Après le tsunami de commentaires suscités par les récentes
déclarations de la ministre des médias, que reste-t-il à dire à un observateur
qui se veut à distance des bruits du monde ? Bien peu de choses neuves, en
somme, car de belles plumes issues de divers horizons ont assurément déjà
développé d’excellentes réflexions et de bons arguments.
Peut-être est-il toutefois intéressant de resituer le phénomène actuel dans
l’histoire des rapports entre médias audiovisuels et politique en Belgique,
essentiellement depuis un demi-siècle, mais déjà précédemment.
FONCTIONNAIRES PUBLICS
Le service public de l’audiovisuel de Belgique francophone ne fait pas l’objet
de critiques depuis quelques jours : il en a toujours été ainsi. Avant la loi
créant la RTB-BRT en 1960, l’INR était depuis des années au centre de critiques
politiques, puisque ce qui était alors une administration de l’État sous la
tutelle directe du ministre des PTT (Poste, Télégraphe et Téléphone), qui
pouvait exercer un droit de veto sur la diffusion de certaines informations à
l’antenne, ce qu’il fit notamment pendant la Guerre scolaire des années 1950.
Autant dire que les « fonctionnaires » de l’INR-NIR n’avaient pas
nécessairement bonne presse, puisque l’épée de Damoclès du gouvernement en
place planait en permanence au-dessus de leur tête.
L’association regroupant les « vrais » journalistes, ceux qui étaient dans la presse
écrite privée, estimait d’ailleurs à l’époque que leurs confrères, engagés par
l’État, n’avaient tout simplement pas droit à une carte de presse !
À CHACUN SES ÉMISSIONS
Cette situation d’ingérence potentielle de l’État a été surtout vécue après la
Seconde Guerre mondiale, quand on a aboli en Belgique le système des O.R., les
Organismes de radiodiffusion, qui se partageaient une bonne partie du temps
d’antenne de l’opérateur radiophonique d’État. Alors que la loi de 1930 avait
imaginé cette organisation par O.R. sur le modèle hollandais, pour que toutes
les tendances de la société belge puissent être représentées dans le service
public de radio (modèle de « pluralisme organisé »), les partis politiques
avaient réussi à phagocyter ces O.R. (dont l’importance dépendait du nombre de
membres) en créant des associations qui rassemblaient les adhérents des trois
piliers traditionnels belges (Radio catholique, Solidra [socialiste] et Radio
libérale), auxquelles s’ajoutait la petite Radio wallonne.
Ces organisations étaient autorisées à produire d’autant plus d’heures
d’émissions insérées dans la grille de la radio d’État qu’elles comptaient de
membres. L’institut public INR-NIR remplissait les espaces restants par ses
propres programmes. De toutes les O.R., la Radio catholique était celle qui
occupait le plus de temps d’antenne, suivie par Solidra. Les libéraux étaient
derrière… Mais toutes les « familles » politiques avaient droit à leurs propres
émissions, et tout le monde était content. À la radio, on pouvait sans
complexes exprimer ses points de vue à longueur de programmes.
Par la suite, ces programmes ont longtemps été appelés « les
émissions concédées » (tribunes libres ou émissions philosophiques et
religieuses), héritières de cette époque “glorieuse”. Mais désormais, diffusée
dans les cases les plus obscures des grilles, plus personne ne les écoute ou ne
les regarde…
SA PART DU GÂTEAU
La loi Harmel de 1960 a libéré l’opérateur public, devenu RTB-BRT, de ces
menaces de censure politique et lui a accordé un conseil d’administration
propre, dans un premier temps, composé sur base de la représentativité des
partis politiques au Parlement, puis, après la fédéralisation, sur base du
poids des partis dans chaque assemblée parlementaire communautaire.
