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Regard médias

Il y en a des choses à dire sur les médias en Belgique…

09 mars 2026

LE VRAI « POURQUOI » DE LA POSSIBLE DISPARITION DE LA CRÉATION RADIOPHONIQUE


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Le fonds d’aide à la création radiophonique (FACR) réduit de 75% cette année ? Oui et non. Certaines infos peu correctes ont circulé, y compris sur ce blog. Alors, oui, l’aide aux projets de réalisations radio va être mise à la portion congrue. Mais ce n’est pas vraiment par volonté politique. Plutôt un choix de ne pas faire qu’il en soit autrement.

 

Sur ce blog, dans une pétition et dans le monde de la création radiophonique, on s’est beaucoup ému du possible rabotage des moyens du FACR à 25% de ceux de l’an dernier. La décision n’a finalement pas encore été prise, mais le sera sans doute prochainement : c’est la part des recettes du FACR destinée à subsidier la création d’œuvres radiophoniques qui sera compressée, passant d’environ 400.000€ à un peu plus de 100.000€. Mais cela ne veut pas dire que toutes les instances qui bénéficient des largesses du Fonds seront mises à la même enseigne. Seule la création pâtira de cette réduction. Parce que, depuis toujours, le budget mis à la disposition de la commission du FACR qui sélectionne de facto les projets (1), ne constitue que la partie résiduaire de la manne provenant les contributions imposées, directement ou indirectement,  aux réseaux privés et à la RTBF sur leurs chiffres d’affaire publicitaires.  L’aide à la production d’émissions arrive en dernier lieu. Et, de mémoire de quelqu’un qui a suivi l’historique du FACR de sa création début des années 1990 à 2020, il en a toujours été comme cela. Ce n’est donc pas la première fois qu’il y a des grincements de dents, que les membres de la commission interpellent le politique, voire même font grève pour exprimer leur colère. La grande différence entre ces crises passagères antérieures et la situation d’aujourd’hui est que celle-ci risque de devenir récurrente, et donc endémique. Ce qui veut dire lentement mortelle pour le secteur, sauf si on rebattait toutes les cartes (et qu’on avait envie de le faire). Explication.

UNE IDÉE DE GÉNIE

Lors de sa naissance en 1991, le FACR avait été imaginé comme un moyen détourné d’apporter une aide publique aux radios privées indépendantes, locales ou associatives. Ne pouvant subsidier directement l’une ou l’autre radio, l’idée du politique était d’alléger leurs dépenses en finançant la production certains de leurs programmes, tenant compte que cela ne concernerait évidemment pas les radios disk-jockeys, les « robinets à musique », ou les émissions de pure animation (jeux, talks, etc). Les missions originelles du FACR étaient de soutenir la production d’œuvres radiophoniques originales (fiction, documentaire, création musicale, programmes à dimension culturelle ou éducative), de financer les frais de production (écriture, réalisation, post-production) et de favoriser l’expression d’auteurs et de producteurs indépendants.

Lors de sa création, la subtilité du montage avait été de trouver de l’argent pour cela… à la RTBF, qui venait de se voir autorisée à diffuser de la publicité commerciale en radio. Le FACR, qui n’aidait des émissions que sur des radios privées, était ainsi alimenté par une contribution obligatoire (et pas une taxe [2]), d’abord fixe, puis ensuite représentant 2% des recettes nettes pub en radio du service public. Une idée de génie… mais qui ne donnait pas au Fonds de grands moyens. La « vraie » manne publicitaire, elle, était du côté des réseaux privés. Les temps changeant, le décret sur l’audiovisuel de 2003 (3), remodifié en 2008, corrigera cela, décidant que les radios en réseau devaient également participer annuellement au financement du Fonds d’aide à la création radiophonique. Pas sur base d’un pourcentage de recettes pub, mais de manière plus forfaitaire. Ce que confirme le décret SMA de 2021. Cette contribution ne concerne que les réseaux, pas les radios indépendantes, et est mentionnée dans la convention d’autorisation de chaque réseau.

 

UN FAMEUX TRÉSOR

Que les opérateurs privés soient obligés d’apporter un écot annuel au magot du FACR n’est pas passé sans que ceux-ci s’étranglent plus qu’un peu. Comment imaginer qu’un tel montant puisse être seulement destiné à financer des productions qui devaient, en tout cas d’abord, être diffusées sur des radios privées ? D’autant que ces œuvres ne trouvaient la plupart du temps refuge que sur des radios associatives ou locales, puis sur la RTBF et des radios publiques étrangères. Tandis que les réseaux privés, eux, ne s’y sont jamais intéressés et n’en ont quasiment jamais diffusé.

L’élargissement des missions du FACR va se faire en deux temps. Le premier, qui s’inscrit dans la continuité d’un support aux petites radios et celles dites « associatives », se situe en 2009.À partir de ce moment-là, le FACR est clairement défini comme un « fonds budgétaire de la Communauté française ».  Constatant que les projets soutenus par le FACR sont de plus en plus proposés par des producteurs indépendants (ou des boîtes de prod) qui n’ont souvent aucun lien avec les radios privées qui ont besoin d’aide, et que celles qui diffusent ces productions n’y trouvent pas d’intérêt pécuniaire, le gouvernement change son fusil d’épaule et décide d’accorder aussi, « via le FACR », une subvention annuelle forfaitaire aux radios reconnues comme pouvant en bénéficier. Mais le gouvernement décide aussi que la Commission de sélection du FACR n’aura rien à dire à ce propos. C’est… le CSA qui sera chargé de reconnaître la qualité de « radios associatives et d’expression à vocation culturelle ou d’éducation permanente », condition préalable à l’octroi de la subvention. Plusieurs catégories de radios aidables seront établies, permettant aux heureuses bénéficiaires d’obtenir chacune une subsidiation annuelle d’un peu de 6.000€ à un peu moins de 10.000€, ce qui devait notamment leur permettre d’enfin payer les droits d’auteur pour lesquels la SABAM les poursuivait. À l’heure actuelle, 21 radios bénéficient de cette aide annuelle récurrente, qui doit être ponctionnée sur les recettes du Fonds.

