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Regard médias

Il y en a des choses à dire sur les médias en Belgique…

26 juillet 2020

La Première ministre monte enfin à la tribune

Il y a du changement dans l'air dans la communication de l'Etat fédéral au terme des séances du CNS, le Conseil National de Sécurité. Lors des deux dernières conférences de presse, la Première est montée à la tribune. Cela change tout!

Jusqu'à fin juin, les orateurs des conférences de presse du CNS étaient tous réunis autour d'une même table, la Première ministre se trouvant plus ou moins en son centre. Le nombre impair de chefs de gouvernements des Régions et Communautés, ajouté à la Première ministre, entraînant la présence de six personnes autour de la table, Mme Wilmès ne pouvait en effet se trouver exactement au milieu de la table, comme en témoigne cette capture d'écran de la conférence de presse du 24/06.

En plus de cette position non centrale, lors de ces conférences de presse, la Première a, jusqu'à fin juin, toujours eu coutume de s'exprimer assise. Comme nous l'avons relevé dans un article précédent (1), elle apparaissait de la sorte comme ayant le même statut que les autres personnalités présentes. Même si c'était elle qui prenait le plus la paroles, elle était en quelque sorte "une parmi d'autres", tous positionnés sur pied (ou fauteuil) d'égalité.

De la sorte, l'oratrice se trouvait aussi dans l'axe de la caméra située au fond de la salle de conférence de presse. S'adressant aux journalistes présents, elle parlait aussi fréquemment en même temps aux spectateurs suivant la diffusion de l'événement en direct ou en différé, ou en voyant des extraits lors de séquences des JT. Une confusion entre 'communication gouvernementale' et 'conférence de presse' qui nous avait interpellé dès le premier article de ce blog (2).

C'EST MOI LE CHEF!

Le 15 juillet, puis le 23, tout change. Alors que le gouvernement qu'elle dirige ne dispose plus de pouvoirs spéciaux depuis le 1er juillet, la Première ministre change la donne, du moins dans la partie "allocution" de la conférence de presse.


La disposition de la table n'a pas changé, mais un septième lieu de parole a été ajouté à sa droite. Si elle se trouve assise à la table, la Première y occupe donc désormais la place centrale, et le cadrage de la caméra, prenant la scène dans son ensemble, ne s'y trompe pas, que ce soit le 23/07 (à gauche) ou le 15/07 (à droite). L'esthétique et l'équilibre du plan sont rétablis, et la place du milieu qui lui incombe naturellement, apparaît clairement.

Mais, surtout, lors de son allocution, moment essentiel où sont communiquées les nouvelles mesures et décisions, Mme Wilmès n'est plus une simple oratrice parmi d'autres. Elle occupe désormais la place de primus inter pares en se distinguant du lot des participants.
En l'occurrence, se distinguer, c'est se séparer.


Pour sa prise de parole, qui constitue l'essentiel de la conférence de presse, la Première se rend désormais à une tribune. Certes, elle se trouve ainsi décentrée par rapport à la table, mais ce décentrement attire sur elle tous les regards.
De plus, en étant au pupitre, flanqué du sigle .be, l'oratrice se tient du même coup debout. Et le fond de l'image se voit occupé par les drapeaux belge et européen.
Une mise en scène qu'utilisent fréquemment les chefs d'Etat lors de leurs communications officielles.

NOUVELLE STATURE

Ce changement de positionnement a tout d'un changement de stature. S'exprimer debout alors que l'assistance est assise met clairement l'orateur en évidence, et souligne l'importance de sa communication. Le fait que la tribune ne soit pas directement accolée à la table où se trouvent les chefs de gouvernements régionaux permet à l'oratrice de paraître isolée des autres intervenants. Elle n'est plus au même niveau qu'eux, elle les domine.

Télévisuellement, le dispositif permet à la caméra permet de la saisir seule à l'image. Elle est bien le capitaine du navire, et c'est elle qui commande.
Ce positionnement permet aussi, pour la première fois, que la présence de l'interprète en langue des signes ne vienne pas 'manger' une partie de l'image de l'oratrice, comme cela arrivait par le passé.