Ce système existe toujours aujourd’hui : après chaque élection régionale
(puisqu’il n’y a pas d’élection directe pour les Parlements des communautés),
on redessine le conseil d’administration de la RTBF (et de la VRT). Ce conseil
n’est pas composé de parlementaires, mais de personnes (très) proches des
partis politiques, alors que, selon l’esprit de la loi, elles devraient d’abord
représenter la diversité du public de l’opérateur audiovisuel et non celle des
partis. Mais, en Belgique, les traditions ont la vie dure…
Depuis les élections de juin 2025, on y retrouve ainsi cinq MR, trois Engagés,
trois PS, un PTB et un Écolo. Comme au Parlement de la FWB, MR et Engagés ont
donc la majorité dans ce conseil d’administration, qui est notamment compétent
— et c’est rare dans ce type d’institution — pour donner un avis sur les
grilles de programmes de la RTBF.
Dans la logique de répartition des postes stratégiques entre les partis au
pouvoir qui prévaut toujours en politique belge, le MR a concédé aux Engagés la
présidence de ce Conseil, revenue à Joëlle Milquet, tout en ayant sans doute
obtenu en contrepartie que l’engagement selon lequel le nouvel administrateur
général de la RTBF, successeur de Jean-Paul Philippot, serait « de tendance »
libérale. Ce qui ne signifie pas, normalement, que cette personne soit aux
ordres du MR, mais qu’elle veille, comme tout bon manager, à l’intérêt général
et à la bonne marche d’un service public par essence pluraliste et respectueux
de la diversité de ses publics (c’est-à-dire en bonne partie de ses financeurs).
ENCARTÉS
Dans un schéma qui a subsisté jusqu’au milieu des années
1980, la RTBF recrutait, comme les autres administrations, une partie de son
personnel sur base d’une clé de répartition qui avait été institutionnalisée
sous le nom de “clé d’Hondt” (du nom de son initiateur, le Gantois Victor
d’Hondt, mort en 1901). D’abord appliquée à l’attribution des sièges en
fonction des résultats électoraux, cette clé a ensuite été utilisée pour
répartir dans les administrations les postes importants en proportion du poids
électoral de chaque parti (qui change après chaque élection). Ce mécanisme est
aussi connu comme faisant partie du « pacte culturel ».
Pendant des décennies, les engagements de journalistes à la
RTB puis à la RTBF ont été régis par cette clé. Après réussite de l’examen
d’admission, les lauréats passaient au “confessional” où un haut responsable
les interrogeait pour savoir s’ils avaient une carte de parti ou si on pouvait
considérer que, sur base du lieu de leurs études, de leur mutuelle ou de leur
syndicat, par exemple, on pouvait les classer dans l’une ou l’autre famille
politique. Et on prenait d’abord ceux pour qui il y avait des places
disponibles, sur base du poids de chaque parti estimé selon une
comptabilisation complexe en nombre de points, partant du « simple »
journaliste, qui valait 1 point, pour grimper avec les rédacteurs en chef, les
chefs de centres, les directeurs de la radio et de la télévision, etc.
PLURALISME INTERNE
Facilement applicable pour savoir après des élections qui siégeait
dans un Parlement, la clé d’Hondt est moins aisément utilisable dans d’autres
domaines. Au début des années 1970, Jean Gol (qui était alors RW) et Lucien
Outers (FDF) ont ainsi introduit un amendement au projet de réforme du statut
de la RTB pour que la clé d’Hondt y soit appliquée de manière plus précise,
jusque dans la composition du “comité permanent” qui joue le rôle de bureau du
C.A. de la RTBF.
Cette répartition devait garantir au sein du service public
monopolistique un système de “pluralisme interne” : dans ces divers postes, les
tendances politiques issues de la société belge étaient représentées de manière
proportionnelle. Ce qui ne voulait pas dire que, une fois en place, chacun
prêchait pour sa chapelle. Quelle que soit son étiquette, un journaliste réagit
de la même manière face à un événement ou une problématique. Il cherche à faire
comprendre et à mettre au jour « la vérité ». Depuis des décennies, les profs
de journalisme enseignent à leurs étudiants que l’objectivité n’existe pas (il
y a autant de définitions de ce qu’est l’objectivité qu’il y a d’individus).