Le nouveau décret SMA matérialise aussi l’idée que l’aide aux radios n’est pas l’aide à la création, mais que les deux sont importantes. L’aide à la production d’œuvres radio a en effet permis l’éclosion en Belgique francophone d’un vrai secteur de journalistes-réalisateurs-créateurs de radio. Le nouveau décret décide donc que le FACR peut aussi financer des structures d’accueil destinées à aider la création radiophonique. Dans ce cas, la Commission du FACR sera associée à l’évaluation des prestations fournies par le bénéficiaire de la subvention. À l’heure actuelle, le seul atelier reconnu est l’ACSR, qui conclut avec la FWB une convention de 5 ans, renouvelée depuis lors. Le montant accordé à cette structure de création doit aussi être ponctionné chaque année sur les recettes du Fonds.

L’APPEL DU DIGITAL

Le deuxième temps de l’évolution du Fonds manifeste un tournant dans la philosophie des missions de base du FACR. À côté de l’aide à la création et aux radios, le gouvernement se laisse cette fois séduire par les sirènes de l’industrie radiophonique et, surtout, de la RTBF, convaincues que l’avenir du média radio n’était pas dans la FM, mais dans le DAB+, dont tout le monde ne cessait de clamer les (théoriques) mérites. En 2012, le décret SMA est une nouvelle fois modifié. Il ajoute aux Fonds trois missions. Le FACR peut aussi financer la « transition numérique radiophonique », notamment liée au déploiement de la radio numérique (DAB+). Le décret prévoit que le FACR peut soutenir les investissements techniques et la promotion et l’accompagnement du passage au numérique. Il dit aussi que le Fonds peut apporter un soutien aux projets de valorisation d’archives sonores et « aux projets de diffusion internationale ».

Concrètement, le principal bénéficiaire de ce nouvel axe de missions du Fonds sera la société coopérative Maradio.be, qui promeut la numérisation de la radio. Mais qui a eu d’abord longtemps comme fer de lance la popularisation du DAB+, qui ne passionne pas bon nombre de Belges francophones. Une convention pluriannuelle lie la FWB à la coopérative. La dernière, trisannuelle, se terminera à la fin de cette année. De mémoire de quelqu’un qui a suivi l’historique du FACR de sa création à 2020, sauf erreur dans ses souvenirs, et en tout cas à l’époque où il suivait la vie du FACR, la Commission n’a jamais été amenée à évaluer les résultats et à donner un avis à propos de cette convention avant son renouvellement. Toutes ces nouvelles missions doivent évidemment être financées avec le même magot annuel. Mais l’affaire rencontre cette fois davantage d’intérêt auprès des opérateurs des réseaux privés, qui aimeraient voir le DAB+ remplacer la FM pour que disparaisse le coût de leurs émetteurs en modulation de fréquence. Par contre, côté participation à la sélection de projets de création radio, le fauteuil réservé aux réseaux privés restera souvent vide.

Le décret SMA sera encore une fois légèrement modifié en 2018, puis une version coordonnée résumera tout cela en 2021. Les missions du Fonds budgétaire y sont bien mentionnées, mais l’ordre dans lequel elles sont énumérées dans le texte n’est pas un classement par priorité. Comme attendu, le décret confirme que le soutien aux projets soutenus par la Commission d’aide à la création n’est qu’une infime partie des financements opérés par le Fonds. Ce que ne dit pas le décret, mais qui va de soi quand on y réfléchit, est que la mission d’aide à la création, qui était la raison première de création du FACR il y a 35 ans, est devenue résiduaire. En effet, toutes les autres dépenses sont soit obligatoires (financement des radios associatives reconnues par le CSA), soit liées à des conventions pluriannuelles qu’il faut honorer, et qui sont d’ordinaire reconduites sans réelle discussion. Tout cela payé, la Commission de création doit se contenter de l’argent restant…

DES GRAPHIQUES QUI PARLENT

La même histoire se raconte par les chiffres. Les rapports annuels du Fonds (en tout  cas depuis le début des années 2000) révèlent la progressive diversification de ses dépenses au fil du temps, permettant de repérer la place qu’arrivent à occuper à côté de la création (ci-dessous bleu foncé) le financement des radios associatives (en orange)  puis de la transition numérique (en vert).

Un regard cumulatif par année est plus parlant encore. Il démontre la croissance des dépenses engagées, surtout à partir de 2013, avec un pic en 2020 et un niveau resté très élevé par la suite.

 L’évolution du ratio de distribution par secteur est également éclairant. Alors qu’au milieu des années 2000, plus de 70% des dépenses du Fonds étaient destinées à l’aide à la création radiophonique, cette proportion varie ensuite entre 30 et 40%, et s’est stabilisée ces dernières années aux alentours des 30%. La proportion de l’aide accordée aux radios associatives reconnues par le CSA est désormais à un niveau à peu près identique, après une période où elle était plus élevée (4). Par contre, l’aide à la transition numérique a crû au milieu des années 2010 pour atteindre environ 30% du montant total des dépenses du Fonds.

 

Sur base du rapport 2025 du Fonds, on peut estimer que les secteurs de la création, de la transition numérique et de l’aide aux radios représentent chacun un peu plus de 30% des dépenses, et le soutien à la structure de création 10%. 

 

L’EXPLOSION DES RECETTES

 

Ce qui a permis cette croissance quasi exponentielle des aides est évidemment l’apport de la contribution des réseaux privés.

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Alors que la contribution de la RTBF seule ne permettait qu’une aide modeste, de l’ordre d’un peu plus de 200.000€ au début des années 2000, tout change avec l’arrivée des réseaux (les données pour 2009 ne sont pas claires à établir, car le premier appel à contribution des réseaux a été lancé en mai 2009 et les réseaux n’ont réagi que lentement (6). On ne sait comment les versements des radios privées ont été comptabilisés en 2009. En 2010, par contre, le montant de l’apport des privés prend en compte des régularisations de 2009, ce qui explique le pic de cette année-là.