Enfin, la posture verticale procure aussi à l'oratrice l'occasion de développer une gestuelle plus large, et plus visible, qu'en position assise. Sa communication peut donc être plus variée et animée, et son discours ponctué d'attitudes plus marquées. Tous ces éléments renforcent l'impression de solennité et d'officialité de la communication, ainsi qu'une image de sérieux. Ce qui est dit ici est important, et celle qui s'exprime le fait au nom de la mission dont elle est investie. Son rôle est d'être le chef. Et elle vous le montre.

POUR LA PRESSE

Adresser un message depuis une tribune située à droite de la scène où se déroule la conférence de presse oblige l'oratrice à se tourner légèrement vers la droite pour s'adresser à son audience prioritaire, c'est-à-dire aux journalistes présents dans la salle. La plupart du temps que dure l'exposé, pour avoir ce regard tourné vers les représentants de la presse, l'oratrice doit positionner son buste de biais. En conséquence, elle n'est pas en situation de pouvoir à la fois s'adresser à la salle et à la caméra. Contrairement à ce qu'avait jadis écrit E. Veron dans son fameux article "Il est là, je le vois, il me parle" (3), il n'y a pas ici d'axe Y-Y entre l'oratrice et le téléspectateur. Ce ne sera que furtivement, presque par hasard (voir exemples ci-dessous), que la Première rencontrera l'œil de la caméra et que l'axe Y-Y deviendra un instant réalité. Précédemment, celui-ci était très fréquemment présent lorsqu'elle s'exprimait assise depuis la table (cf capture d'écran de début d'article).



Grâce à ce nouveau dispositif, la confusion entre 'communication à la presse' et 'communication à l'opinion' semble levée. Il s'agit bien ici de s'exprimer pour les journalistes, et à ceux-ci de gérer ensuite la transmission de cette communication. Les choses sont devenues claires. Sauf que… bon nombre de chaînes de télévision continuent à retransmettre en direct ces conférences de presse. Et que, sur youtube par exemple, cette captation fait office de communication officielle au terme d'un CNS. Tout n'est donc pas aussi clair…

COMMUNICATION GOUVERNEMENTALE

Nous l'avions suggéré dans notre premier article sur le sujet: en pareil temps de crise, pourquoi le gouvernement ne recourt-il pas, comme par le passé, à des "communications gouvernementales" dans les médias afin de s'adresser à l'opinion? Le discours à la Nation n'est pas l'apanage du roi pour la Noël ou le 21 juillet (voire aussi lors du début de la crise covid). Et, dans d'autres Etats tout aussi démocratiques que la Belgique, c'est bien de cette manière que les messages importants des gouvernants sont transmis aux populations. Pourquoi la Belgique rechigne-t-elle à s'y engager?
La nouvelle marche du podium de la communication que la Première pourrait encore franchir serait de décider de s'adresser directement au peuple belge, via les médias, lors de discours conçus spécialement à cet effet.
Ce mode de communication ne pourrait que rendre plus officielles encore la parole du gouvernement et de la Première ministre.
Et lui conférerait incontestablement une crédibilité et une légitimité bien plus grandes que celle d'une prise de parole en conférence de presse. N'en déplaise aux journalistes… D'autant que l'un et l'autre ne sont pas inconciliables.

Frédéric ANTOINE.






(1) https://millemediasdemillesabords.blogspot.com/2020/06/coronavirus-rites-et-adaptations-des.html
(2) https://millemediasdemillesabords.blogspot.com/2020/05/conference-de-presse-ou-de-stress.html
(3) https://www.persee.fr/doc/comm_0588-8018_1983_num_38_1_1570

25 juillet 2020

Belgium: the country where everybody speaks English


Depuis près d'un mois, les Belges revenant de zones à risques de l'étranger sont obligés de remplir un formulaire, afin de lutter contre la propagation du covid-19. But this docment is only available in English. Is this normal?

Il porte le joli nom de Public Health Passenger Locator Form,  mais tout le monde l'appelle plus simplement Passenger Locator Form. What is translated by Google  by the words "Formulaire de localisation de passagers". Selon le site du ministère des Affaires étrangères (1), tout passager d'un vol extra-Schengen vers la Belgique doit le remplir avant de voyager. Et, à l'arrivée en Belgique, le formulaire doit être remis aux autorités désignées à la frontière.