Mais l’honnêteté, oui. Et les journalistes s’engagent normalement à respecter
des chartes déontologiques qui reposent sur ces principes.
Les politiques ont
cependant toujours eu beaucoup de mal à accepter cette réalité. Ainsi, les mots
« respect de l’objectivité » sont-ils clairement nommés parmi les
obligations figurant dans le décret sur la RTBF de 1976, alors que les
professionnels savent bien qu’il n’a aucun sens. L’objectivité est-elle une
neutralité absolue ou un équilibre pluraliste ? Le décret de 1976 tentait de
tenir les deux, réclamant une objectivité dans le traitement des faits, mais un
pluralisme dans l’expression des courants d’opinion. Du côté des politiques, la
deuxième partie de la formule a souvent été oubliée. Encore aujourd’hui,
l’article 7 “Obligations des émissions informatives” du décret sur la
RTBF mentionne à son § 2 : « Les émissions diffusées par l’entreprise qui
concourent à l’information ou à l’éducation des téléspectateurs ou auditeurs,
sont faites dans un esprit d’objectivité, sans aucune censure préalable ou
ingérence d’une quelconque autorité publique ou privée. »
RESPECT DE L’ÉTIQUETTE ?
S’il a longtemps été considéré comme “un mal nécessaire”
dans le service public de l’audiovisuel, le principe de l’étiquetage politique
devait surtout veiller à rassurer les partis : par ce mécanisme, tout le monde
était servi en fonction de son poids électoral. Aucune raison de se plaindre,
donc. Chacun portait l’étiquette d’un parti, ceux dont les résultats étaient en
croissance ayant plus de chance que d’autres de gravir les échelons. Au sommet,
les appartenances politiques étaient évidentes. C’est ainsi que, jusqu’à
présent, l’administrateur général de la RTBF a toujours été socialiste. Car il
est nommé pour six ans, et ce parti avait toujours réussi à être au pouvoir
quand il fallait choisir ou rechoisir quelqu’un pour ce poste. Ce qui n’est
plus le cas en 2026…
À la base, quelques récalcitrants s’étaient toutefois de
temps à autre opposés au système. Ayant réussi l’examen de journaliste,
Jean-Jacques Jespers sera l’un des premiers à refuser de déclarer une
appartenance politique et à être étiqueté « sans étiquette ». La fronde se
généralisera au milieu des années 1980, quand Yves Thiran et d’autres
journalistes fraîchement arrivés refuseront de se soumettre au système,
estimant qu’on occupe une place en fonction de son mérite et de ses compétences,
et non selon l’appartenance idéologique. Cette fronde sera soutenue par la SDJ,
la Société des Journalistes de la RTBF, créée en 1978 pour affirmer
l’indépendance journalistique des rédactions suite aux préceptes contenus dans
le décret de 1976.
Le ver était dans le fruit. Mais il y était déjà auparavant,
car, caricaturalement « défenseurs de la veuve et de l’orphelin » et «
chiens de garde la démocratie », les journalistes éprouvent ontologiquement le
besoin d’être systématiquement critiques. « Je doute donc je suis » est
une maxime de base enseignée aux futurs journalistes. Ils ressentent dès lors
le besoin de choisir certains sujets plus que d’autres, de s’intéresser
davantage à ce qu’on veut leur cacher qu’à ce qu’on leur présente tout cuit sur
un plateau d’argent, et de manifester de l’empathie vis-à-vis des situations
injustes ou interpellantes. Ce qui s’inscrit parfaitement dans leur souci
d’honnêteté par rapport à eux-mêmes (oser se regarder dans le miroir le matin)
et dans le respect de leurs codes déontologiques.
