h, heure belge. Le suivant, perdu contre l’Argentine, s’était tenu 18h.

Évidemment, à l’époque, Auvio n’était pas de la partie. Comme mentionné ci-dessus, si l’on additionne toutes les données disponibles pour les deux premiers matches 2026, on avoisine le 1,4 million de spectateurs en FWB. Soit, en gros, le score du quart de finale perdu contre l’Argentine en 2014. Mais on ne frise pas le 1,7 million…

En 2010, la Belgique ne s’était pas qualifiée pour la Coupe du monde en Afrique du Sud. D’où son absence dans le classement. En 2014, en quarts de finale, elle avait été éliminée par l’Argentine (0–1). En 2018, elle terminera à la 3e place, après avoir atteint les demi-finales (victoire contre l’Angleterre lors du match pour la troisième place). En  2022 : élimination en phase de poules.

On se demande bien quels chiffres le CIM communiquera demain alors que la Belgique a péniblement atteint cette la phase finale, avec un seizième de finale contre le Sénégal à jouer ce soir…

Frédéric ANTOINE.

 

 

(1)   N'étant pas un fana de sports TV, sorry s’il manque une ou deux pierres à cet édifice, mais je ne crois pas.

 


27 juin 2026

Quatre prétendants et un fauteuil


Le futur patron de la RTBF, louvaniste ? Peut-être. Car ils ne sont pas deux, mais quatre. Et pas tous louvanistes. Sur la base d’une source de presse crédible, nous avons analysé, début juin, le profil des deux candidats dits alors seuls en lice pour la direction de la RTBF. Erreur. Tous les prétendants devaient au moins encore passer une audition devant le CA du service public. Et ceux qui semblent toujours en course n’ont pas tous une étiquette « UCLouvain ».

Le 5 juin à 17 h 05, un news magazine bien connu mettait en ligne un article intitulé « Voici les deux derniers candidats en lice pour la succession de Jean-Paul Philippot comme administrateur général de la RTBF ». L’article est mis à jour le 5 juin à 20 h 58. Sur les réseaux sociaux, un post signé par la rédactrice en chef de ce magazine reprenait cette information à 17 h 16.

Tout le week-end, l’info circulera. Le lundi 8 juin, la RTBF publiera à 09 h 06 un communiqué au titre particulièrement sibyllin : « La RTBF vaut mieux qu’un soap opera ». Un titre tellement subtil et hors sujet que ce communiqué échappera à notre sagacité. 

Dans ce texte, la porte-parole de l’opérateur public démentait qu’il n’y ait que deux candidats toujours en course :     « Les informations reprises dans l’hebdomadaire sont contraires à la réalité quant au déroulement de la procédure en cours. C’est la qualité du travail mené par les experts, entre autres internationaux, leur sérieux et l’objectivité de leur analyse et de leur engagement qui sont ainsi gravement attaqués. À ce jour, aucun avis du jury n’est finalisé et n’a, de ce fait, été transmis au Conseil d’administration. Rappelons que seul le jury connaît l’avis du jury. Les auditions des candidats par le CA n’ont pas encore eu lieu. De telles sorties spéculatives s’avèrent préjudiciables pour la fin de la procédure et s’apparentent à de la désinformation. »

N’ayant pas pris connaissance de ce communiqué, c’est donc sur la base des informations du news magazine de référence que nous publions, ce même 8 juin, un post intitulé « RTBF, des enfants de l’Alma ». Nous y évoquons « un point commun entre les deux dernières personnes qui, selon les médias, restent en lice avant le choix du Conseil d’administration de l’institution » et développons l’analyse de ce point commun.

DE 2 à 3 OU QUATRE. PEUT-ÊTRE

Ce 24 juin à 19 h 30, un journal de qualité de Belgique francophone met en ligne un article reservé à ses abonnés intitulé « Trois noms se dégagent pour lui succéder à la direction de la RTBF ». L’article y évoque quatre finalistes potentiels après les auditions de sept candidats par le CA de la RTBF.

L’information révélée par le news magazine concernait les profils qui semblaient avoir été retenus par le jury d’experts, avant que celui-ci n’ait rendu son avis final officiel, du moins si l’on en croit le communiqué de la RTBF. Et, selon la fuite divulguée par le news magazine, il semblait y en avoir deux parmi les sept finalistes. 

