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Regard médias

Il y en a des choses à dire sur les médias en Belgique…

11 juin 2026

Affaire Lyhanna : 30 ans après Dutroux, une France zéro mémoire


Août 1996 : Julie et Mélissa. Juin 2026 : Lyhanna. Trente ans de distance, mais le même émoi, les mêmes interrogations, les mêmes mises en cause. Le même récit médiatique. Comme si l’exemple belge n’avait pas percuté Outre-Quiévrain.

 

Pour l’observateur belge, c’est comme revivre le même film à trente ans de distance. Le 17 août 1996, les corps de Julie et Mélissa, toutes deux âgées alors de 9 ans, sont découverts dans le jardin de la maison de Marc Dutroux, à Sars-la-Buissière (1). Un émoi sans précédent s’empare du peuple belge. Le 4 juin 2026, le corps de Lyhanna, 11 ans, est découvert dans un silo agricole près de Puycasquier, dans le Gers. Un émoi sans précédent s’empare du peuple français. Trente années séparent ces deux événements, et ceux qui les suivront. Mais on retrouve le même fonctionnement de l’ensemble de la séquence, des circonstances, des causes et des remises en cause, la même profondeur de l’émotion et de la révolte. Et le même genre de traitement médiatique, à la différence près que le paysage médiatique belge des années 1990 n’avait rien à voir avec celui de la France d’aujourd’hui.

 

Suivant de Belgique l’actualité du drame français, l’observateur se demande : est-il possible qu’aucune leçon n’ait été tirée de l’horreur de l’affaire belge en dehors des frontières du pays ? Personne ne s’est-il dit que ce qui s’était passé dans cet obscur sous-Nord de la France qu’est la région de Charleroi pouvait tout aussi bien surgir 800 km plus au sud ?

 

ÉCHEC

 

Dans les deux cas, il s’agit d’une ou de plusieurs petites filles enlevées puis retrouvées mortes, après avoir été kidnappées par un prédateur sexuel dont il apparaîtra vite qu’il s’en est pris aux enfants en question, mais aussi à d’autres. En Belgique, en enlevant et séquestrant d’autres jeunes filles, puis en tuant certaines d’entre elles. En France, en agressant sexuellement d’autres enfants.

 

Si des parallèles avec l’affaire Dutroux peuvent être établis, ils ne tiennent pas nécessairement à l’existence démontrée d’une série de mêmes crimes. Mais à l’émotion et à la révolte suscitées dans l’opinion par le sentiment qu’un drame aurait pu être évité.

La question des alertes non traitées ou mal exploitées y joue un rôle essentiel. Dans l’affaire Dutroux, l’enquête belge avait été marquée par de graves ratés policiers et judiciaires. Notamment : l’absence, lors d’une perquisition, de la découverte de la cache aménagée dans sa maison de Marcinelle par Marc Dutroux ; la « guerre des flics » entre la gendarmerie et la police, qui entrava toute l’enquête ; et des errements judiciaires divers, dont le plus marquant fut le dessaisissement d’un juge pour avoir participé à une « soirée spaghettis » au profit d’une victime.

 

Dans l’affaire Lyhanna, l’émotion porte notamment sur le fait que le suspect avait déjà fait l’objet d’accusations d’agressions sexuelles, dont certaines impliquant des mineures, sans que cela ait été entendu et pris au sérieux,  ni empêché qu’il reste libre.

 

MEE TOO

 

Dans les deux dossiers, l’affaire dépasse le seul crime : elle devient une profonde crise de confiance envers la justice, la police et la protection de l’enfance. Pour Dutroux, cette crise a provoqué en Belgique une mobilisation massive dans tous les milieux. Personne n’a oublié la Marche blanche qui, deux mois après la découverte des corps, rassemblera 300 000 personnes dans les rues de Bruxelles, soit 3 % de tous les Belges.

 

Pour Lyhanna, l’émoi suscité par l’affaire relève aussi directement de « failles » ou de « dysfonctionnements » judiciaires importants. Il a immédiatement suscité de nombreuses marches blanches et des manifestations devant les palais de justice aux quatre coins de la France. On parle de 150 000 personnes lundi dernier à 19 h dans plus de 60 villes, soit 0,22 % de la population du pays.

 

La similitude de traitement médiatique de ces marches est frappante, nuance faite qu’il n’y avait pas en 1996 — et qu’il n’y a toujours pas — de chaînes all news en Belgique, alors que celles-ci occupent une place importante dans le paysage télévisuel français actuel. En 1996 comme en 2026, les marches ont été suivies en direct par les télévisions : à l’époque belge, par la RTBF et RTL-TVI côté francophone, mais aussi côté flamand, puisque deux autres victimes du prédateur, dont les corps seront découverts fin août, étaient flamandes. Dans les deux contextes, des envoyés spéciaux interrogent des participants. Il y a trente ans comme aujourd’hui, ceux-ci expliquent : « Cela pourrait être mon enfant. »

 

À ce jour, les marches françaises semblent souvent avoir relevé d’initiatives féministes. Elles réunissent principalement des femmes avec leurs enfants, alors qu’en Belgique les hommes y étaient aussi fortement impliqués. À la Marche blanche du 20 octobre 1996, il y avait énormément de familles. Une mobilisation différente, due au fait que les petites filles avaient disparu un an avant d’être retrouvées, que leurs parents avaient déjà mené un fort battage médiatique pour les retrouver, et que des « comités blancs » s’étaient petit à petit formés partout dans le pays.

 

JUSTICE, LEVEZ-VOUS

 

Dans les deux cas, ces manifestations citoyennes visent « la justice », incarnée par les palais de justice. En Belgique, dès avant la Marche blanche de fin octobre, le dessaisissement d’un juge en charge du dossier avait poussé le pays à l’émeute, des manifestations ayant déjà éclaté dans de nombreuses villes, tant en Wallonie qu’en Flandre ou à Bruxelles. Certaines de ces manifestations étaient très directement tournées contre l’appareil judiciaire : palais de justice visés, spaghettis jetés, colère contre la décision de dessaisissement du juge. À Bruxelles, des ouvriers de Volkswagen Forest avaient débrayé et marché vers le palais de justice ; à Liège, les pompiers avaient arrosé le Palais des Princes-Évêques, qui abritait alors les tribunaux.

 

La grande Marche blanche du 20 octobre se terminera par un meeting sur les marches du palais de justice de Bruxelles, place Poelaert. Les parents de plusieurs enfants disparus y prendront la parole. En France, lors des rassemblements, il y a également eu des prises de parole. Le lundi 8 juin, la Fondation des Femmes avait aussi appelé à « une minute de bruit » à 19 h 45 pour dire la colère et demander l’inscription d’une loi intégrale contre les violences sexuelles faites aux femmes et aux enfants à l’agenda de l’Assemblée nationale.