RTBF GAUCHISTE
Dire que, au début des années 1970, certains jeunes
animateurs et journalistes de la RTB, poussés par l’air du temps
révolutionnaire de mai 1968 notamment vécu à l’ULB, n’ont parfois pas voulu
aller plus loin serait sans doute exagéré. En radio, particulièrement,
certaines émissions traitaient de thèmes engagés, ou portaient sur la réalité
un regard engagé. Il en sera de même de certains magazines en télévision. Dès
ce moment, ce positionnement irritera les milieux conservateurs, où l’on
parlera des “fellaghas” de la RTB, du nom des combattants indépendantistes
algériens engagés dans la guérilla contre la France, et considérés dans le
discours colonial de l’époque comme des « rebelles », « hors-la-loi » ou « terroristes
».
Ce surnom polémique et stigmatisant sera alors ensuite
utilisé par des milieux politiques et éditorialistes de droite pour désigner des
journalistes perçus comme idéologiquement engagés.
Lors d’une grève, par exemple, la parole pouvait être plutôt
donnée aux syndicalistes, et on ne se préoccupait pas des incidences des
manifestations sur les citoyens non grévistes. Les sujets sociaux occupaient
souvent la première place dans les éditions d’information du matin à la radio.
On se souvient aussi notamment de la fameuse émission Épitaphe à Franco,
diffusée depuis RTB Liège le samedi 22 novembre 1975, deux jours après la mort
du dictateur. Un programme qui poussa le directeur de la radio de l’époque à
couper l’antenne et à faire diffuser la 2e chaîne radio à sa place, par crainte
d’une plainte pour outrage à chef d’État étranger (… avec lequel le monarque de
l’époque et sa femme entretenaient des contacts relativement amicaux).
Les syndicats exercent aussi à cette époque un véritable
rôle de contre-pouvoir dans l’institution. Leur poids est incontestable et,
lorsqu’ils décident une grève d’antenne, tous les programmes sont remplacés par
de la musique non-stop (ce qui ravit certains auditeurs, Spotify et Deezer
n’existant pas encore).
La fin des années 1970 et le début des années 1980 sont
marqués par une hostilité de plus en plus marquée des milieux de droite
vis-à-vis de la RTBF, le président du PRL Jean Gol en tête. Celui-ci ne manque
pas une occasion de faire des rodomontades à un service public considéré comme
à la botte de la gauche.
Ce qui ne peut que rappeler ce que l’on entend à nouveau
actuellement, à trois différences près. La première est que les critiques ne
viennent pas seulement d’un président de parti, leader idéologique d’opinion,
mais d’une personne exerçant des responsabilités ministérielles de tutelle sur
les médias audiovisuels publics et supposée être la garante de l’autonomie
d’une institution devenue dans les années 1990 une entreprise publique
autonome, et plus un service de l’administration de l’État.
La seconde est que le poids des syndicats traditionnels est
aujourd’hui beaucoup plus faible à la RTBF, et leurs inférences sur l’antenne
en temps de grève plus que limité. L’assimilation de l’institution à un solide bastion
syndical n’a plus de raison d’être.
La troisième différence est que la pratique de l’information
à la RTBF n’a aujourd’hui plus rien à voir avec celle de l’époque des «
fellaghas ». Il suffit, pour ce faire d’analyser les journaux parlés et
télévisés, d’étudier l’ordre et l’importance accordés aux sujets, le point de
vue d’où il sont abordés, et leurs thématiques.
Mais les archétypes ont la vie dure…
« L’AUTRE VÉRITÉ »
Au début des années 1980, insatisfaite par le système de
pluralisme interne qu’exigeait le monopole public de l’audiovisuel, la droite
belge sera, comme celle d’autres pays européens, l’avocate d’un abandon de ce
mécanisme archaïque au profit de l’idée d’un « pluralisme externe »,
c’est-à-dire de l’existence sur un même territoire d’une pluralité de médias
audiovisuels, tant publics que privés.