L’information contenue dans l’article du quality paper concerne, elle, les auditions des candidats par le CA et les « tendances » émergeant à leur suite au sein du CA.

ONE STEP BEYOND 

Les deux niveaux ne sont que des étapes dans le processus de sélection de l’administrateur général. Le collège d’experts remet un avis motivé dans lequel il établit un classement des candidats. Celui-ci est consultatif et non juridiquement contraignant. Le CA n’est pas obligé de le suivre, mais il constitue néanmoins une base importante, car il fournit une évaluation professionnelle indépendante et sert souvent de filtre préalable. Le CA, de son côté, doit auditionner tous les candidats présélectionnés. Un candidat très bien classé par les experts peut perdre du terrain après son audition, tandis qu’un autre peut davantage convaincre le CA.

À la fin des auditions, chaque administrateur a un avis, mais il n’y a toujours pas de décision. Et celle du CA n’est pas définitive. Le CA arrête son choix sur le ou les candidats qu’il souhaite proposer à l’autorité politique. Mais c’est elle qui tranchera. On est en Belgique, quand même !

PLUS LARGE SPECTRE 

Quoi qu’il en soit, l’article du quality paper fait bien référence aux deux « louvanistes » évoqués dans notre post du 8 juin, l’un de manière évidente, l’autre de manière moins certaine, car cette personne serait considérée comme trop proche du PS, ce qui constitue évidemment une tare par rapport à la majorité politique actuelle à la FWB. Les deux autres personnages sont moins publiquement connus. Le choix de l’un d’entre eux élargirait un peu le cadre « louvaniste », puisque cette personne a fait ses études à l’UNamur avant d’entamer une carrière dans le secteur des télécoms. L’autre sort de ce cadre, puisqu’il a fait ses études chez Solvay (ULB) et a été assistant et chercheur à la Solvay Brussels School avant d’entamer un parcours de dirigeant financier, depuis 2009, comme directeur financier de la RTBF.

Le tableau des formations que nous avions établi dans notre post du 8 juin pourrait donc encore réserver des surprises.

Pour avoir accordé foi à des informations diffusées par le seul quality news magazine de Belgique francophone, encore toutes nos excuses.

Frédéric ANTOINE


11 juin 2026

Affaire Lyhanna : 30 ans après Dutroux, une France zéro mémoire


Août 1996 : Julie et Mélissa. Juin 2026 : Lyhanna. Trente ans de distance, mais le même émoi, les mêmes interrogations, les mêmes mises en cause. Le même récit médiatique. Comme si l’exemple belge n’avait pas percuté Outre-Quiévrain.

 

Pour l’observateur belge, c’est comme revivre le même film à trente ans de distance. Le 17 août 1996, les corps de Julie et Mélissa, toutes deux âgées alors de 9 ans, sont découverts dans le jardin de la maison de Marc Dutroux, à Sars-la-Buissière (1). Un émoi sans précédent s’empare du peuple belge. Le 4 juin 2026, le corps de Lyhanna, 11 ans, est découvert dans un silo agricole près de Puycasquier, dans le Gers. Un émoi sans précédent s’empare du peuple français. Trente années séparent ces deux événements, et ceux qui les suivront. Mais on retrouve le même fonctionnement de l’ensemble de la séquence, des circonstances, des causes et des remises en cause, la même profondeur de l’émotion et de la révolte. Et le même genre de traitement médiatique, à la différence près que le paysage médiatique belge des années 1990 n’avait rien à voir avec celui de la France d’aujourd’hui.

 

Suivant de Belgique l’actualité du drame français, l’observateur se demande : est-il possible qu’aucune leçon n’ait été tirée de l’horreur de l’affaire belge en dehors des frontières du pays ? Personne ne s’est-il dit que ce qui s’était passé dans cet obscur sous-Nord de la France qu’est la région de Charleroi pouvait tout aussi bien surgir 800 km plus au sud ?

 

ÉCHEC

 

Dans les deux cas, il s’agit d’une ou de plusieurs petites filles enlevées puis retrouvées mortes, après avoir été kidnappées par un prédateur sexuel dont il apparaîtra vite qu’il s’en est pris aux enfants en question, mais aussi à d’autres. En Belgique, en enlevant et séquestrant d’autres jeunes filles, puis en tuant certaines d’entre elles. En France, en agressant sexuellement d’autres enfants.