 

En Belgique, le lendemain de la découverte des corps de Julie et Mélissa, lors d’une conférence de presse dans leur jardin, les parents des victimes avaient déjà dénoncé, par la voix de leur avocat, les carences de la justice, de la police et de la gendarmerie. En France, l’avocat des parents de Lyhanna déclarera plutôt, le lendemain de la découverte de son corps, que le temps est « au recueillement et au deuil », les parents organisant dans leur ville une marche blanche le dimanche suivant, en précisant qu’« aucune autre présence politique n’est souhaitée » que celle des maires qui les avaient aidés. L’avocat des parents ne dénoncera publiquement les carences de la justice, de la police et de la gendarmerie que quelques jours plus tard, après le début et l’amplification de l’émoi de la population.

 

Les marches blanches françaises, locales, seront organisées rapidement. En Belgique, il existait depuis la disparition des fillettes de nombreux « comités blancs » qui avaient déjà mené des actions avant la découverte des corps. Un des parents des fillettes tuées s’adressera au public via la télévision dès la fin de leurs funérailles, le 22 août 1996, en lui disant : « On fera appel à vous. » Les parents envisageaient déjà alors de transformer leur deuil en mobilisation citoyenne. Trois semaines plus tard, ils tiendront une conférence de presse où ils s’en prendront à nouveau à l’appareil judiciaire (2) et réclameront notamment l’accès au dossier. Face aux appels de citoyens qui demandent : que peut-on faire ? l’idée de la Marche apparaîtra fin septembre dans une conversation entre la mère d’une fillette disparue sans rapport avec l’affaire Dutroux (3) et la maman d’une des filles retrouvées mortes.

 

LES MINISTRES DES PALAIS

 

En 1996, la mise en cause des politiques a été très rapide. Le jour même de la découverte du corps de leur fille, l’un des couples de parents Russo affichait déjà sur la porte de sa maison un slogan visant directement Melchior Wathelet, ancien ministre de la Justice qui avait signé la libération conditionnelle de Dutroux. En réponse, dès le 19 août, le ministre de la Justice en fonction avait tenu une conférence de presse (4) et s’était, le même jour, rendu aux domiciles des parents. Dans les deux cas, il affirmera que « tout le gouvernement veut qu’on aille jusqu’au bout de l’affaire ». Le ministre fera plusieurs déclarations par la suite.

 

En France, le garde des Sceaux est monté au créneau au lendemain même de la découverte du corps de Lyhanna et dénoncera lui-même des défaillances de l’institution judiciaire et du service public de la justice, allant jusqu’à dire que « l’indépendance de la justice n’est pas l’irresponsabilité ». Mais il refusera d’envisager de démissionner. Dans ses prises de parole, l’avocat des parents n’évoquera aucune plainte de la famille de Lyhanna contre l’État ou l’institution judiciaire, mais réclamera davantage de moyens et refusera toute récupération politique. Depuis le 7 juin, des appels à la démission avaient en effet été prononcés par des représentants de LFI et relayés dans des manifestations. S’il y a eu des paroles publiques adressées aux familles, il ne semble pas y avoir eu de contact direct entre le garde des Sceaux, la famille endeuillée et celles qui n’avaient pas été entendues par la justice.

 

LES « PREMIER »

 

Le jour des funérailles de Julie et Mélissa, le gouvernement belge avait décrété une minute de silence nationale dans tout le pays. La commission de la Justice de la Chambre belge des représentants avait été saisie, le même jour, par plusieurs interpellations sur la manière dont les enquêtes sur les disparitions d’enfants avaient été menées, sur l’application de la loi pénale et sur l’exécution des peines.

 

En vacances au moment des faits, mais « en contact permanent depuis la Sardaigne avec le ministre de la Justice, qui est actuellement Premier ministre faisant fonction » (5), le Premier ministre Jean-Luc Dehaene publiera fin août une brève communication gouvernementale dans laquelle il reconnaît l’émotion du pays, affirme que « le message » des familles doit être entendu, promet que l’enquête judiciaire doit faire rapidement toute la clarté et annonce avoir chargé le ministre de la Justice d’accélérer plusieurs mesures. Le même jour, Stefaan De Clerck présentera une déclaration plus détaillée et une note au Conseil des ministres. Le 3 septembre, jour de la découverte des corps des deux jeunes Flamandes An et Eefje, l’information sera d’abord rendue publique par le Premier ministre en personne, qui rendra à cette occasion hommage aux parents et s’engagera à mener les enquêtes à bien (6). Le jour de la grande Marche blanche bruxelloise, soit deux mois après la découverte des corps et l’arrestation de Dutroux, les familles des victimes seront reçues par le Premier ministre, rue de la Loi. Il n’y aura jamais de demande formelle de démission du ministre de la Justice. Celle-ci interviendra de son plein gré plus tard dans un contexte toujours relatif à l’affaire Dutroux (7).

 

Après la découverte du corps de Lyhanna, le 4 juin 2026, le Premier ministre français convoque une réunion de crise à Matignon avec les ministres concernés afin de savoir si les alertes antérieures visant le suspect ont été correctement traitées par les services de l’État. Cinq jours après la découverte, lors des questions au gouvernement à l’Assemblée nationale, le Premier ministre répond aux interpellations des députés. Il refuse de réduire l’affaire à un simple fait divers et la présente comme le symptôme d’un problème plus large de société. Il parle aussi du projet de loi sur la protection des enfants, qui sera durci à la lumière de l’affaire Lyhanna. Le lendemain, il complète ces annonces par un projet de décret visant à obliger à motiver les classements sans suite dans les affaires de crimes sexuels sur mineurs. À la différence de son garde des Sceaux, qui avait mis en cause frontalement l’institution judiciaire, le Premier ministre cherchera à inscrire l’émotion dans une réponse gouvernementale plus large, en reconnaissant la responsabilité de l’État sans réduire l’affaire à la seule accusation de la justice. On ne trouve pas de trace de contact entre la famille endeuillée, celles qui n’ont pas été entendues, et le Premier ministre français.

 

ET LES CHEFS DE L’ÉTAT ?