Revenu au pouvoir au fédéral avec le PSC en 1982, le MR se
battra pour autoriser un faisceau hertzien entre Bruxelles et Luxembourg afin
que puisse être réalisé depuis Bruxelles un JT belge sur RTL, chaîne étrangère
diffusée depuis le Luxembourg. De là naîtra la campagne publicitaire et le
slogan publicitaire « RTL, L’Autre Vérité » écrit sur des milliers
d’affiches placardées aux quatre coins de la Belgique francophone. Un mantra
proche de celui que certains milieux souhaiteraient voir être aujourd’hui
appliqué… à la RTBF : remplacer une « vérité de gauche » par une « vérité de
droite ».
Toutes les études menées pour comparer les JT de la RTBF et
de RTL TVI ont conclu à l’existence de seulement faibles différences entre l’un
et l’autre. Certes, le nombre de sujets était différent (plus courts chez RTL),
mais parfois, au fil du temps, même l’ordre des sujets et l’espace accordé à
certains thèmes ne manifestent pas des choix journalistiques opposés. Ces
études n’ont jamais abouti au constat de l’existence de deux vérités
différentes. Parce que les journalistes réagissent tous de la même façon face
aux faits, ont été formés selon les mêmes principes, et les traitent de la même
manière. Sauf, bien sûr, aujourd’hui, sur des médias de type CNews en France ou
FoxNews aux USA, qui ne sont pas des chaînes généralistes, mais des médias
d’opinion et de commentaires où on n’hésite pas à biaiser l’information pour
qu’elle corresponde au discours idéologique de mise dans l’entreprise.
PLURALISME EXTERNE
Au début des années 1980, les libéraux n’ont pu aller plus
loin dans leur projet de pluralisme externe, bien qu’ils soient à la fois au
pouvoir au fédéral et à la Communauté française. Mais de ce côté, ils étaient
dans une majorité PRL-PS présidée par Philippe Moureaux (PS), ardent défenseur
du monopole public. Le rapport de force changera après les élections de
décembre 1985. Sociaux-chrétiens et libéraux seront alors au pouvoir ensemble à
la fois au fédéral et à la Communauté française. Le projet de suppression du
concept de monopole public de la radiodiffusion et d’autorisation de médias
audiovisuels privés pourra donc aller de l’avant. Ce sera chose faite en 1987.
La loi fédérale du 6 février met fin au monopole de fait de l’État sur les
ondes et autorise la publicité commerciale à la radio et à la télévision. Elle
ouvre le champ aux acteurs privés et à la réduction de la domination
institutionnelle du seul service public. Sur cette base, un décret de la
Communauté française autorisera la reconnaissance de chaînes commerciales
privées en Belgique francophone. Avant même qu’il ne soit voté, le 17 juillet,
le gouvernement communiquera déjà le nom de l’opérateur choisi : TVi, une
société belge créée l’année précédente par la CLT (Télé-Luxembourg) et
Audiopresse, un consortium regroupant la plupart des éditeurs de journaux
francophones belges. RTL-TVi commencera ses émissions depuis la Belgique le
samedi 12 septembre. Débute alors officiellement l’ère du pluralisme externe,
même si la plupart des Belges étaient déjà, grâce à (ou à cause de) la
télédistribution, accros à Télé-Luxembourg depuis le tournant des années 1970.
UNE RTBF SOLUBLE
Au même moment, du côté du service public, les finances
plongent. La dotation de la Communauté française ne suffit pas à assurer la hausse
des coûts des programmes, mais surtout dus au fonctionnement d’une institution
pléthorique en personnel et en implantations. Les centres de production wallons
et bruxellois, petites baronnies réparties selon les influences politiques
locales, coûtent très cher. Et le service public ne peut pas faire de pub. Lors
des élections fédérales de 1987 et régionales de 1988, l’échec des libéraux et
« le retour du cœur » prôné par son président, Guy Spitaels, qui a de
solides amitiés à la RTBF, amènent la majorité PS-PSC à autoriser la RTBF à accéder
au gâteau publicitaire. Mais de manière très limitée. Négocié de 1989 à 1991, « l’accord
TVB » sera un compromis politique typique de cette majorité
“rééquilibrée”. Il prévoit la création d’une régie publicitaire commune aux
deux institutions, TVB, étant chargée de commercialiser la publicité télévisée
à la fois pour la RTBF et RTL-TVi. Toutes les recettes publicitaires télévisées
transitaient par TVB qui distribuait ensuite les revenus selon des clés de
répartition négociées politiquement. Ce mécanisme n’aura qu’une courte durée de
vie, une partie du monde économique dénonçant un marché publicitaire
“semi-administré” et peu lisible pour les annonceurs, et les libéraux (dans
l’opposition) l’estimant trop protecteur pour la RTBF, artificiel et pouvant distordre
la concurrence.