Chose étonnante, quand on le consulte, on voit que ce formulaire ne parle pas que d'avion, mais aussi de train ou même d'autobus, éléments qui ne sont pas développés sur le site en question. Pour avoir tous les détails à son propos, il faut plutôt consulter… le site de l'Office des étrangers (2), où les mesures sont là détaillées point par point. Un paradoxe pour une personne de nationalité belge, qui illustre une fois de plus le surréalisme quotidiennement à l'œuvre dans ce petit pays.

Autre chose étonnante: ce passionnant document n'existe, à l'heure où ces signes sont écrites, qu'en anglais. Alors que cette obligation de déclaration remonte à la mise en œuvre d'un A.R. datant du 30 juin dernier…

Enfin, selon l'art.4 de la Constitution, "La Belgique comprend quatre régions linguistiques : la région de langue française, la région de langue néerlandaise, la région bilingue de Bruxelles-Capitale et la région de langue allemande". Nulle part, le texte fondateur de l'Etat ne fait allusion à la langue anglaise.

NUL N'EST CENSÉ IGNORER L'ANGLAIS


Peut-on donc obliger un Belge à remplir un document officiel dans une langue qui n'est pas la sienne? En cas d'amende pour non respect du prescrit de l'A.R., quel tribunal validerait le fait que le justiciable ait été contraint de remplir un formulaire dans une langue étrangère? On répondra bien sûr que l'anglais est la lingua franca de l'époque. Mais, même si la page 2 du formulaire est parsemé de petits pictogrammes, la connaissance de l'anglais n'est imposée à aucun citoyen belge, et il n'est pas obligé de maîtriser cet idiome mondial pour se rendre à l'étranger. Et ce d'autant plus que, avant la page à compléter par de données pratiques sur son déplacement, il y a lieu de s'engager en page 1 pour de vrai, en signant au bas d'une longue texte se terminant par la formule:   "I HAVE TAKEN NOTICE OF THE INFORMATION PROVIDED ON THIS FORM AND HAVE MADE A TRUTHFUL DECLARATION".

L'usage de ce formulaire devenant une obligation pour tous ceux qui reviendront en Belgique à partir d'août, on annonce tout à coup qu'il va être traduit pour le début de la semaine prochaine. Bonne nouvelle! L'Etat fédéral se rend enfin compte que la pratique de la langue de Freddie Mercury n'est pas imposable à ses citoyens. Il est renversant de constater que, jusqu'alors, personne ne s'en était rendu compte.

A l'heure de la mondialisation, dès que l'on sort de son village ou de son quartier, on doit  être à même de parler l'English. Cette pratique est évidente pour l'Etat Fédéral, parce que elle l'est (ou supposée l'être par les élites) en Flandre, où le shift de mots flamands par des termes anglais est aujourd'hui monnaie courante, et où même la construction des phrases semble influencée par la langue des Britons lorsque les ressortissants du Nord s'expriment en français.

Pour certains, l'anglais est sans doute devenu la seule langue nationale de la Belgique. Une manière radicale de régler tous les problèmes communautaires.

On attend ainsi pour bientôt la publication de The Belgian Official Gazette,  édition unique et unilingue de l'ancien Het Belgisch Staatblad/Le Moniteur belge. Avec, en sous-titre: Voor de Vlamingen hetzelfde/Pour les francophones, la même chose.

Letterlijk.

Frédéric ANTOINE.

(1) https://diplomatie.belgium.be/fr/Services/venir_en_belgique
(2) https://dofi.ibz.be/sites/dvzoe/FR/Pages/Les-voyages-vers-la-Belgique.aspx

16 juillet 2020

Philippot à France Télévision, les souris danseraient-elles boulevard Reyers?



Dans la liste des huit candidats à la présidence de France Télévision qui seront auditionnés par le CSA français, un nom sort du lot: celui de l'administrateur général de la RTBF, Jean-Paul Philippot. Que
le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB) avait reconduit à son poste il y a cinq mois, pour un quatrième mandat de six ans.
L'homme n'est pas encore dans le fauteuil de Delphine Ernotte, mais son départ n'arrangerait-il pas bien l'actuelle majorité politique de la FWB?