 

Étant en vacances au moment de la découverte des corps, c’est de sa résidence de Châteauneuf-de-Grasse que le roi des Belges réagit le mardi 20 août, soit le lendemain des premières prises de parole officielles de son gouvernement. Se disant « profondément émus » et « se sentant très proches des familles des victimes », les souverains espèrent que « très rapidement toute la clarté sera faite sur tous les aspects entourant ces enlèvements » (8). Avant de publier ce communiqué, le roi avait envoyé un message plus personnel aux parents concernés. Le roi Albert II et la reine Paola recevront ensuite les différentes familles touchées au Palais royal au début septembre. Dès le 4, dans un communiqué, le roi exigera que l’enquête aille jusqu’au bout. Le 10, il s’adresse à la fois au politique et au judiciaire dans un long communiqué où il affirme vouloir toute la vérité sur les affaires. Le 14 octobre, soit six jours avant la grande Marche blanche, une proposition de création d’une commission d’enquête sera déposée au Parlement. Elle sera adoptée trois jours plus tard. Le 18 octobre, deux jours avant la Marche, le roi et la reine organiseront au Palais une table ronde royale avec les responsables politiques, tous les parents des enfants tués, et des experts.

 

En 2026, après la découverte du corps de Lyhanna, Emmanuel Macron intervient d’abord de manière assez brève. Le lendemain, alors que l’identification de l’enfant est confirmée, il se dit choqué par le drame et évoque déjà l’existence d’un dysfonctionnement. Six jours après la découverte du corps, lors du Conseil des ministres, il reprend plus explicitement la main. Il reconnaît des « dysfonctionnements manifestes » et estime que l’affaire pose une question centrale : celle de la protection des enfants, de l’efficacité de l’action publique et de la confiance dans les institutions. Il demande cependant que les responsabilités soient établies avec précision, à partir des inspections engagées dans les services concernés. Dans cette intervention, le président appelle à agir « sans précipitation » et « sans démagogie ». Il ne conteste pas la nécessité de modifier le projet de loi sur la protection de l’enfance, mais demande que ces évolutions se fassent « avec méthode », au regard des faits établis. Sa ligne consiste donc à reconnaître le choc et les défaillances, tout en évitant que la réponse de l’État soit dictée uniquement par l’émotion immédiate. A-t-il, lui, eu des contacts avec la famille concernée et celles qui n’ont pas été entendues alors que leurs enfants dénonçaient des exactions commises par le même agresseur ?

 

30 ANS APRÈS

 

La France restera toujours la France, les contextes des deux événements sont légèrement différents et l’horreur des crimes n’est pas totalement comparable. Mais, à même mécanique, mêmes défaillances, trente ans plus tard, n’y aurait-il pas pu y avoir d’autres réponses ? Avec le recul du temps, même si on a fait beaucoup de reproches aux gestionnaires de l’État lors des événements de 1996, il semble y avoir eu à ce moment de la part des autorités davantage d’empathie que celle manifestée en France ces derniers jours par les personnes au pouvoir.

 

Depuis l’affaire Dutroux, le climat a changé. Personne n’a oublié. En 2012, la libération conditionnelle de la femme de Dutroux, condamnée elle aussi, a ravivé des cendres jamais éteintes. Cette année, « l’anniversaire » de cette dramatique issue fera sûrement à nouveau l’objet d’un vaste traitement médiatique.

La sécurité de leurs enfants préoccupe beaucoup les parents. Parfois trop. Parfois, la peur règne. Les législations ont évolué.

L’affaire Dutroux a fait l’objet d’une longue commission parlementaire, dont les débats ont été retransmis, jusqu’au bout de la nuit, sur la télévision publique. Les révélations qui y ont été faites ont pris la forme d’un véritable feuilleton judiciaire. Tout cela a notamment abouti à une fusion des polices entre les forces de l’ordre relevant des municipalités et la gendarmerie, dépendant de l’armée.

On a aussi beaucoup parlé de revaloriser le secteur de la Justice et des tribunaux.

Mais, de ce côté, l’état des finances publiques n’a jamais permis de transformer les rêves en réalité.

 

En France, trente ans après, quelque chose pourrait-il bouger ? Ou l’émotion populaire est-elle considérée comme un simple feu de paille.

Frédéric ANTOINE. 


(1)  Le 15 août au soir, deux petites filles, Sabine et Laetitia, sont libérées de la cache où elles étaient enfermées par Marc Dutroux. Celui-ci avait été arrêté le 13 grâce à trois lettres de sa plaque de voiture repérées par un étudiant au moment de l’enlèvement d’une des fillettes.

(2)  Ils l’avaient déjà fréquemment fait entre la disparition des filles et la découverte des corps.

(3)  Marie-Noëlle Bouzet est la mère d’Élisabeth Brichet, une fillette namuroise disparue en 1988 et dont le corps ne sera retrouvé qu’en 2004, dans le cadre des suites de l’affaire Fourniret.

(4)  « Il adresse aux parents Russo et Lejeune, qui ont enduré le calvaire de l’attente, en son nom et au nom du gouvernement, ses condoléances émues ainsi que sa profonde sympathie. Ses pensées vont aussi à Sabine et à Laetitia, qui ont recouvré la liberté après avoir vécu un véritable cauchemar. Il encourage les forces de police et les magistrats chargés de l’enquête à poursuivre les efforts entrepris pour faire toute la lumière sur les agissements des auteurs, en particulier pour retrouver An et Eefje et peut-être d’autres victimes. “Il conviendra demain d’analyser ces faits tragiques et d’en tirer toutes les conséquences politiques de manière à mettre tout en œuvre pour éviter leur reproduction”, conclut le communiqué du ministre de la Justice. » (Belga)

(5)   Le Soir, 21/08/1996.

(6)  « Le Premier ministre Jean-Luc Dehaene a fait savoir hier soir, vers 20 heures, qu’il avait appris avec stupéfaction qu’An et Eefje avaient été lâchement assassinées, comme l’avaient été Julie et Mélissa. (…) Il n’a pas de mots pour exprimer l’horreur que lui inspirent de tels actes, indique le communiqué. C’est avec toute la population que le Premier ministre partage le chagrin et la douleur des parents et des familles Lambrecks et Marchal, poursuit le texte. Au nom du gouvernement et en son nom personnel, M. Dehaene adresse aux familles ses plus sincères condoléances et s’associe à leur peine. (…) Il s’associe aussi intensément aux parents de Julie et de Mélissa, pour qui cette nouvelle constitue une épreuve supplémentaire, conclut le communiqué du Premier ministre. » (Le Soir, d’après Belga)

(7)  Le 23 avril 1998, Dutroux s’évade brièvement de prison. Le lendemain, Stefaan De Clerck, ministre de la Justice, et Johan Vande Lanotte, ministre de l’Intérieur, démissionneront immédiatement.

(8)  Le Soir, ibid.