 

Si des parallèles avec l’affaire Dutroux peuvent être établis, ils ne tiennent pas nécessairement à l’existence démontrée d’une série de mêmes crimes. Mais à l’émotion et à la révolte suscitées dans l’opinion par le sentiment qu’un drame aurait pu être évité.

La question des alertes non traitées ou mal exploitées y joue un rôle essentiel. Dans l’affaire Dutroux, l’enquête belge avait été marquée par de graves ratés policiers et judiciaires. Notamment : l’absence, lors d’une perquisition, de la découverte de la cache aménagée dans sa maison de Marcinelle par Marc Dutroux ; la « guerre des flics » entre la gendarmerie et la police, qui entrava toute l’enquête ; et des errements judiciaires divers, dont le plus marquant fut le dessaisissement d’un juge pour avoir participé à une « soirée spaghettis » au profit d’une victime.

 

Dans l’affaire Lyhanna, l’émotion porte notamment sur le fait que le suspect avait déjà fait l’objet d’accusations d’agressions sexuelles, dont certaines impliquant des mineures, sans que cela ait été entendu et pris au sérieux,  ni empêché qu’il reste libre.

 

MEE TOO

 

Dans les deux dossiers, l’affaire dépasse le seul crime : elle devient une profonde crise de confiance envers la justice, la police et la protection de l’enfance. Pour Dutroux, cette crise a provoqué en Belgique une mobilisation massive dans tous les milieux. Personne n’a oublié la Marche blanche qui, deux mois après la découverte des corps, rassemblera 300 000 personnes dans les rues de Bruxelles, soit 3 % de tous les Belges.

 

Pour Lyhanna, l’émoi suscité par l’affaire relève aussi directement de « failles » ou de « dysfonctionnements » judiciaires importants. Il a immédiatement suscité de nombreuses marches blanches et des manifestations devant les palais de justice aux quatre coins de la France. On parle de 150 000 personnes lundi dernier à 19 h dans plus de 60 villes, soit 0,22 % de la population du pays.

 

La similitude de traitement médiatique de ces marches est frappante, nuance faite qu’il n’y avait pas en 1996 — et qu’il n’y a toujours pas — de chaînes all news en Belgique, alors que celles-ci occupent une place importante dans le paysage télévisuel français actuel. En 1996 comme en 2026, les marches ont été suivies en direct par les télévisions : à l’époque belge, par la RTBF et RTL-TVI côté francophone, mais aussi côté flamand, puisque deux autres victimes du prédateur, dont les corps seront découverts fin août, étaient flamandes. Dans les deux contextes, des envoyés spéciaux interrogent des participants. Il y a trente ans comme aujourd’hui, ceux-ci expliquent : « Cela pourrait être mon enfant. »

 

À ce jour, les marches françaises semblent souvent avoir relevé d’initiatives féministes. Elles réunissent principalement des femmes avec leurs enfants, alors qu’en Belgique les hommes y étaient aussi fortement impliqués. À la Marche blanche du 20 octobre 1996, il y avait énormément de familles. Une mobilisation différente, due au fait que les petites filles avaient disparu un an avant d’être retrouvées, que leurs parents avaient déjà mené un fort battage médiatique pour les retrouver, et que des « comités blancs » s’étaient petit à petit formés partout dans le pays.

 

JUSTICE, LEVEZ-VOUS

 

Dans les deux cas, ces manifestations citoyennes visent « la justice », incarnée par les palais de justice. En Belgique, dès avant la Marche blanche de fin octobre, le dessaisissement d’un juge en charge du dossier avait poussé le pays à l’émeute, des manifestations ayant déjà éclaté dans de nombreuses villes, tant en Wallonie qu’en Flandre ou à Bruxelles. Certaines de ces manifestations étaient très directement tournées contre l’appareil judiciaire : palais de justice visés, spaghettis jetés, colère contre la décision de dessaisissement du juge. À Bruxelles, des ouvriers de Volkswagen Forest avaient débrayé et marché vers le palais de justice ; à Liège, les pompiers avaient arrosé le Palais des Princes-Évêques, qui abritait alors les tribunaux.

 

La grande Marche blanche du 20 octobre se terminera par un meeting sur les marches du palais de justice de Bruxelles, place Poelaert. Les parents de plusieurs enfants disparus y prendront la parole. En France, lors des rassemblements, il y a également eu des prises de parole. Le lundi 8 juin, la Fondation des Femmes avait aussi appelé à « une minute de bruit » à 19 h 45 pour dire la colère et demander l’inscription d’une loi intégrale contre les violences sexuelles faites aux femmes et aux enfants à l’agenda de l’Assemblée nationale.