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À partir de 2011, l’apport de la RTBF ne représente ainsi plus qu’environ 30% des recettes du Fonds, le reste étant assuré par les privés.

 

LES FONDS DU FONDS

 

Les calculs qui suivent sont un peu plus périlleux, car certaines dépenses, liées notamment à la création, sont en pratique étalées sur plusieurs années (paiement par tranche), et une erreur dans la comptabilisation est toujours possible. Mais, en gros, la confrontation des recettes et des dépenses a de quoi poser question.

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Longtemps, les dépenses pour l’aide à la création et le montant fourni par la RTBF s’équilibraient naturellement, et pour cause, puisqu’il s’agissait d’un système de vases communicants. Parfois, il y a eu des ajustements d’une année sur l’autre (5). Quand, en 2008, le FACR se voit aussi confier le financement de l’aide aux radios associatives, l’équilibre financier devient impossible, le montant accordé aux productions de création restant ± stable. Mais, à partir de 2009, comme le FACR entrevoit l’arrivée de l’apport des radios privées, la situation se met à changer. Un horizon de bonheur s’ouvre pour le Fonds grâce à la mise à contribution des réseaux. De 2010 jusqu’en 2018, les recettes engrangées dépassent largement les dépenses.

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La balance des recettes/dépenses en atteste : la fin de la période 2000-2010 est un peu  difficile, mais les “bénéfices” s’envolent dès 2010, et ce, jusqu’en 2018. Mais comment, depuis 2019, le Fonds a-t-il pu réaliser année après année toutes les dépenses engagées, puisqu’il est supposé ne bénéficier comme rentrées que des contributions de l’opérateur public et des réseaux privés ? Là est tout le mystère. Selon la mémoire de quelqu’un qui a suivi l’historique du FACR de sa création à 2020, avant cette date déjà, il avait parfois semblé aux membres de la Commission du FACR que les montants mis à leur disposition ne leur permettaient pas de soutenir toutes les œuvres qu’ils auraient souhaité aider. Dans les premières années, on faisait appel aux surplus éventuels de l’année antérieure. Mais, par la suite, cela n’a plus été possible, car cette cagnotte était devenue un « fonds de réserve » intangible. Pour avoir la clé du coffre, il fallait en appeler alors aux autorités supérieures, ce qui était délicat, très rare et très risqué, et avait des chances de se heurter à un niet ministériel. Par la suite, l’autorisation de recourir à  ce « fonds de réserve » semble avoir pu être accordée à certains moments par le politique. Mais voilà : vu l’état des finances de la FWB, ce fonds  joue depuis des années un rôle important dans la balance budgétaire globale de la Communauté Française, plus que mal en point. Autrement dit, toute ponction dans cette escarcelle ne ferait qu’aggraver les finances de la FWB. Le coffre-fort du FACR est donc fermé, et plus que cela, bloqué.

 

LA CLÉ DU COFFRE

Selon toutes vraisemblance, la décision  de « réduire à 25% l’aide à la création » doit se lire comme une volonté du gouvernement actuel de geler toutes les réserves possibles de la FWB pour réduire son déficit, ou son apparence. Si c’est bien de cela qu’il s’agit, il faudrait comprendre le choix politique comme étant celui de ne plus permettre au FACR, sous quelque motif que ce soit, de dépasser en dépenses le montant de ses recettes annuelles. Avec plus de 1,4 million d’euros, celles-ci sont certes confortables. Mais, comme évoqué plus haut, elles servent d’abord à remplir les obligations auxquelles le Fonds est astreint : financer les radios associatives choisies par le CSA, financer l’ACSR puisque celui-ci a passé une convention avec la FWB, et soutenir Maradio.be, coopérative elle aussi sous convention. D’où le faible solde qui restant pour aider des projets de création radio quand on comptabilise les choses sur un seul exercice budgétaire.

Est-ce un one-shot ? Sans doute que non, car un gouvernement qui cherche à faire des économies partout ne donnera pas demain la clé de ce coffre. Par contre, comme l’argent du FACR ne provient que de la RTBF et des privés, même s’il n’est pas le fruit d’une « taxe non affectée » (2), c’est tout comme : le montant global dont dispose le Fonds ne pourra jamais être attribué à d’autres postes du budget de la FWB. Si rien ne bouge, la situation actuelle risque donc de perdurer. Jusqu’à ce qu’un autre ministre (ou un autre gouvernement) fasse preuve de plus de largesse ? S’ils le peuvent un jour ?

Pour que la création radio en Belgique francophone ne devienne pas exsangue ou rachitique, dans le contexte actuel, il n’y a donc qu’une solution : revoir politiquement la clé de répartition des dépenses du FACR. Ce qui affecterait inévitablement l'un ou l'autre des bénéficiaires récurrents. Soit en diminuant le montant de l’aide accordée aux radios associatives reconnues (ou en fixant des critères plus stricts de reconnaissance). Soit en attendant que les conventions actuellement en cours avec l’ACSR et Maradio.be arrivent à échéance et fassent l’objet d’une renégociation sur de nouvelles bases. Moins d’argent pour eux entraînerait plus de revenus pour la création. Là se trouvent des choix politiques. À condition qu'il y ait une volonté (ou une sensibilisation) à ce niveau, et que les généreux donateurs qui alimentent le Fonds acceptent que leurs obligations actuelles soient  au moins maintenues en l’état…

Frédéric ANTOINE.

(1)  Le ou La ministre valide quasiment toujours les choix faits par la commission.

 (2)  Contrairement au Fédéral, aux Régions, aux provinces ou aux communes, les Communautés n’ont pas la capacité de lever l’impôt.

(3)  Article 161.

(4)  Car des radios reconnues par le CSA ont soit disparu, soit perdu leur reconnaissance. Plus il y a de radios reconnues, plus ce poste pèse dans la répartition des recettes du Fonds.

(5)   Utilisation d’une année sur l’autre du « boni » de l’année précédente si le montant des projets soutenus avaient, cette année-là, été plus bas que l’apport RTBF.