À sa place, en 1990, le vice-président du PRL Daniel Ducarme
« prescrit un remède de cheval pour faire sauter le verrou budgétaire de la
RTBF et l'empêcher de partir en quenouille » (Le Soir, 20/01/1990). Il
propose la privatisation à 49 % de « la maison Reyers », tout en bétonnant sa
mission de service public. Trois mois plus tard, la presse annoncera que les
libéraux envisagent tout simplement une fusion de la RTBF et de RTL-TVi, avant l’absorption
totale de l’opérateur public par son concurrent privé.
Pour s’en sortir, la RTBF passera par divers plans de
restructuration qui réduiront clairement le volume du personnel (sans trop
toucher, affirme-t-on lors, au secteur de l’information). La fin des baronnies
régionales liées aux centres de production de Bruxelles et de Wallonie sera
aussi décrétée.
LA LIBERTÉ ?
Le décret de la Communauté française du 14 juillet 1997
transformera ensuite la RTBF en une entreprise publique autonome à caractère
culturel. Alors que, jusque-là, elle était un organisme public dépendant
directement du pouvoir politique, elle dispose désormais d’une personnalité
juridique propre et d’une autonomie de gestion. Ses rapports avec la Communauté
française, son principal financeur via sa dotation, sont désormais fixés dans
un contrat de gestion renégocié tous les 5 ans. Le respect de celui-ci est
évalué par le CSA, pas par le gouvernement. Toutefois, si des sanctions doivent
être prises, c’est ce dernier qui peut agir, et non le CSA. La composition
parapolitique du conseil d’administration, elle, ne change pas. Et, tacitement,
l’influence politique dans les choix stratégiques reste de mise. Le recrutement
n’est plus soumis aux règles de la loi d’Hondt. Mais les nouveaux engagés ne
seront plus protégés par le statut de fonctionnaire (à condition qu’ils
reçoivent encore un CDI, ce qui est de moins en moins courant).
La RTBF veillera à prouver cette indépendance retrouvée en
recrutant des personnes sans couleur politique et en choisissant, à de
nombreuses reprises, des Français totalement étrangers au pot-pot belgo-belge.
Ces changements, survenus dans un monde médiatique éclaté,
avaient laissé croire que les conflits entre l’opérateur public et les
instances politiques allaient se raréfier, voire disparaître.
Le PRL puis le MR ont été absents des majorités à la
Fédération Wallonie Bruxelles de 1987 à 2024 (à l'exception de la période de 1999 à 2004 [1]), alors que le parti a été par
intermittence au gouvernement de la Région wallonne et, avant 2014, à
Bruxelles.
Cette si longue absence n’est sans doute pas étrangère au
ressenti actuel d’une partie du monde libéral face à la FWB et les institutions
qui dépendent d’elles (dont la RTBF, les télévisions de proximité, l’ONE), avec
tout le ressenti et la rancune que cela peut entraîner. Et avec tout l’esprit
de reconquête, voire de vengeance, que cela peut laisser croître.
Est-ce une raison pour développer à propos du service public
de l’audiovisuel et de ses journalistes des représentations quelque peu figées,
voire peut-être stéréotypées ou obsolètes ?
Mais cela s’inscrit dans le dramatique air du temps d’une époque
où l’histoire semble bégayer.
Frédéric ANTOINE
[1] Merci à un lecteur de ce blog d'avoir signalé cet oubli dans le texte original.