 

En Belgique, le lendemain de la découverte des corps de Julie et Mélissa, lors d’une conférence de presse dans leur jardin, les parents des victimes avaient déjà dénoncé, par la voix de leur avocat, les carences de la justice, de la police et de la gendarmerie. En France, l’avocat des parents de Lyhanna déclarera plutôt, le lendemain de la découverte de son corps, que le temps est « au recueillement et au deuil », les parents organisant dans leur ville une marche blanche le dimanche suivant, en précisant qu’« aucune autre présence politique n’est souhaitée » que celle des maires qui les avaient aidés. L’avocat des parents ne dénoncera publiquement les carences de la justice, de la police et de la gendarmerie que quelques jours plus tard, après le début et l’amplification de l’émoi de la population.

 

Les marches blanches françaises, locales, seront organisées rapidement. En Belgique, il existait depuis la disparition des fillettes de nombreux « comités blancs » qui avaient déjà mené des actions avant la découverte des corps. Un des parents des fillettes tuées s’adressera au public via la télévision dès la fin de leurs funérailles, le 22 août 1996, en lui disant : « On fera appel à vous. » Les parents envisageaient déjà alors de transformer leur deuil en mobilisation citoyenne. Trois semaines plus tard, ils tiendront une conférence de presse où ils s’en prendront à nouveau à l’appareil judiciaire (2) et réclameront notamment l’accès au dossier. Face aux appels de citoyens qui demandent : que peut-on faire ? l’idée de la Marche apparaîtra fin septembre dans une conversation entre la mère d’une fillette disparue sans rapport avec l’affaire Dutroux (3) et la maman d’une des filles retrouvées mortes.

 

LES MINISTRES DES PALAIS

 

En 1996, la mise en cause des politiques a été très rapide. Le jour même de la découverte du corps de leur fille, l’un des couples de parents Russo affichait déjà sur la porte de sa maison un slogan visant directement Melchior Wathelet, ancien ministre de la Justice qui avait signé la libération conditionnelle de Dutroux. En réponse, dès le 19 août, le ministre de la Justice en fonction avait tenu une conférence de presse (4) et s’était, le même jour, rendu aux domiciles des parents. Dans les deux cas, il affirmera que « tout le gouvernement veut qu’on aille jusqu’au bout de l’affaire ». Le ministre fera plusieurs déclarations par la suite.

 

En France, le garde des Sceaux est monté au créneau au lendemain même de la découverte du corps de Lyhanna et dénoncera lui-même des défaillances de l’institution judiciaire et du service public de la justice, allant jusqu’à dire que « l’indépendance de la justice n’est pas l’irresponsabilité ». Mais il refusera d’envisager de démissionner. Dans ses prises de parole, l’avocat des parents n’évoquera aucune plainte de la famille de Lyhanna contre l’État ou l’institution judiciaire, mais réclamera davantage de moyens et refusera toute récupération politique. Depuis le 7 juin, des appels à la démission avaient en effet été prononcés par des représentants de LFI et relayés dans des manifestations. S’il y a eu des paroles publiques adressées aux familles, il ne semble pas y avoir eu de contact direct entre le garde des Sceaux, la famille endeuillée et celles qui n’avaient pas été entendues par la justice.

 

LES « PREMIER »

 

Le jour des funérailles de Julie et Mélissa, le gouvernement belge avait décrété une minute de silence nationale dans tout le pays. La commission de la Justice de la Chambre belge des représentants avait été saisie, le même jour, par plusieurs interpellations sur la manière dont les enquêtes sur les disparitions d’enfants avaient été menées, sur l’application de la loi pénale et sur l’exécution des peines.