(6)  Il y a un certain flou à ce propos dans les rapports annuels du FACR, et le « bilan radio » publié par le CSA  en 2011 ne révèle que les chiffres 2010.

 

 

26 février 2026

AVIS DE DÉCÈS DE LA CRÉATION RADIOPHONIQUE ?


 Après les « économies »  de la FWB sur les médias de proximité, voici celles sur l’aide à la création radiophonique : on parle de moins 75% prévus cette année. De quoi tuer tout un secteur dont la Belgique francophone peut être fière.
 
Selon des informations qui paraissent fiables, le gouvernement de la Fédération Wallonie Bruxelles (FWB) devrait décider ce 28 février de réduire de 75% le montant alloué au Fonds d’aide à la création radiophonique (FACR). Dans le budget ajusté en juillet 2025, la dépense prévue pour ce poste était de 400.000€. En 2023, elle se situait à 450.000€. Si l’information diffusée se confirme, le Fonds ne devrait plus disposer que de 100.000€.
 
Or, cette somme couvre à la fois l’aide à la transition numérique, l’appui aux structures d’accueil et le financement de la création d’œuvres radiophoniques. Selon le rapport 2024 du Fonds établi par le service général de l'Audiovisuel et des Médias du ministère de la FWB, 10 à 15% du subside accordé au Fonds avaient été destinés à la transition numérique, c’est-à-dire en gros à un soutien au consortium maradio.be (qui vise principalement à promotionner le DAB+) et 20 à 25% au financement des structures d’accueil, en l’occurrence l’ACSR (Atelier de création sonore radiophonique). Le soutien à des projets de programmes de radio de création bénéficiait donc de 60 à 70% du montant du fonds. Ce qui signifie que, si le FACR ne reçoit plus que 100.000€, à peine 60.000 à 70.000€ seront disponibles pour financer des programmes. Sachant que, pour que la production puisse être réalisée a minima, une aide de 15.000 à 18.000€ est d’ordinaire accordée par projet, cela veut dire que le FACR ne pourrait plus soutenir que maximum 4 ou 5 projets par an. Alors que, en 2024, il avait pu soutenir la création de 26 projets d’émissions.
 
ARRÊT DE MORT
 
Si elle s’applique, cette mesure signe l’arrêt de mort de la création radiophonique en Belgique francophone, qui n’existe majoritairement que grâce à du financement public.
Or, notre petite Communauté était devenue un vivier de  la création radio reconnue dans toute la francophonie et au-delà. Le FACR, créé en 1991 pour apporter indirectement de l’aide aux radios associatives et locales, est en effet devenu au fil du temps le levier qui a permis l’émergence d’une génération d’auteurs-réalisateurs d’œuvres radiophoniques, tant dans le domaine du documentaire que celui de la fiction. De nombreux grands noms de l’art radiophonique sont des Belges francophones. Une réputation telle qu’elle a longtemps rendu malades les créateurs français, mis à la portion congrue chez eux par les aides de l’État et de Radio France, et qui n’avaient souvent pu compter que sur Arte Radio pour pouvoir s’exprimer. Un temps — et l’auteur de ces lignes peut en témoigner dans le détail — , les appels à projets envoyés au FACR provenaient ainsi parfois de Français qui s’étaient trouvé des producteurs résidant en Belgique francophone pour pouvoir trouver le moyen d’exercer leur art…
 
En FWB, le FACR a permis l’émergence d’une réelle profession, celle d’auteur radiophonique de documentaire ou de fiction, tout comme il y en a dans le cinéma ou dans l’audiovisuel. L’application de la mesure annoncée entraînerait purement et simplement la disparition de ce secteur professionnel.
 
PAS ASSEZ POPULAIRES ?
 
Bien sûr, on pourra répondre à ce faire-part mortuaire que ces aides permettaient certes la production d’œuvres radiophoniques, mais que, comme celles-ci devaient d’abord être diffusées sur des radios privées, et que seules les radios associatives ou d’expression les accueillaient d’ordinaire, cela n’assurait pas à ces programmes une large audience.  C’est vrai. Sauf que, longtemps, des émissions de la RTBF La Première ont aussi trouvé dans ces productions de quoi nourrir du temps d’antenne à moindres frais. Ce n’est pas l’émission Par Ouï-dire de Pascale Tison, diffusée tous les jours à 22h, qui pourrait affirmer le contraire. Mais voilà, l’émission est passée à la trappe à la rentrée de septembre 2025, de même que d’autres programmes du service public, comme Le fantôme de la radio, qui mettaient en avant des univers sonores particuliers. De nouveau, on dira que Par Ouï-dire n’avait pas des millions d’auditeurs. Sauf que, avec les podcasts, l’écoute des productions radiophoniques de création ne se limite désormais plus à un one-shot en linéaire. Mais ce n’est visiblement pas du côté de ce type de podcasts que la RTBF a choisi d’investir lorsqu’il s’est agi de sauver les meubles face aux velléités politiques de réduire son financement. Alors qu’il n’y a pas beaucoup de produits radio plus culturels que les émissions de création. Cherchons l’erreur, une fois de plus…
 
Et ce, surtout que les productions de création sont désormais clairement installées sur des plateformes de podcasts, et commencent à y trouver un nouveau public. Depuis 2020, le FACR est ainsi progressivement devenu un fonds dédié à la création radiophonique et sonore (podcasts inclus), avec une gestion rapprochée de celle du CNC français.
 
HOLD-UP SUR LE MAGOT PUB ?
 
Comme dans le cas des médias de proximité, si cette mesure est bien appliquée, on s’étonnera (s’il en était besoin) qu’elle touche un aussi petit poste budgétaire. Qu’est-ce que 300.000€ d’économies face au gouffre des finances de la FWB ? Là, comme pour d’autres coupes budgétaires, cela ressemble à un grain de sable sur une plage. À moins que l’intention ne soit pas seulement de réduire un déficit, mais aussi, sinon d’abord, de supprimer un certain type de productions culturelles atypiques, prônant une très large ouverture, n’hésitant pas à traiter des sujets touchy et donnant la parole à ceux qui ne l’ont d’ordinaire pas…
Mais cela, bien sûr, personne ne peut le croire.
 