 

08 juin 2026

RTBF : des enfants de l’Alma


Le futur patron de la RTBF sera forcément une ou un « Louvaniste ». Les deux derniers candidats en lice ont en effet accompli l’essentiel de leur formation universitaire à ce qu’on appelait jadis « L’Alma Mater ».


La prédiction n’en est pas une. Il y a 100% de chances pour que le prochain titulaire du poste le plus élevé dans la hiérarchie de la RTBF soit issu de l’UCLouvain, au temps où on l’appelait UCL et, peut-être même encore, l’Université Catholique de Louvain. Certes, la bure ne fait pas le moine (ou la religieuse). Mais cet élément constitue un point commun entre les deux dernières personnes qui, selon les médias, restent en lice avant le choix du Conseil d’administration de l’institution, bien mis à mal récemment.

Sauf erreur ou homonymie, le curriculum scolaire de la candidate retenue commence en effet au Collège Saint-Augustin d’Enghien, option Latin-Grec, à la fin des années 1990, et se poursuit à la Louvain School of Management, dont elle sort ingénieure de gestion en 2005. Juste avant le covid, elle complétera cette formation à la Harvard Business School, en Health Care Delivery Management.

Le parcours scolaire de l’autre prétendant à la succession de Jean-Paul Philippot est plus sinueux. Si elle est née à Madagascar, cette personne a terminé ses études secondaires au Lycée Aristide-Briand d’Évreux (baccalauréat A1 Lettres-Mathématiques), fin des années 1980. Tout en étant ensuite inscrit pendant cinq ans au séminaire d’Évreux, il étudiera à La Sorbonne. Mais l’essentiel de son cursus académique (licence, agrégation, doctorat) en philosophie aura lieu à Louvain-la-Neuve au cours des années 1990. L’intéressé complètera la chose par cette particularité française qu’on appelle une « HDR » (Habilitation à diriger les recherches) obtenue à l’Université de Strasbourg juste avant 20120, puis par un Master exécutif en management public (ULB-UCL-ULg) et un Certificat en management public (École d’Administration publique de la Fédération Wallonie-Bruxelles).

Si la première candidate n’a pas ouvertement et publiquement manifesté de liens avec le « pilier » historique que représentait l’Alma Mater, centrant ses prises de parole sur le secteur de soins de santé et sa gestion, il en est tout autrement de son concurrent, qui n’a jamais caché dans ses nombreux ouvrages, conférences et interviews (1) sa totale relation avec le monde et la foi catholique.

L’une de ces deux personnes sera dans quelques mois commodore d’une flotte dotée d’un vaisseau tout neuf, mais navigant dans la houle et les embruns d’une tempête politico-idéologico-économique particulièrement âpre depuis les dernières élections.

À nouveau, sauf erreur ou omission, il faut remonter à près de 30 ans pour retrouver un timonier de la RTBF ayant accompli (au moins) une partie de son parcours à l’Alma Mater louvaniste. Et encore était-ce déjà, à l’époque, une première depuis 1960. (voir tableau ci-dessous)

Mais en fait, en 2026, cela a-t-il vraiment de l’importance ?

 

Frédéric ANTOINE 

Responsable

Période

Diplôme(s) / formation connue

Université / établissement

Robert Wangermée

1960-1984

Doctorat en philosophie et lettres ; historien/musicologue

ULB

Robert Stéphane (alias Robert Clausse)

1984-1993

Sociologie

ULB,

(probablement (2)

Jean-Louis Stalport

1994-1997

Licence en droit ; licence en droit social

UCL, puis ULB

Christian Druitte

1997-2002

Licence en philologie romane

ULg

Jean-Paul Philippot

2002-2026

Ingénieur commercial

Solvay / ULB

 

(1)   Notamment l’interview de 42 minutes accordée en juillet 2023 à l’émission de La Première  RTBF Ceci n’est pas un selfie.

(2)   Robert Stéphane, de son vrai nom Robert Clausse, était le fils de Roger Clausse, un des fondateurs de la section « journalisme » de l’ULB au lendemain de la 2e Guerre Mondiale, qui prendra la direction de l’INR l’année précédant l’arrivée de son fils dans l’Institut comme journaliste.

 

30 mai 2026

RTVF, avec V comme Veto


Au-delà du séisme politique qu’il crée entre les deux partis au pouvoir en FWB, le vote survenu hier au CA de la RTBF pose une question plus profonde : dans une démocratie, un parti d’une coalition peut-il se désolidariser de son partenaire lors d’un vote et participer à une majorité alternative ?

Un ancien président du CA de la RTBF ne cessait de s’en targuer : même si, sur le papier, l’instance de gestion de l’audiovisuel public est constituée de représentants de la majorité et de l’opposition parlementaires, dans la plupart des cas, les décisions s’y prennent toujours par consensus général.

Vendredi 29 mai, cela n’a visiblement pas fonctionné pour le choix du nouveau directeur de l’information. Une déchirure est intervenue entre les votes des administrateurs Engagés et ceux du MR, deux de ces derniers exprimant un vote négatif, et trois s’abstenant. Alors que nous écrivions sur notre blog, il y a un peu moins de deux ans, que diriger le CA de la RTBF pouvait être pour un parti « un miroir aux alouettes » (https://millemediasdemillesabords.blogspot.com/2024/12/presidence-du-ca-de-la-rtbf-un-miroir.html), force est de constater que, en l’espèce, les alouettes n’ont pas été dupes du miroir.

LA RÈGLE DÉMOCRATIQUE

En démocratie parlementaire, une majorité alternative n’est pas, en elle-même, une anomalie. Elle devient politiquement problématique si elle rompt un accord de coalition sur un enjeu jugé essentiel. Mais, dans un organe autonome comme le conseil d’administration de la RTBF, la règle démocratique première n’est pas la discipline de coalition gouvernementale : c’est le respect du quorum, du vote et de l’intérêt de l’institution. Selon le point 7 du Règlement d’ordre intérieur du conseil d’administration de la RTBF (1), le CA délibère valablement si la moitié au moins des administrateurs est présente, et que, sauf majorité spéciale prévue, les décisions sont prises à la majorité absolue des suffrages exprimés. En droit interne RTBF, la légitimité d’une décision du conseil d’administration ne dépend donc pas de sa conformité aux équilibres d’une coalition gouvernementale, mais du respect des règles de quorum et de majorité prévues par le règlement d’ordre intérieur.