 

En vacances au moment des faits, mais « en contact permanent depuis la Sardaigne avec le ministre de la Justice, qui est actuellement Premier ministre faisant fonction » (5), le Premier ministre Jean-Luc Dehaene publiera fin août une brève communication gouvernementale dans laquelle il reconnaît l’émotion du pays, affirme que « le message » des familles doit être entendu, promet que l’enquête judiciaire doit faire rapidement toute la clarté et annonce avoir chargé le ministre de la Justice d’accélérer plusieurs mesures. Le même jour, Stefaan De Clerck présentera une déclaration plus détaillée et une note au Conseil des ministres. Le 3 septembre, jour de la découverte des corps des deux jeunes Flamandes An et Eefje, l’information sera d’abord rendue publique par le Premier ministre en personne, qui rendra à cette occasion hommage aux parents et s’engagera à mener les enquêtes à bien (6). Le jour de la grande Marche blanche bruxelloise, soit deux mois après la découverte des corps et l’arrestation de Dutroux, les familles des victimes seront reçues par le Premier ministre, rue de la Loi. Il n’y aura jamais de demande formelle de démission du ministre de la Justice. Celle-ci interviendra de son plein gré plus tard dans un contexte toujours relatif à l’affaire Dutroux (7).

 

Après la découverte du corps de Lyhanna, le 4 juin 2026, le Premier ministre français convoque une réunion de crise à Matignon avec les ministres concernés afin de savoir si les alertes antérieures visant le suspect ont été correctement traitées par les services de l’État. Cinq jours après la découverte, lors des questions au gouvernement à l’Assemblée nationale, le Premier ministre répond aux interpellations des députés. Il refuse de réduire l’affaire à un simple fait divers et la présente comme le symptôme d’un problème plus large de société. Il parle aussi du projet de loi sur la protection des enfants, qui sera durci à la lumière de l’affaire Lyhanna. Le lendemain, il complète ces annonces par un projet de décret visant à obliger à motiver les classements sans suite dans les affaires de crimes sexuels sur mineurs. À la différence de son garde des Sceaux, qui avait mis en cause frontalement l’institution judiciaire, le Premier ministre cherchera à inscrire l’émotion dans une réponse gouvernementale plus large, en reconnaissant la responsabilité de l’État sans réduire l’affaire à la seule accusation de la justice. On ne trouve pas de trace de contact entre la famille endeuillée, celles qui n’ont pas été entendues, et le Premier ministre français.

 

ET LES CHEFS DE L’ÉTAT ?

 

Étant en vacances au moment de la découverte des corps, c’est de sa résidence de Châteauneuf-de-Grasse que le roi des Belges réagit le mardi 20 août, soit le lendemain des premières prises de parole officielles de son gouvernement. Se disant « profondément émus » et « se sentant très proches des familles des victimes », les souverains espèrent que « très rapidement toute la clarté sera faite sur tous les aspects entourant ces enlèvements » (8). Avant de publier ce communiqué, le roi avait envoyé un message plus personnel aux parents concernés. Le roi Albert II et la reine Paola recevront ensuite les différentes familles touchées au Palais royal au début septembre. Dès le 4, dans un communiqué, le roi exigera que l’enquête aille jusqu’au bout. Le 10, il s’adresse à la fois au politique et au judiciaire dans un long communiqué où il affirme vouloir toute la vérité sur les affaires. Le 14 octobre, soit six jours avant la grande Marche blanche, une proposition de création d’une commission d’enquête sera déposée au Parlement. Elle sera adoptée trois jours plus tard. Le 18 octobre, deux jours avant la Marche, le roi et la reine organiseront au Palais une table ronde royale avec les responsables politiques, tous les parents des enfants tués, et des experts.

 

En 2026, après la découverte du corps de Lyhanna, Emmanuel Macron intervient d’abord de manière assez brève. Le lendemain, alors que l’identification de l’enfant est confirmée, il se dit choqué par le drame et évoque déjà l’existence d’un dysfonctionnement. Six jours après la découverte du corps, lors du Conseil des ministres, il reprend plus explicitement la main. Il reconnaît des « dysfonctionnements manifestes » et estime que l’affaire pose une question centrale : celle de la protection des enfants, de l’efficacité de l’action publique et de la confiance dans les institutions. Il demande cependant que les responsabilités soient établies avec précision, à partir des inspections engagées dans les services concernés. Dans cette intervention, le président appelle à agir « sans précipitation » et « sans démagogie ». Il ne conteste pas la nécessité de modifier le projet de loi sur la protection de l’enfance, mais demande que ces évolutions se fassent « avec méthode », au regard des faits établis. Sa ligne consiste donc à reconnaître le choc et les défaillances, tout en évitant que la réponse de l’État soit dictée uniquement par l’émotion immédiate. A-t-il, lui, eu des contacts avec la famille concernée et celles qui n’ont pas été entendues alors que leurs enfants dénonçaient des exactions commises par le même agresseur ?