Enfin, et surtout, on s’étonnera que cette coupe touche un poste budgétaire qui est supposé être alimenté par une taxe spécifique. Le Fonds d’aide à la création radiophonique est en effet principalement financé par une contribution obligatoire imposée aux opérateurs radio, calculée notamment sur leurs recettes commerciales et prévue par le décret audiovisuel 2021 de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Le site officiel du service « audiovisuel et médias » de la FWB le confirme : le FACR est bien « alimenté par les contributions financières des radios privées et de la RTBF », le CSA ayant précisé dans un avis de 2023 que le montant en question était calculé sur base du chiffre d’affaires publicitaire brut de chaque éditeur. (ce qui n’avait pas plu à tout le monde…).
 
Théoriquement, le montant fixé dans le budget de la FWB pour le Fonds doit donc correspondre au montant récolté par la taxe (soit ± 450.000€ au début des années 2020 et 400.000€ en 2024). On comprend mal que tout récemment les recettes publicitaires des radios aient chuté de manière telle que leur contribution ait fondu au point d’être réduite de 75%. À moins qu’il ne soit actuellement plus question de considérer que le FACR est financé par un pourcentage ponctionné sur les recettes pub des radios ? Étrange tout de même. Et grave dans les conséquences…
 
Frédéric ANTOINE

24 février 2026

LES GESTAPISTES ET LA RADIO BELGE


(voir note 3) 

Des journalistes de la radio proche de la Gestapo ? Oui, il y a eu en Belgique. Mais du temps de l’été 1940 à début septembre 1944, à l’époque de Radio Bruxelles, la radio de l’occupant allemand…

 

Le personnel de radio nazie était essentiellement composé de nombreux Belges, dont certains étaient déjà à l’INR avant l’invasion de 1940. Le 28 mai 1940, date de la capitulation belge, malgré les sabotages réalisés par le personnel de l’INR au début de la guerre, les Allemands reprennent l’usage des studios de l’Institut national de radiodiffusion (place Flagey à Ixelles). Comme on avait aussi saboté tous les émetteurs de l’INR, les premières diffusions utiliseront d’abord des moyens techniques provisoires, dont des émetteurs mobiles militaires. Les premiers programmes réguliers de la radio nazie débuteront au cours de l’été 1940. Ils dureront jusqu’à la libération de Bruxelles, le 3 septembre 1944.

 

COLLABO

 

Comme l’ont très bien analysé Céline Rase, Dirk Luyten et plusieurs historiens des médias, on peut distinguer deux périodes dans la brève histoire de cette radio qui était associée de la Gestapo. 

La première, qui peut qualifier Radio Bruxelles de « radio d’occupation encadrée », dure jusqu’au début 1942. Au cours de cette période, les Allemands cherchent surtout à rétablir la stabilité et à convaincre les Belges d’ accepter passivement l’occupation. La radio sert alors à maintenir une apparence de normalité, la Militärverwaltung adoptant encore une politique relativement prudente en Belgique.

La propagande est modérée et indirecte. La radio accorde une grande place à la musique, aux programmes culturels et aux émissions de divertissement. L’information est contrôlée, mais est souvent présentée sous une forme qui se veut « professionnelle ». Le personnel est composé d’anciens professionnels de l’INR dont la collaboration est soit opportuniste, professionnelle, ou parfois justifiée comme continuation du service public. La dimension rexiste reste encore limitée.

 

PRO-NAZIE

 

À partir de 1942 s’opère un véritable tournant. Radio Bruxelles devient une radio de propagande militante. Plusieurs événements poussent les Allemands à changer leur stratégie: l’entrée en guerre totale du Reich, la radicalisation du nazisme en Europe occupée, la montée du rexisme militant, le développement de la Résistance et la nécessité pour l’occupant de mobiliser idéologiquement. La politique d’occupation se durcit. La radio devient explicitement antibritannique, antisémite, anticommuniste, pro-nazie et pro-rexiste. On passe d’une propagande d’influence à une propagande de mobilisation. Les commentaires politiques y prennent une place centrale. Radio Bruxelles est alors vraiment proche des nazis, et donc de la police politique nazie, la Gestapo.

Le personnel « professionnel » qui était resté à radio Bruxelles part ou est marginalisé. L’antenne est occupée par des rexistes, des idéologues collaborationnistes et des journalistes engagés politiquement. La station prend le rôle d’outil militant. De nombreux Belges, qui avaient continué à écouter Radio Bruxelles à la place de l’INR, ne serait-ce que pour se divertir un peu, cesseront alors d’être des auditeurs de cette station. L’audience de la BBC et des émissions londoniennes de Radio Belgique augmente clairement.

 

PAS IDÉOLOGIQUEMENT HOMOGÈNE

 

À Propos du personnel de la station, Céline Rase, qui a réalisé sa thèse sur Radio Bruxelles et enseigne actuellement à l’UNamur et l’UCLouvain Saint-Louis (1), sort des jugements simplificateurs et de la totale comparaison avec des gestapistes. Pour elle, Radio Bruxelles n’était pas un bloc idéologique homogène. Elle distingue plusieurs profils au sein du personnel.

D’abord les collaborationnistes convaincus. Ils sont une minorité, mais très visible : militants rexistes, idéologues fascisants, journalistes engagés politiquement, chroniqueurs assumant la propagande. Ce sont eux qui donnent l’image globale de la station.

Ensuite : les professionnels opportunistes, regroupant des anciens employés ou freelances du monde radiophonique, des techniciens, des musiciens, et des administratifs et des personnes cherchant à continuer leur métier ou à conserver un revenu. Leurs motivations principales : survivre professionnellement, éviter le chômage, maintenir une carrière. Ils ne se perçoivent pas toujours comme collaborateurs politiques.

Enfin, le personnel contraint ou « captif ». Ce sont des cas plus minoritaires, mais attestés : des employés restés faute d’alternative, des personnes pensant limiter la propagande de l’intérieur, des individus sous pression économique ou administrative.