Les principes retenus par l’OCDE (2) renforcent cette idée en affirmant que, dans une entreprise publique, un administrateur n’est pas seulement le prolongement d’un parti. Les standards de gouvernance publique attendent de lui qu’il exerce un jugement objectif et indépendant, dans l’intérêt de l’institution. S’il y a discussion à propos d’une décision à prendre, la charte de l’administrateur du CA de la RTBF [(7 - article 31bis, voir (1)] reconnaît le droit au désaccord, mais elle l’organise : faire acter une opposition, demander un débat supplémentaire, alerter la tutelle, solliciter une expertise.

LE DROIT À LA DÉMISSION

Vendredi, à la suite du vote au CA de la RTBF, un parti y a fait démissionner tous ses membres nommés. Sur le plan strictement légal, un administrateur peut démissionner. La charte RTBF prévoit l’hypothèse de la démission, en demandant d’en informer le président du conseil, les commissaires du gouvernement, le ministre de tutelle et le ministre du Budget, tout en évitant de rendre publiques des informations confidentielles.

Mais, sur le plan démocratique et institutionnel, ce type de comportement est difficilement défendable s’il vise à paralyser l’organe parce qu’un vote régulier a donné un résultat politiquement déplaisant. Aucune règle ne fait de la démission collective un instrument normal de remise en cause d’un vote acquis dans une entreprise publique.

Un parti de gouvernement ne peut pas se comporter comme si toute décision qui lui échappe était illégitime. La démocratie suppose d’accepter qu’une majorité puisse se former autrement que selon les lignes de la coalition gouvernementale, surtout dans un conseil d’administration censé agir dans l’intérêt de l’institution. Sinon, la logique majoritaire cède la place à un droit de veto partisan.

LE PRINCIPE DU VETO MINORITAIRE

En démocratie, le veto minoritaire n’est pas un droit général reconnu à tout parti minorisé dans un vote. Le principe ordinaire reste que la décision se prend à la majorité, dans le respect du droit et des minorités. Comme l’explique Vincent de Coorebyter (3), le « véto minotaire » séduit parce qu’il permet de bloquer une décision dont on ne veut pas, d’« éviter de devoir se soumettre à la volonté des autres ». Il ne peut être légitime que lorsqu’il protège des droits fondamentaux ou des intérêts vitaux. La loi ne le reconnaît donc que dans des cas exceptionnels (4), comme celui de la « sonnette d’alarme » en Belgique.

POLITIQUE DU BLOCAGE

Lorsqu’un parti battu dans un vote utilise son retrait pour empêcher l’institution de fonctionner, on ne se trouve plus dans le veto démocratique encadré, mais dans un veto de fait, partisan et potentiellement abusif. Lors du vote au CA de la RTBF de ce vendredi, on n’a pas eu affaire à « un veto minoritaire légal », principe entendant entraver le processus d’adoption des lois par dépôt massif d’amendements, discours-fleuve, interprétation pointilleuse du règlement, etc. (5), mais à une forme de blocage institutionnel : comme la minorité ne dispose pas d’un droit de veto dans le vote, elle tente de créer un veto de fait par retrait.

S’il se déroule dans une assemblée parlementaire, cet acte ostentatoire fait partie de la vie politique, et amène le plus souvent à un déblocage rapide. Dans une entreprise publique, il en va tout autrement, puisqu’il fige totalement le fonctionnement institutionnel de l’organisation. Toute décision qui serait prise par la « nouvelle majorité » du CA en l’absence du principal parti de la majorité perdrait en effet de sa légitimité.

ET APRÈS ?

La procédure de remplacement des administrateurs est prévue à l’article 11 du décret portant statut de la RTBF : « L’administrateur qui cesse d’exercer ses fonctions avant l’expiration de son mandat est remplacé par son suppléant suivant l’ordre déterminé par l’élection du Parlement. Il en achève le mandat. » Reste à voir s’il existe encore assez de suppléants MR élus en début de législature : cela semble bien être le cas.

Mais les suppléants pourraient aussi démissionner. Dans ce cas le même article (§7) prévoit que « le Parlement pourra, à la demande du chef de groupe de ce groupe politique reconnu, procéder à la désignation d’un nombre d’administrateurs effectifs et suppléants équivalent, sans appel à candidature, sur la base d’une proposition émanant du chef de ce groupe politique reconnu. »

On suppose que le chef de groupe s’en référera pour cela à son président de parti, si tant est que lui-même, et ce dernier, désirent entamer cette procédure. Car le blocage pourrait aussi venir d’un non-remplacement des administrateurs sans suppléants. Le royaume de la Reine des Neiges s’étalerait alors de l’opérateur public et de son CA.

En attendant d’être libérée/delivrée, toute décision du CA de la RTBF sera entachée de soupçon. Y compris celle du choix de l’administrateur général, où comme nous l’écrivions de longue date, le MR compte bien peser de tout son poids.

On se demande si tout cela aurait eu lieu si, au lieu d’un seul nom, le comité permanent avait proposé deux choix au CA…

Frédéric ANTOINE. 


(1) https://ds.static.rtbf.be/article/pdf/2024-03-22-r-1712652776.pdf
(2) OCDE (2024), Lignes directrices de l’OCDE sur la gouvernance des entreprises publiques 2024, Éditions OCDE, Paris, https://doi.org/10.1787/bf2b9e01-fr.
(3) https://cdps.ulb.be/2016/10/27/droit-de-veto-et-democratie
(4) https://www.crisp.be/fr/catalogue/1902-lobstruction-parlementaire-en-belgique.html
(5) https://shs.cairn.info/article/CRIS_2289_0005/pdf

 

28 mai 2026

De Standaard en français : est-ce que cela vaut la peine ?


Quel intérêt Wallons ou Bruxellois francophone ont-ils à s’abonner à l’édition francophone du Standaard ? Aide-t-elle à mieux comprendre la Flandre ou à avoir un regard flamand sur l’actu ? Pas sûr. Analyse.

C’est une initiative unique en son genre dans un pays où les deux principales communautés culturelles s’ignorent mutuellement. Créé le 4 décembre dernier, De Standaard propose en français, et pour 4€/mois, une sélection quasi quotidienne d’articles de l’édition flamande originale. Cette innovation a-t-elle pour ambition de fournir aux lecteurs francophones des informations sur la Flandre, ou un regard flamand sur l’actualité qu’ils ne trouveraient pas ailleurs en français ? La réponse est : oui, un petit peu. Mais pas vraiment. Comme si cela n’était pas le premier but de cette production journalistique dans la langue de Voltaire.

 

Pour répondre à cette question de recherche, une petite étude a été menée sur les titres des articles de l’édition en français parus ces dernières semaines (voir détails méthodologiques dans la note au bas du texte). Les résultats valent évidemment uniquement pour la période analysée. Mais, sur un mois, il est déjà possible de dessiner des tendances et d’avancer prudemment des éléments de réponse.