 

30 ANS APRÈS

 

La France restera toujours la France, les contextes des deux événements sont légèrement différents et l’horreur des crimes n’est pas totalement comparable. Mais, à même mécanique, mêmes défaillances, trente ans plus tard, n’y aurait-il pas pu y avoir d’autres réponses ? Avec le recul du temps, même si on a fait beaucoup de reproches aux gestionnaires de l’État lors des événements de 1996, il semble y avoir eu à ce moment de la part des autorités davantage d’empathie que celle manifestée en France ces derniers jours par les personnes au pouvoir.

 

Depuis l’affaire Dutroux, le climat a changé. Personne n’a oublié. En 2012, la libération conditionnelle de la femme de Dutroux, condamnée elle aussi, a ravivé des cendres jamais éteintes. Cette année, « l’anniversaire » de cette dramatique issue fera sûrement à nouveau l’objet d’un vaste traitement médiatique.

La sécurité de leurs enfants préoccupe beaucoup les parents. Parfois trop. Parfois, la peur règne. Les législations ont évolué.

L’affaire Dutroux a fait l’objet d’une longue commission parlementaire, dont les débats ont été retransmis, jusqu’au bout de la nuit, sur la télévision publique. Les révélations qui y ont été faites ont pris la forme d’un véritable feuilleton judiciaire. Tout cela a notamment abouti à une fusion des polices entre les forces de l’ordre relevant des municipalités et la gendarmerie, dépendant de l’armée.

On a aussi beaucoup parlé de revaloriser le secteur de la Justice et des tribunaux.

Mais, de ce côté, l’état des finances publiques n’a jamais permis de transformer les rêves en réalité.

 

En France, trente ans après, quelque chose pourrait-il bouger ? Ou l’émotion populaire est-elle considérée comme un simple feu de paille.

Frédéric ANTOINE. 


(1)  Le 15 août au soir, deux petites filles, Sabine et Laetitia, sont libérées de la cache où elles étaient enfermées par Marc Dutroux. Celui-ci avait été arrêté le 13 grâce à trois lettres de sa plaque de voiture repérées par un étudiant au moment de l’enlèvement d’une des fillettes.

(2)  Ils l’avaient déjà fréquemment fait entre la disparition des filles et la découverte des corps.

(3)  Marie-Noëlle Bouzet est la mère d’Élisabeth Brichet, une fillette namuroise disparue en 1988 et dont le corps ne sera retrouvé qu’en 2004, dans le cadre des suites de l’affaire Fourniret.

(4)  « Il adresse aux parents Russo et Lejeune, qui ont enduré le calvaire de l’attente, en son nom et au nom du gouvernement, ses condoléances émues ainsi que sa profonde sympathie. Ses pensées vont aussi à Sabine et à Laetitia, qui ont recouvré la liberté après avoir vécu un véritable cauchemar. Il encourage les forces de police et les magistrats chargés de l’enquête à poursuivre les efforts entrepris pour faire toute la lumière sur les agissements des auteurs, en particulier pour retrouver An et Eefje et peut-être d’autres victimes. “Il conviendra demain d’analyser ces faits tragiques et d’en tirer toutes les conséquences politiques de manière à mettre tout en œuvre pour éviter leur reproduction”, conclut le communiqué du ministre de la Justice. » (Belga)

(5)   Le Soir, 21/08/1996.

(6)  « Le Premier ministre Jean-Luc Dehaene a fait savoir hier soir, vers 20 heures, qu’il avait appris avec stupéfaction qu’An et Eefje avaient été lâchement assassinées, comme l’avaient été Julie et Mélissa. (…) Il n’a pas de mots pour exprimer l’horreur que lui inspirent de tels actes, indique le communiqué. C’est avec toute la population que le Premier ministre partage le chagrin et la douleur des parents et des familles Lambrecks et Marchal, poursuit le texte. Au nom du gouvernement et en son nom personnel, M. Dehaene adresse aux familles ses plus sincères condoléances et s’associe à leur peine. (…) Il s’associe aussi intensément aux parents de Julie et de Mélissa, pour qui cette nouvelle constitue une épreuve supplémentaire, conclut le communiqué du Premier ministre. » (Le Soir, d’après Belga)

(7)  Le 23 avril 1998, Dutroux s’évade brièvement de prison. Le lendemain, Stefaan De Clerck, ministre de la Justice, et Johan Vande Lanotte, ministre de l’Intérieur, démissionneront immédiatement.