 

PARCOURS ÉVOLUTIFS

 

Céline Rase souligne que les membres du personnel de Radio Bruxelles ont suivi des trajectoires évolutives. Leurs positions ont changé avec le temps. Certains entrés en 1940 dans une logique professionnelle deviendront plus engagés après 1942 — ou quitteront la radio lorsque la propagande se radicalise. L’historienne estime que la collaboration radiophonique a relevé d’un continuum, pas d’une catégorie unique. Une grande partie de sa thèse est consacrée aux commissions d’épuration qui, après 1944, ont dû « juger » le personnel de la radio nazie. Ell souligne qu’ils ont dû traiter des degrés très différents d’implication, des responsabilités difficiles à hiérarchiser, des frontières floues entre travail médiatique et action politique.

 

DES NOMS…

 

Quelques noms restent toujours associés à cette radio « collaborationniste », voire « gestapiste ». Parmi les responsables majeurs, il y a avait un certain Louis Carette, qui fera ensuite une carrière sous le nom Marceau et sera académicien. Journaliste avant-guerre à l’INR, il sera chef du service des actualités de Radio Bruxelles de1940 à 1942 et sera condamné à 15 ans de travaux forcés en 1945. En 1942, son poste sera repris par Marc Carghèse (alias William Dubois), condamné à mort par contumace après la guerre. Gabriel Figeys, chef des émissions françaises, est une autre figure importante de la ligne éditoriale initiale. Il sera condamné à la Libération à la perpétuité et déchu de ses droits civils.

 

Serge Doring, journaliste rexiste dirigera certaines émissions après 1942. Il sera lui aussi condamné à mort par contumace. Henri de Thier, directeur du service littéraire et dramatique, quittera la radio en 1942, au moment de radicalisation politique. Jean Denis, idéologue rexiste, interviendra à l’antenne dans des émissions politiques, tout comme José Streel, intellectuel rexiste et théoricien du mouvement de Léon Degrelle, qui sera exécuté en 1946. Paul Colin, journaliste et propagandiste collaborationniste lié au milieu rexiste et à la presse pro-allemande, est un autre acteur pro-nazi actif dans la sphère médiatique sous l’occupation.

 


Les speakers constituent une catégorie importante dans les études de Céline Rase car ils avaient une visibilité publique importante, mais des responsabilités politiques variables. Forts présents à l’antenne, des animateurs marqueront les esprits : Marcel Lempereur, speaker et présentateur, Georges Guilmin, animateur, René Delange, speaker, ou André Haguet (présentation et annonces) (2).

Côté culture, il  y a aussi le cas particulier du dramaturge Michel de Ghelderode, accusé après la guerre d’avoir collaboré à Radio Bruxelles, mais qui n’aura qu’une sanction administrative limitée (suspension), sans condamnation pénale lourde. 

 

DES GESTAPISTES ?

 

Reste à savoir si, entre 1940 et 1944 ou aujourd’hui, il y a une quelconque pertinence à qualifier des journalistes de « gestapistes » dans la mesure où la Gestapo était une police politique, un organe répressif, impliquée directement dans des arrestations, des tortures et des déportations.

Radio Bruxelles était un instrument de propagande médiatique sans pouvoir policier ni judiciaire. Céline Rase souligne implicitement cette distinction essentielle : la propagande est la participation idéologique à un système, tandis que la répression est une participation directe à la violence d’État. Même si la propagande soutient un régime criminel, elle n’est pas équivalente à l’action policière.

Après la Libération, une partie de l’opinion publique belge sera tentée d’assimiler tous les collaborateurs à des criminels nazis. Céline Rase montre que l’épuration elle-même a dû abandonner cette vision simplifiée pour établir des sanctions graduées et différentes catégories de responsabilité. Selon l’historienne, les travailleurs de Radio Bruxelles furent des acteurs d’un système de propagande collaborationniste, mais ils ne constituent ni un groupe homogène ni une organisation comparable aux appareils répressifs nazis.

 

Ainsi, si des proches du « gestapisme » il y eut un jour à la radio en Belgique, il est bon de se rappeler que c’était il y a plus de 80 ans…

 

Frédéric ANTOINE

 

(1)

RASE, Céline. Interférences. Radios, collaborations et répressions en Belgique (1939-1949). Namur : Presses universitaires de Namur, coll. Histoire, Art et Archéologie, 2021, 494 p.

RASE, Céline. Les ondes en uniforme : la propagande de Radio Bruxelles en Belgique occupée (1940-1944).
Namur : Presses universitaires de Namur, 2011, env. 200 p.

RASE, Céline. « Radio Bruxelles au pilori ». Des ondes impures à l’épuration des ondes. Contribution à l’histoire de la radio, des collaborations et des répressions en Belgique (1939-1950). Thèse de doctorat en histoire, Université de Namur, 2016. Direction : Axel Tixhon.

 

(2)

Cette liste ne se veut évidemment pas exhaustive ni dénonciatrice. Elle énumère seulement les fonctons et les rôles.

 

(3) L'image date de 1942, mais le drapeau nazi n'a, je pense, jamais flotté au-dessus du paquebot Flagey…

 

erratium: dans la version de base de ce texte, il a été question du Mime Marceau, ce qui est une erreur d'homonymie regrettable.  

 

22 février 2026

DESPERATELY SEEKING RTBF MIX


Autoroute Bruxelles-Ostende. À la sortie de Gand, perte du signal radio de La Première (RTBF). Réflexe normal : enclencher RTBF Mix sur le DAB+. Mais, malgré une mise en chasse de l’autoradio dans tous les sens, la radio de la RTBF pour la Flandre semble avoir disparu. Sans tambour ni trompette. Et pour cause…

 

RTBF Mix, c’était un transpondeur radio DAB+ diffusant sur la Flandre un mélange (mix) des radios de la RTBF La Première, Classic 21 et VivaCité Sports, selon les heures de la journée. En effet, passé Gand vers la côte, par exemple, il devient très difficile d’encore capter la RTBF, car quasiment toutes les fréquences FM et DAB+ sont occupées par radios flamandes ou hollandaises. Avec le DAB+, le problème était réglé : le service public francophone était audible partout du côté flamand. Et l’auteur de ces lignes ne doit pas être le seul à avoir cru ces derniers temps que RTBF Mix était toujours un service offert par l’opérateur public francophone.