 

UN ŒIL SUR LE MONDE… 

 

Premier élément de réponse : non, il ne semble pas que le but premier de l’édition en français soit d’informer le lecteur francophone sur la Flandre. 45% des sujets (207 articles) concernent une actualité se situant « hors Belgique », et 8% de textes sont sans ancrage local précisément identifiable par leur titraille. Les sujets « belges » représentent un peu moins de 50% du corpus. Mais 26% sont des sujets « nationaux » (118 articles) . On ne recense qu’environ 14% d’actualités concernant la Flandre (64 articles). Pus de 6 % de sujets sont bruxellois et 1% wallons.

 

 

Cette préférence pour l’international se confirme lorsque l’on classe les articles selon leur thématique et non plus en fonction de leur « localisation ».

 

 

… ET MOINS SUR LA BELGIQUE

 

L’international et les questions géopolitiques sont au centre de 18% des articles de l'échantillon (le graphique est en nombres absolus). Les problématiques relatives à l’énergie, au climat et à l’environnement  concernent 14% des textes, tout comme la culture, les médias et les arts. Les sujets sociaux se situent au même niveau de pourcentage, devant les thématiques liées à la politique et aux institutions belges. Les autres catégories n’atteignent pas 10% dans le corpus.

 

 

 

 

 S’il est logique que la quasi-totalité des articles de géopolitique traitent de l’étranger, il faut souligner qu’on retrouve aussi des sujets « hors Belgique » dans plus de la moitié des articles relatifs aux technologies, et dans près de la moitié dans ceux qui parlent d’énergie et de climat, de médias et de sports.

 

 

 

Les sujets abordant la Belgique sous angle politique et institutionnel se retrouvent le plus fréquemment dans la catégorie des articles abordant le pays de manière « nationale » (>50%). C’est un peu moins le cas dans les rubriques relevant du social (40%) et de l'économie (35%).

 

UN LÉGER REGARD FLAMAND

 

Parmi les 64 articles qui traitent spécifiquement d’une actualité flamande, un cinquième abordent des questions de société et de vie quotidienne. La politique est traitée dans 15% des sujets, l’environnement 13%. Les autres catégories de sujets sont en dessous des 10%.

 

 

 

Le volume de l’échantillon est trop faible pour décrire précisément les thématiques dont traitent les articles sur la Wallonie et Bruxelles. Pour la capitale, se détachent un peu les articles sur la politique et les arts. Pour la Wallonie, seul le sport se distingue. 

 

QUELLE VALEUR AJOUTÉE ?

 

Cette étude d’un petit corpus de titres d’articles confirme que la sélection en français des articles du Standaard n’est pas d’abord réalisée pour donner aux francophones un accès spécifique à l’actualité du nord du pays. Elle se présente plutôt comme le reflet de la richesse éditoriale globale du quotidien, une fenêtre qui ne traite pas uniquement de la Belgique et de la Flandre, mais se distingue en abordant de nombreux sujets de politique internationale ou de société. Pour le lecteur francophone, la valeur ajoutée spécifique apparaît surtout dans les articles consacrés à la Flandre ou ayant un cadrage flamand. Mais cette valeur ajoutée, bien réelle, reste très minoritaire dans le flux global. Au-delà de savoir si De Standaard parle de la Flandre, on peut se demander si cette dimension est assez forte et assez visible pour pousser un lecteur francophone à s’abonner, même pour 4€. Alors que d’autres médias en langue française peuvent lui fournir une bonne partie des mêmes informations. Mais sans la touche spécifique au Standaard.

 

FINES ADAPTATIONS

 

Au-delà des thématiques et des localisations, De Standaard parle-t-il différemment à ses lecteurs flamands et francophones ? Pour tenter un début de réponse, une petite étude ponctuelle a été ici menée sur un jour, le 26/05. Il s’agit d’une comparaison entre l’offre de titres de la sélection francophone et ceux qui étaient disponibles gratuitement sur le site web original en néerlandais. 

 

La version française est, semble-t-il, réalisée par une équipe de traducteurs sur base des articles néerlandophones. C’est en tout cas ce qu’écrit le journal à l’occasion des 4 mois de l’édition francophone (1). Mais, présentant le projet fin 2025, le journal était plus discret à ce propos, expliquant plutôt qu’une « équipe de journalistes bilingues recrutés pour ce projet traduit De Standaard à l'aide de l'intelligence artificielle. Leur mission est de restituer fidèlement l’original dans une langue française naturelle et de qualité. » (2) Ce qui n’est pas tout à fait la même chose… 

 

En décembre 2025, dans la présentation du projet, le journal écrivait : « De Standaard en français proposera également du journalisme personnel, beaucoup de sujets cultures, des conseils pratiques, des opinions et du lifestyle. » (3) En définitive, y a-t-il une french touch dans ces choix et dans l’écriture ?

 

En ce qui concerne les titres, ceux du côté francophone sont très fréquemment des retranscriptions des titres en néerlandais, parfois très légèrement adaptés (voir tableau en bas de ce texte). Les différences entre les versions ne sont pas spectaculaires, mais il en existe quelques-unes. L’étude n’a pas analysé les textes en eux-mêmes.

 

Dans certains cas, le titre de la version française est plus explicite : “1.400 mensen”  (“1.400 personnes”) devient “1.400 Palestiniens”. Dans d’autres cas, elle atténue : “kindermisbruik” (“abus sur enfants”) devient “violences contre des enfants”. “Concourskiller” (“tueuse de concours”) disparaît au profit d’une formulation plus neutre. Dans d’autres cas, elle dramatise légèrement : “reageert voor het eerst” (“réagit pour la première fois”) devient “sort du silence”. Et parfois, elle recadre complètement l’accroche : “ Franse spookdorpen zoeken inwoners : ‘Ik heb Marc Coucke een brief gestuurd of hij niet wil investeren in ons dorp’ (“Des villages fantômes français cherchent des habitants : J’ai envoyé une lettre à Marc Coucke pour lui demander s’il ne voulait pas investir dans notre village’”) devient :“Trop chers ou trop délaissés : ces villages français qui peinent à rester habités”.Le néerlandais mise sur l’image des “villages fantômes” et la référence à Marc Coucke (4) ; le français préfère une formulation plus analytique et explicative.