On devrait savoir pour le 24 juillet au plus tard qui succédera à Delphine Ernotte à la tête de France Télévision. Elle-même, ou l'un de ses challengers, parmi lesquels celui qui semble avoir le plus d'étoffe n'est autre que Jean-Paul Philippot. Aucun des autres candidats ne peut en effet faire preuve d'une expérience de management d'un groupe de médias de service public aussi large et longue que celle de l'administrateur général de la RTBF. Son seul défaut à l'égard de ses concurrents hexagonaux est, peut-être, qu'il ne soit pas Français. Chose qui, hormis dans le monde de l'humour, des variétés et du cinéma, reste tout de même une tare pour bon nombre de compatriotes de Descartes et de Mirabeau. Alors que l'inverse est loin d'être vrai, la RTBF n'ayant jamais rechigné, sous Jean-Paul Philippot, à faire appel à des Français pour y occuper des postes à responsabilités. En Belgique, cette stratégie a, à diverses reprises, permis de surpasser des luttes de chapelle et des ambitions personnelles de candidatures internes. Peut-être l'actuel pouvoir français pourrait-il, pour une fois, être tenté de procéder de même manière face à ce Liégeois devenu Bruxellois dans l'âme, qui vient juste de fêter ses 60 ans.

MOMENTUM

L'élection de cet ingénieur commercial Solvay, dont la carrière s'est toujours focalisée sur les soins d'urgence (dans le secteur hospitalier d'abord, dans l'audiovisuel public ensuite) n'est pas acquise. Mais imaginons qu'elle le soit. Confirmant sa candidature à France Télévision, Jean-Paul Philippot a bien veillé à faire savoir à son personnel que celle-ci n'était "aucunement un aveu de désengagement et de désintérêt pour la RTBF". Cependant, n'est-ce pas pour lui le meilleur moment pour obtenir, ailleurs que sur le petit territoire de la FWB, l'ultime bâton de maréchal qui lui manque? Ayant quitté la présidence de l'UER en 2018, après dix ans de mandat, peut-il lui rester une autre marche (accessible) à gravir?

Quitter la RTBF à ce moment précis lui permettrait aussi de ne pas devoir ferrailler à l'avenir avec un gouvernement de la FWB qui adopte, ces derniers temps, des attitudes interpellantes vis-à-vis de l'actuelle gestion du service public de l'audiovisuel. En février dernier, personne n'aurait compris que ce gouvernement ne reconduise pas, une nouvelle fois, l'administrateur général sortant. Il n'y avait pas d'autre choix. Mais cette décision était-elle un cri du cœur? Assurément non.

BACK TO PURITY

Les recommandations du gouvernement faites au CA de la RTBF lors de sa (re)nomination laissaient bien entendre que, cette fois, M. Philippot serait en liberté surveillée. Avant cela, les propos tenus dans la déclaration de politique générale de ce gouvernement avaient, elles aussi, fait comprendre que le temps de la gestion de la RTBF "à la Philippot" était révolu, et qu'il allait falloir adapter les règles du jeu.

Les décisions prises par ce même gouvernement début juillet 2020 à propos des restrictions de ressources publicitaires imposées à l'audiovisuel public n'ont, en fait, que concrétisé ces intentions. En tentant, même plutôt symboliquement, de limiter la place de la publicité sur les ondes de la RTBF, celles-ci ont comme propos de remettre sur ses rails un opérateur public plus pur, moins tenté de céder aux sirènes des marchés et de la concurrence. Le message politique est clair: l'audiovisuel public doit se recentrer sur ce qui doit faire sa spécificité, quitte à ne pas jouer dans la même cour que les opérateurs privés. Alors que, pour la première fois en 2019, les PDM de La Une dépassaient celles de RTL-TVI, le gouvernement semble indiquer que là ne réside pas l'essentiel.

Que ces restrictions publicitaires imposées à la RTBF tombent au même moment que le cadeau financier accordé par ce même gouvernement à la filiale belge d'une entreprise privée audiovisuelle luxembourgo-allemande peut aussi être lu comme une confirmation de cette volonté de recentrage du service public sur sa pureté essentielle. Au privé de faire du privé, quitte à ce qu'on lui accorde de l'argent public pour y arriver, et au public de faire du 'vrai' service public, quitte à perdre en audience, en concurrence et en moyens.