SILENCE RADIO

Sauf que, sans faire à ce propos une quelconque publicité, ce service initié le 1er janvier 2019 est tombé à la trappe le 1er septembre dernier (même si, selon certaines sources, le flux était audible jusqu’au 8 ou 9 septembre). Aucun article sur le site de la RTBF, aucun communiqué, aucun article dans les journaux à propos de cet événement, pas si insignifiant que cela. La seule communication officielle semble se trouver dans la FAQ technique de la RTBF où figure le 4 septembre 2025 la question : « Je n’arrive plus à capter RTBF Mix en DAB+. Est-ce un problème technique ? », ce à quoi le FAQ répond : « La diffusion de RTBF Mix en DAB+ a été arrêtée définitivement », la décision s’inscrivant dans un plan d’économies. Devoir chercher dans une FAQ pour avoir l’info : autant dire que, volontairement, la nouvelle est restée en plein brouillard…

 

FEUE L’AM

Nous allons bientôt comprendre pourquoi. Mais peut-être faut-il d’abord rappeler ce qui avait justifié la création de RTBF Mix. Jusqu’au 31 décembre 2018, si on ne parvenait pas à écouter la RTBF en FM en Flandre, il suffisait de se brancher sur les émetteurs radio de la RTBF de l’antique bande de fréquences AM (modulation d’amplitude), dont le signal se propage bien plus  loin que celui de la FM. La Première s’entendait alors partout côté flamand, même à la côte, tout comme VivaCité.


Mais voilà : le 1er janvier 2019, la RTBF a mis fin à jamais à ses émetteurs AM, qui existaient depuis près de 80 ans. Alors que l’Inforoute de la RTBF continuait à donner à longueur de flashs des nouvelles des embouteillages du côté des tunnels d’Anvers ou de l’E411 vers le littoral, notamment, la plupart de ces radioguidages tombaient dans le vide : ils ne pouvaient plus être entendus par des automobilistes pouvant rencontrer ces problèmes sur leur route. Et qui, à Arlon, se préoccupe de ce qui se passe au Craeybeckxtunnel ?  Un de ces beaux paradoxes belges, pas  très loin du surréalisme national.

Cet écueil avait été relevé à l’époque par certains observateurs lors d’un recueil de suggestions survenu avant un renouvellement du contrat de gestion de l’Institut public. Soulignant ce paradoxe, ils se demandaient comment continuer à pouvoir informer les francophones, et les automobilistes francophones, en Flandre.

 

UNE AFFAIRE DE MUX

RTBF Mix fut la (bonne) réponse du service public. Sauf que l’opérateur francophone avait espéré que son alter ego flamand lui aurait généreusement offert une place sur son mux DAB+, en lui proposant un donnant-donnant côté francophone, puisque c’est la RTBF qui gère l’ensemble des mux DAB+ dans le sud du pays. Mais les Flamands n’ont pas voulu, redoutant sans doute d’être accusés de soutenir le « franskiljonse imperialisme ».

On a parfois dit qu’ils avaient préféré offrir un flux à BBC World Service plutôt qu’à la RTBF, mais cela ne semble pas tout à fait exact. Car, en Flandre, le multiplex de la VRT n’assure que la diffusion de contenus liés au service public. Lors du lancement du DAB+ en 2015, l’autorité flamande avait choisi de confier la diffusion des radios privées à la société Norkring België, filiale de la société norvégienne Telenor (depuis que la VRT avait renoncé elle-même à diffuser ses programmes par voie hertzienne, comme le font tous les opérateurs audiovisuels publics européens, ses transmissions tant FM que TNT avaient déjà été confiées à Norking) (1). Norking, qui s’appellera ensuite Belgian Tower Company, gère ainsi d’abord « le » mux le plus rentable de Flandre : le 11A, qui transporte en DAB+ les signaux des principales radios privées flamandes (et certaines de leurs déclinaisons numériques spécifiques) : Qmusic, Joe, Nostalgie, NRJ, mais aussi BBC World Service et d’autres radios nationales commerciales. Celui qui exploite 11A contrôle l’infrastructure DAB commerciale en Flandre.

En octobre 2018, Norkring reçoit l’autorisation d’exploiter un deuxième réseau commercial national DAB+ flamand, celui où la RTBF achètera un canal pour RTBF Mix et qui comprend d’autres radios, comme Joe 80’s & 90’s, Joe Easy, Q-Foute Radio et Willy Class X. En 2023-2024, la licence d’exploitation du premier mux, le fameux 11A, arrive à échéance. Le gouvernement flamand lance un appel d’offres public pour moderniser le réseau, réduire les coûts pour les radios, améliorer la couverture indoor et sécuriser la transition numérique. Les grands groupes médias flamands DPG Media et Mediahuis, propriétaires des principaux réseaux de radios, insistent pour que le nouveau concessionnaire réduise leurs frais de diffusion numérique, devenus lourds après la généralisation du DAB+ en Flandre.

Plusieurs opérateurs se portent candidats à côté de Norkring, dont les Hollandais de Broadcast Partners. Ceux-ci promettent une optimisation énergétique, une meilleure densité d’émetteurs et une couverture mobile améliorée. Tout cela avec des coûts d’exploitation plus bas que Norkring, un modèle tarifaire plus attractif pour les radios et… une mutualisation des coûts avec ses réseaux néerlandais (toujours le vieux rêve flamand d’un grand Benelux avantageux pour eux).