UN CAS EMBLÉMATIQUE

Le jour analysé suit le dramatique accident survenu au passage à niveau de Buggenhout. La lettre en français du rédacteur en chef Karel Verhoeven, qui précède chaque jour la présentation de la sélection d’articles, place l’accident au centre de l’édition du jour : Après l’accident tragique impliquant un minibus scolaire à un passage à niveau de Buggenhout, une question demeure : comment cela a-t-il pu se produire ? Dans la sélection française, le sujet est traité par deux entrées : Demi-barrières, feu rouge et collision mortelle : ce que l’on sait du drame de Buggenhout et Une journée irréelle à Buggenhout : “On ne réalise pas encore bien”.

Côté néerlandophone, plus de titres portent sur le drame, notamment : “Ontreddering na ongeval met schoolbus waarbij kinderen van 12 en 15, chauffeur en begeleider omkomen” (“Consternation après l’accident impliquant un bus scolaire, dans lequel des enfants de 12 et 15 ans, le chauffeur et l’accompagnatrice sont morts”), Slagbomen hier zijn niet veilig” (“Les barrières ici ne sont pas sûres)”. “Het gebeurde in een flits” (“Cela s’est passé en un éclair”.) Het dringt nog niet goed door” (“On ne réalise pas encore bien”).

La version française semble plus didactique. Le titre Demi-barrières, feu rouge et collision mortelle : ce que l’on sait… fournit au lecteur francophone les éléments de compréhension immédiats. Les titres néerlandais jouent davantage sur l’émotion locale, la citation ou le récit. Mais le francophone ne disposait-il pas déjà, par son exposition médiatique générale, des éléments factuels et de contexte, et ne cherchait-il pas justement autre chose que ce que ses propres médias auraient pu lui fournir sur ce sujet ?

SÉLECTIONS DU READER

Comme annoncé dès sa création, l’édition française ne reprend pas tout le flux du site néerlandophone. Elle opère un filtrage. Exemples de contenus non repris dans la sélection en français du jour étudié : Natalia hertrouwt op Barbados en Klaasje loopt rond met nieuwe haardos (Natalia se remarie à la Barbade et Klaasje se promène avec une nouvelle coiffure) Sujet people / célébrités flamandes.  Een kwart van de finalisten van de Elisabethwedstrijd komt uit de Muziekkapel. Wat is hun geheim? ‘Een artiest moet geen kloon van zijn leraar worden’ (Un quart des finalistes du Concours Reine Elisabeth vient de la Chapelle musicale. Quel est leur secret ? ‘Un artiste ne doit pas devenir le clone de son professeur’). Sujet culturel belge, il n’est pas repris dans la liste francophone, alors qu’un autre article sur le Concours Reine Elisabeth, celui sur Maria Zaitseva et Lionel Martin, l’est. Ruimtevaartaandelen schieten omhoog, Ferrari zakt weg (Les actions du spatial s’envolent, Ferrari recule). Sujet économique et boursier connexe à Ferrari. Non repris comme titre français. Snel mee met het nieuws van de dag (Comprendre rapidement l’actualité du jour”). Format de résumé quotidien également non repris.

Les titres en français du jour sont très majoritairement issus du site néerlandophone de De Standaard, sous forme de traductions, de condensations ou d’adaptations. L’édition française n’est pas non un miroir complet du site néerlandophone. Elle filtre, hiérarchise et reformule. Certains contenus néerlandophones ne sont pas repris dans les 23 titres ; d’autres, comme Lectrr, cartoon van de dag (Lectrr, dessin du jour) sont présents et traduits dans le carrousel francophone, mais hors liste des articles.

Dans le cas étudié, DS en français offre bien au lecteur francophone un accès à certains sujets flamands ou à certains cadrages venus du nord du pays. Buggenhout en est l’exemple le plus net dans cette édition. Mais cette valeur ajoutée flamande ne structure pas toute l’offre du jour. Elle est diluée dans une sélection composée de nombreux articles internationaux, économiques, culturels ou pratiques sans lien spécifique avec la Flandre (voir exemples en bas de texte [4]). Ce sont des articles qui peuvent être intéressants, mais qui ne répondent pas directement à la promesse implicite d’un média-passerelle vers la Flandre. Un lecteur francophone peut trouver des sujets comparables dans des médias francophones généralistes.

POUR 4€…

L’étude des titres d’un jour confirme l’analyse plus large portant sur tout un mois. L’édition française du Standaard fonctionne moins comme une vitrine exclusivement consacrée à la Flandre que comme une sélection francophone du journal néerlandophone destinée lui « donner une idée » de ce qui constitue la diversité de son ofgre. Sa valeur distinctive pour un lecteur francophone apparaît lorsqu’elle donne accès à des sujets flamands ou à un regard flamand sur l’actualité belge.  Mais cette valeur ajoutée est intermittente et cohabite avec une offre généraliste que le lecteur peut souvent trouver ailleurs en français, et peut déjà avoir trouvé avant la lecture de la sélection des articles du Standaard.

Cette offre ne coûte que 4€/mois, alors que le welkom tarief digital de De Standaard en néerlandais est de 4,25€/semaine (18€/mois), et que l’abonnement numérique du Soir est actuellement en promotion à 2,49€/semaine (10€/mois), avec un tarif « normal » est deux fois plus élevé. Ce n’est donc pas un gros investissement. Mais cela ne concerne qu’une sélection d’articles…

Pour ceux qui en veulent plus sur la Flandre sans bourse délier, il reste toujours, dans un autre style, le clone de hln.be, le fameux 7sur7.be, qui se nourrit, lui aussi, de plus en plus de traductions d’articles de la presse flamande… mais de chez DPG, et pas de chez Mediahuis.

Frédéric ANTOINE

 

Note méthodologique

Le corpus comprend les titres des éditions du 24 avril au 26 mai 2026, soit 461 titres issus de 25 éditions quotidiennes. L’étude ne concerne que les titres. Les visuels et les dessins de presse en ont été exclus. La catégorisation a été réalisée pour les besoin de l'enquête et ne correspond pas à un classement en rubriques fait par le journal. Pour des raisons de facilité (il ne s’agit ni d’une thèse ni d’un mémoire de fin d’études), le traitement a été réalisé avec l’aide de l’IA.

 

(1)  « Dès qu’un article en néerlandais a été relu par les secrétaires de rédaction, l’équipe de DS en français entre en action. Sept traducteurs expérimentés, venus d’horizons et de secteurs différents, travaillent chaque jour par équipes de deux ou trois et prennent en charge l’ensemble des textes. Ce n’est pas une mince affaire. Car chaque traduction exige une approche globale. Il faut traduire le texte, bien entendu, mais chaque article doit aussi subir un véritable travail de révision. Chaque jour surgissent une foule de questions, comme dans l’exemple de la citation de Georges-Louis Bouchez. Sur le plan de la traduction d’abord – que faire, par exemple, du mot « middenveld », qui dans le vocabulaire footballistique signifie « milieu de terrain » et n’a pas, dans une contexte politico-économique, d’équivalent en français ? Sur le plan culturel ensuite – qui est donc ce Ruben Van Gucht qui défraie la chronique en Flandre, et qu’est-ce que cet accord sur l’azote dont les Flamands parlent si souvent ? Sur le plan institutionnel, enfin – les niveaux de pouvoir sont scindés en Belgique, mais les communautés ne sont pas forcément organisées selon la même logique. Et ainsi de suite. » (DS en français, 17/04/2026)

 (2)  Bienvenue à De Standaard en français, 3 décembre 2025.