REAL POLITICS

On peut comprendre que pareils signaux ne jouent pas le rôle de sirènes pour Jean-Paul Philippot, qui a, lui, toujours milité pour et développé une vision très real politics du service public de la radio-télévision. Une vision qui tient compte de la nature économique actuelle du marché de la télévision, qui combat pour que l'audiovisuel public ait les moyens de se battre au moins à armes égales avec le privé, qui choisit d'investir pour le futur plutôt que d'épargner, et qui considère le fait d'être suivi par une audience appréciable comme le meilleur signe de légitimité possible de l'acteur public.

Comme l'UER, l'actuel administrateur général de la RTBF n'a jamais été partisan de médias publics épurés à l'extrême, fiers de leur quintessence, mais n'étant suivis que par une poignée d'auditeurs et téléspectateurs convaincus. Pas sûr que, à l'heure actuelle, ce point de vue soit unanimement partagé par les politiques.

Le 9 octobre 2019, c'est-à-dire peu de temps après l'installation du nouveau gouvernement de la FWB, le bruit d'un éventuel départ de l'administrateur général de la RTBF pour France Télévision avait déjà couru. Tant et si bien qu'on peut se demander si celui-ci ne fait pas partie d'un deal convenu entre l'intéressé et le pouvoir politique de la FWB en février dernier: une reconduction, certes, pour ne pas manifester de désaveu officiel. Mais aussi un encouragement au départ vers de plus hautes sphères, laissant dès lors aux partis politiques en place les mains libres pour penser sereinement au choix d'un·e nouvel·le patron·ne de l'audiovisuel public francophone belge. Quelqu'un (ou quelqu'une) qui correspondrait davantage à la vision plus épurée de l'institution, défendue au moins par certains des partenaires de la majorité.

Ceci n'est bien sûr qu'une hypothèse, faite en chambre, et ne reposant sur aucune confidence. C'est une pure construction intellectuelle. Mais, si l'administrateur général de la RTBF terminait bien sa carrière sur les bords de la Seine et non de la Senne, il est clair que cela permettrait aux souris du boulevard Reyers de danser d'une nouvelle manière. A commencer par celle qui, selon l'ancienne comptine enfantine, "courait dans l'herbe" et que l'on attrapait par la queue.

Frédéric ANTOINE.

10 juillet 2020

L'Avenir - IPM : Quand la grenouille devient le bœuf

L'absorption du quotidien L'Avenir par le groupe IPM modifie les équilibres de force sur le marché de la presse en Belgique francophone. Grâce à L'Avenir, la petite rainette devient ainsi plus forte que le bœuf…

Qu'une entreprise rachète plus fort qu'elle n'est pas fréquent. D'ordinaire, c'est le plus faible qui se fait absorber. Or, c'est pourtant ce qu'a réalisé IPM en acquérant l'éditeur du quotidien L'Avenir.

En 2019, L'Avenir était le titre le plus vendu du marché francophone, alors que ceux d'IPM en étaient les lanternes rouges en terme de diffusion payante (print ou digitale), selon les données CIM (1). Et voici que tout change. En ajoutant aux diffusions d'IPM celles de L'Avenir, le groupe gonfle, gonfle… au point de devenir plus imposant que son (seul et dernier) concurrent.

Merci, L'Avenir!

 

Copies

Subscriptions

Other paid

Total print paid

Digital paid

Total paid

Free

Total all

IPM

19655

33793

1411

54859

16998

71857

699

72556

L’Avenir

8394

55890

658

64942

9013

73955

1314

75269

IPM+Avenir

28049

89683

2069

119801

26011

145812

2013

147825


En 2019, en payante print, L'Avenir réalisait en moyenne/jour plus de 10.000 ventes de mieux que les deux titres d'IPM réunis. Il vendait plus de 50% d'exemplaires en moins au numéro que les deux titres d'IPM, mais possédait un parc d'abonnés 40% plus élevé que celui de La Libre et de la DH réunis.

Grâce à L'Avenir, IPM fait plus que doubler son volume de diffusion payante. En digital payant, le titre namurois est moins performant, malgré de gros efforts consentis ces dernières années. Ses ventes numériques ne font croître IPM que d'un bon tiers. Tous types de ventes confondus, L'Avenir fait mieux que l'entreprise qui le rachète (près de 74.000 exemplaires payants/jour contre moins de 72.000 à IPM). En 2019, L'Avenir représentait 51% des ventes de la nouvelle entité. Ce pourcentage reste à peu près identique si l'on y ajoute les distributions gratuites.