(8)  Le Soir, ibid.

 

08 juin 2026

RTBF : des enfants de l’Alma


Le futur patron de la RTBF sera forcément une ou un « Louvaniste ». Les deux derniers candidats en lice ont en effet accompli l’essentiel de leur formation universitaire à ce qu’on appelait jadis « L’Alma Mater ».


La prédiction n’en est pas une. Il y a 100% de chances pour que le prochain titulaire du poste le plus élevé dans la hiérarchie de la RTBF soit issu de l’UCLouvain, au temps où on l’appelait UCL et, peut-être même encore, l’Université Catholique de Louvain. Certes, la bure ne fait pas le moine (ou la religieuse). Mais cet élément constitue un point commun entre les deux dernières personnes qui, selon les médias, restent en lice avant le choix du Conseil d’administration de l’institution, bien mis à mal récemment.

Sauf erreur ou homonymie, le curriculum scolaire de la candidate retenue commence en effet au Collège Saint-Augustin d’Enghien, option Latin-Grec, à la fin des années 1990, et se poursuit à la Louvain School of Management, dont elle sort ingénieure de gestion en 2005. Juste avant le covid, elle complétera cette formation à la Harvard Business School, en Health Care Delivery Management.

Le parcours scolaire de l’autre prétendant à la succession de Jean-Paul Philippot est plus sinueux. Si elle est née à Madagascar, cette personne a terminé ses études secondaires au Lycée Aristide-Briand d’Évreux (baccalauréat A1 Lettres-Mathématiques), fin des années 1980. Tout en étant ensuite inscrit pendant cinq ans au séminaire d’Évreux, il étudiera à La Sorbonne. Mais l’essentiel de son cursus académique (licence, agrégation, doctorat) en philosophie aura lieu à Louvain-la-Neuve au cours des années 1990. L’intéressé complètera la chose par cette particularité française qu’on appelle une « HDR » (Habilitation à diriger les recherches) obtenue à l’Université de Strasbourg juste avant 20120, puis par un Master exécutif en management public (ULB-UCL-ULg) et un Certificat en management public (École d’Administration publique de la Fédération Wallonie-Bruxelles).

Si la première candidate n’a pas ouvertement et publiquement manifesté de liens avec le « pilier » historique que représentait l’Alma Mater, centrant ses prises de parole sur le secteur de soins de santé et sa gestion, il en est tout autrement de son concurrent, qui n’a jamais caché dans ses nombreux ouvrages, conférences et interviews (1) sa totale relation avec le monde et la foi catholique.

L’une de ces deux personnes sera dans quelques mois commodore d’une flotte dotée d’un vaisseau tout neuf, mais navigant dans la houle et les embruns d’une tempête politico-idéologico-économique particulièrement âpre depuis les dernières élections.

À nouveau, sauf erreur ou omission, il faut remonter à près de 30 ans pour retrouver un timonier de la RTBF ayant accompli (au moins) une partie de son parcours à l’Alma Mater louvaniste. Et encore était-ce déjà, à l’époque, une première depuis 1960. (voir tableau ci-dessous)

Mais en fait, en 2026, cela a-t-il vraiment de l’importance ?

 

Frédéric ANTOINE 

Responsable

Période

Diplôme(s) / formation connue

Université / établissement

Robert Wangermée

1960-1984

Doctorat en philosophie et lettres ; historien/musicologue

ULB

Robert Stéphane (alias Robert Clausse)

1984-1993

Sociologie

ULB,

(probablement (2)

Jean-Louis Stalport

1994-1997

Licence en droit ; licence en droit social

UCL, puis ULB

Christian Druitte

1997-2002

Licence en philologie romane

ULg

Jean-Paul Philippot

2002-2026

Ingénieur commercial

Solvay / ULB

 

(1)   Notamment l’interview de 42 minutes accordée en juillet 2023 à l’émission de La Première  RTBF Ceci n’est pas un selfie.

(2)   Robert Stéphane, de son vrai nom Robert Clausse, était le fils de Roger Clausse, un des fondateurs de la section « journalisme » de l’ULB au lendemain de la 2e Guerre Mondiale, qui prendra la direction de l’INR l’année précédant l’arrivée de son fils dans l’Institut comme journaliste.

 

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