 (3)  Ibidem.

 (4)  Dans l’analyse du 26/05/2026, une partie importante des 23 titres n’a pas de lien spécifique avec la Flandre ni avec un regard flamand : Détroit d’Ormuz ; Iran / Trump ; Ferrari ; Samsung ; Cuba ; Chine ; Paris ; villages français ; Sonny Rollins ; conseil de vie quotidienne. 

Comparaison des titres de l’édition du 26/05/2026 

DS en français

Titre néerlandais original + traduction

Commentaire

1.400 Palestiniens bloqués à Gaza malgré un visa pour la Belgique : Prévot défend l’arrêt des évacuations

“1.400 mensen zitten vast in Gaza ondanks visum voor België” — “1.400 personnes sont bloquées à Gaza malgré un visa pour la Belgique”

Très proche. Différence intéressante : le néerlandais dit “mensen” — “personnes”— tandis que le français précise “Palestiniens”. Le titre français rend donc l’identité des personnes concernées plus explicite.

Le scandale de clientélisme ne met pas seulement le gouvernement bruxellois, mais aussi le PS lui-même sous forte pression

“Cliëntelisme-schandaal zet niet alleen Brusselse regering maar ook PS zelf onder zware druk” — “Le scandale de clientélisme ne met pas seulement le gouvernement bruxellois, mais aussi le PS lui-même sous forte pression”

Traduction quasi directe. Le cadrage politique est le même.

Les bodycams arrivent dans les transports publics : “Un effet dissuasif sur les jeunes ? Je ne le pense pas”

“Personeel openbaar vervoer mag straks bodycams dragen” — “Le personnel des transports publics pourra bientôt porter des bodycams”

Même sujet. Le français raccourcit le titre et met davantage en avant l’arrivée des bodycams, alors que le néerlandais part du droit donné au personnel.

Le patron de Fedasil sort du silence sur l’arrêt controversé de l’accueil : “Nous sommes à la limite du cadre légal”

“Baas Fedasil reageert voor het eerst op commotie rond opvangstop” — “Le patron de Fedasil réagit pour la première fois à la polémique autour de l’arrêt de l’accueil”

Traduction très proche. Le français “sort du silence” donne une formulation un peu plus journalistique et dramatique que “reageert voor het eerst” — “réagit pour la première fois”.

Dries Van Langenhove condamné pour incitation à la haine après sa conférence à la KU Leuven

“Dries Van Langenhove veroordeeld voor verspreiden van rassenhaat tijdens lezing”— “Dries Van Langenhove condamné pour diffusion de haine raciale lors d’une conférence”

Le titre français condense. Le néerlandais est plus précis juridiquement avec “verspreiden van rassenhaat” — “diffusion de haine raciale”.

La pénurie de pétrole due à la fermeture du détroit d’Ormuz est moins grave que redouté

“Olietekort door sluiting Straat van Hormuz minder groot dan gevreesd” — “La pénurie de pétrole due à la fermeture du détroit d’Ormuz est moins importante que redouté”

Traduction directe.

Presque un accord avec l’Iran, ou alors bombarder ? Pour Trump, les deux peuvent aller de pair

“Bijna een akkoord met Iran, of toch bombarderen?” — “Presque un accord avec l’Iran, ou tout de même bombarder ?”

Traduction très proche. “Of toch bombarderen?” — “ou tout de même bombarder ?” — garde le même effet de contraste brutal.

Paris secoué par un scandale de violences contre des enfants dans le périscolaire

“Parijs opgeschud door schandaal rond kindermisbruik in buitenschoolse opvang”— “Paris secoué par un scandale d’abus sur enfants dans l’accueil extrascolaire”

Sujet identique, mais différence de ton. Le néerlandais “kindermisbruik” — “abus sur enfants” — est plus frontal que le français “violences contre des enfants”, qui atténue légèrement la qualification.

La nouvelle Ferrari “Elettrica” fait fuir les investisseurs et polarise les fans : “Nous ne comprenons pas très bien la stratégie”

“Nieuwe Ferrari ‘Elettrica’ schrikt beleggers af en polariseert fans” — “La nouvelle Ferrari ‘Elettrica’ effraie les investisseurs et polarise les fans”

Traduction directe. Le verbe néerlandais “schrikt af” — “effraie / fait reculer” — est rendu par “fait fuir”, un peu plus imagé.

À Cuba, Washington cible Gaesa, le holding militaire au cœur de milliards cachés

“Washington richt pijlen op Cuba’s verborgen miljarden: Gaesa” — “Washington braque ses flèches sur les milliards cachés de Cuba : Gaesa”

Même sujet, mais le néerlandais est plus offensif. “Richt pijlen op” — littéralement “braque ses flèches sur”, soit “cible” — donne une image plus agressive.

Maria Zaitseva se perd un peu dans l’imposé, Lionel Martin captive l’oreille et le regard

“Concourskiller Maria Zaitseva liep wat verloren in het plichtwerk” — “La tueuse de concours Maria Zaitseva s’est un peu perdue dans l’œuvre imposée”

Le français atténue le mot très marqué “concourskiller” — littéralement “tueuse de concours”. Le titre néerlandais est plus vif et plus idiomatique.

Sonny Rollins (1930-2026) : le colosse du saxophone ténor était devenu si populaire qu’il en avait lui-même souffert

“Sonny Rollins (1930-2026): de kolos van de tenorsax werd zo populair dat hij er zelf onder leed” — “Sonny Rollins (1930-2026) : le colosse du saxophone ténor était devenu si populaire qu’il en avait lui-même souffert”

Traduction directe.

Je n’ose pas dire à ma voisine qu’elle rend notre appartement invivable

“Mijn buurvrouw maakt ons appartement onbewoonbaar en ik durf niet te klagen” — “Ma voisine rend notre appartement inhabitable et je n’ose pas me plaindre”

Sujet identique. Le français “je n’ose pas dire” est un peu plus doux que “ik durf niet te klagen” — “je n’ose pas me plaindre”.

 

 

 

 

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