UN COUP MORTEL

Le gouvernement flamand finit par choisir Broadcast Partners. Norkring perd donc le mux 11A, qui était sa poule aux œufs d’or. Son modèle économique s’effondre. Seul, le réseau secondaire devient non rentable. Début 2025, l’opérateur norvégien décide d’arrêter les frais et restitue tout simplement aux autorités flamandes sa licence pour le mux 2, en ne se préoccupant pas de laisser sur le carreau toutes les radios qui diffusaient via ce mux (dont RTBF Mix). Face au risque d’extinction du multiplex, le gouvernement flamand interviendra, le régulateur des médias (VRM) cherchera une solution rapide, et une licence temporaire d’exploitation de ce mux jusqu’à fin 2027 sera accordée à un consortium associant DPG Media et Mediahuis.

Toutes les radios ont donc été sauvées… mais la RTBF choisit l’occasion pour sauter du train en marche.

PAS SANS AUDITEURS

Il faut être honnête : les enquêtes d’audience radio, toujours menées via l’ancestral carnet d’écoutes, révèlent que les auditeurs déclarés de RTBF Mux ne sont pas légion. Mais ne sont pas rien non plus. Pour une station ne diffusant qu’en DAB+ et n’ayant jamais fait l’objet de promotion, RTBF Mux se comporte mieux que certaines des radios « digital only » de la RTBF, ou certaines autres radios privées.

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La station a ainsi souvent touché plus de 7.000 auditeurs/jour, avec un pic à près de 9.000 fin 2023.

Ses parts de marché ne sont pas non plus superbes : au mieux, elles atteignent 0,2% de PDM. Mais, comme écrit plus haut, RTBF Mux n’est jamais dernière au classement des radios figurant dans les données du CIM, et se trouve souvent plus haut que plusiurs radios qui existent toujours.

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Et sa durée d’écoute n’a a rien à envier à celle d’autres radios, tenant compte qu’il s’agit pour la plupart de durées liées à des déplacements en voiture. 

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Le pic de durée d’écoute atteint en effet… 3 heures, et l’écoute est souvent proche des 2h ou 1h30. Pas mal, tout de même. D’autant que, comme RTBF Mux diffuse les mêmes programmes que La Première, Classic 21 ou VivaCité, rien ne dit que, lors des enquêtes, les répondants n’ont pas mentionné ces radios-là plutôt que le Mix.

POIGNARD À PLUSIEURS COUPS

Pourquoi un tel assassinat ? L’argument officiel d’une disparition liée aux restructurations budgétaires de la RTBF, passe mal alors que le service public maintient d’autres radios n’émettant qu'en DAB+ et ne recueillant pas des scores d’audience beaucoup plus enviables que RTBF Mix. Et ce, d’autant que Mix ne coûtait rien en termes de production d’émissions. Elle nécessitait simplement la location du canal sur le mux flamand.  Et, sauf erreur, elle n’a jamais fait l’objet de campagnes de promotion coûteuses incitant les francophones de Flandre et surtout les automobilistes se déplaçant en Flandre à écouter cette station.

Le fait de se retrouver dans un mux possédé en partie par DPG, coactionnaire de RTL Belgique avec Rossel, le grand concurrent du service public, aurait-il joué ? Cela n’a pas de sens non plus.

Le mystère reste donc entier. D’une part parce que cette radio assurait une présence radiophonique du service public francophone sur tout le territoire belge, ce qui peut aussi se lire dans le cadre d’une stratégie politique de rapport avec la Flandre (dont les émetteurs de Schoten et de surtout de Sint-Pieters Leeuw, près de Bruxelles, avec leurs 300 mètres de hauteur, couvrent quasiment toute la Wallonie). Il est étonnant que le gouvernement de la FWB n’ait pas pris cet élément politique en compte : accepte-t-on qu’un service public fasse une économie dans un secteur ayant  un poids politique stratégique vis-à-vis des revendications flamandes ?

UNE BALLE DANS LE PIED

D’autre part, et peut-être d’abord, on ne peut être qu’étonné de constater (à défaut de l’avoir appris très officiellement) que le service public, fer de lance de la présence du DAB+ en Belgique, a été le premier (avant l’opérateur privé RCF) à mettre la clé sous le paillasson d’une de ses diffusions en numérique terrestre. Comme (petit) aveu de la faiblesse du DAB+, il y a difficilement plus évident : finalement, le DAB+ ne touche vraiment pas grand monde, et coûte plutôt cher. Donc, c’est là qu’il est normal d’opérer des coupes budgétaires.

Comment, alors, encore soutenir que le DAB+ est « la » solution d’avenir pour la radio ? Aujourd’hui, dans les voitures, les applis permettent d’écouter en radio IP toutes les stations du monde, y compris celles de la RTBF. Depuis 2022, Tesla supprime progressivement les tuners FM-DAB+ de ses véhicules. Les constructeurs chinois, comme BYD, NIO, XPeng, etc., conçoivent désormais leurs systèmes audio autour de la 4G/5G embarquée permanente, d’assistants vocaux, d’écosystèmes d’applications et du streaming audio et vidéo. Dans les automobiles connectées, le tuner est devenu un élément secondaire par rapport à un accès audio aux plateformes et des radios IP.

Le moyen le plus simple pour écouter la RTBF ou d’autres radios francophones en Flandre est donc bien de passer par son téléphone ou les services audio numériques intégrés au véhicule. Sauf si on veut écouter la radio française ICI Nord [ex- France Bleu Nord], dont les émetteurs FM couvrent une partie du territoire flamand. Mais si telle est la solution dans ce cas par rapport au DAB+, pourquoi ne le serait-ce pas aussi dans d’autres ?

Rappelons toutefois que, malgré tout, la radio hertzienne reste le seul média qui subsiste lors de catastrophes, et que,  dans à ces moments-là, l’autoradio est sans doute le meilleur moyen d’encore pouvoir écouter une radio lorsqu’on ne dispose plus de transistor à piles ou de radio à manivelle. La panne d’électricité survenue en Espagne l’an dernier l’a brillamment confirmé.

Frédéric ANTOINE

 

(1) La VRT arrêtera de diffuser ses programmes en hertzien TNT le 1er décembre 2018, alors qu’il tombe sous le sens que le rôle d’un service public est d’être accessible gratuitement partout et tout le temps…

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