Pole position

On a souvent estimé que, si IPM estimait être "le" concurrent de Rossel sur le marché belge francophone, la vérité des chiffres laissait plutôt conclure que les deux compétiteurs ne jouaient pas nécessairement dans la même division.
En ce qui concerne le volume de diffusion, cette considération doit désormais être remise en cause.
En effet, pour la première fois de son histoire, grâce à l'apport de L'Avenir, IPM réussit à passer devant son concurrent.

 

Copies

Subscriptions

Other paid

Total print paid

Digital paid

Total paid

Free

Total all

IPM+Avenir

28049

89683

2069

119801

26011

145812

2013

147825

Rossel

32004

61985

6385

100374

36105

136479

2049

138528


En diffusion payante, l'arrivée de L'Avenir permet aux titres d'IPM de supplanter Rossel (Le Soir+Sud Presse). Sur ce marché des titres généralistes, en se basant sur les données 2019, IPM représente désormais 54,5% des ventes print payantes, et 51,5% des ventes, tous types confondus. Ce n'est que sur le marché du numérique payant que les titres de Rossel supplantent ceux d'IPM (58% du marché à Rossel, 42% à IPM).

Encore un petit effort

En ce qui concerne les parts de marché du gâteau publicitaire, par contre, le mariage (un peu forcé) de L'Avenir et d'IPM ne donne pas d'aussi beaux enfants. 

(%)

IPM

(+ Paris Match)

L’Avenir

IPM

+ L'Avenir

Rossel

(+ Ciné Télé Revue)

PDM Pub

7,2

26,4

33,6

49


Selon des données 2018 (2), la part du marché publicitaire "éditeurs de presse" en Belgique francophone occupée par IPM étant particulièrement faible (même en y ajoutant Paris Match Belgique), l'apport de L'Avenir l'aide grandement à se hisser dans le classement. En première place, Rossel reste toutefois indéboulonable. En tenant compte de son rachat de Ciné Télé Revue en 2019, le groupe de la rue Royale friserait les 50% du marché publicitaire presse en Belgique francophone, laissant le groupe IPM à plus de 15 points de distance.

L'union entre le Bia Bouquet et le "petit ket de Bruxelles" semble ouvrir de nouvelles perspectives de rapports de force. Mais les finances du ménage permettront-elles de faire face aux dépenses qu'exige cette nouvelle vie?


(1) Déclaration des éditeurs 2019.
(2) CIM Brand Report 2018 via Space (Mediabrands publishers landscape in South Belgium)

IPM reprend L'Avenir: la revanche du concombre masqué?

La nouvelle est tombée ce 9 juillet en soirée: le groupe IPM devient finalement acquéreur des Editions de l'Avenir (EDA) et de ses deux hebdos. Si cette nouvelle était somme toute logique, on ne peut oublier que cette acquisition sonne comme le retour de flamme d'une vieille histoire, celle des rapports entre IPM et le groupe L'Avenir.

IPM n'a cessé de le déclarer, notamment dès sa première offre de reprise EDA à Nethys lors du scandale Publifin : ce groupe de presse l'intéressait. Et l'avait déjà intéressé par le passé. La chose est incontestable. Mais cela met un peu de côté ce qui est antérieur à ce passé récent au cours duquel le groupe bruxellois a marqué de l'intérêt pour le quotidien catholique historiue du Namurois. Tant et si bien qu'on ne peut s'empêcher de penser que cette acquisition d'un "gros poisson" par une entreprise médiatiquement moins forte pourrait avoir des airs de petite revanche. On n'osera pas dire : de vengeance.

QUAND L'AVENIR RÉGNAIT

Il y a près de 30 ans, le paysage de la presse en francophonie ne revêtait pas la même configuration qu'aujourd'hui. A l'époque, le groupe IPM n'appartenait pas à une seule famille. Et les co-actionnaires du groupe variaient plutôt avec le temps. Jusqu'à ce que se fige, il y a environ 25 ans, une situation qui paraîtrait aujourd'hui paradoxale: le contrôle d'IPM par Vers L'avenir!
Bon nombre d'acteurs et d'observateurs ont sans doute perdu de vue ce moment historique. Mais il est essentiel, et correspond, en gros, à la période où le groupe namurois sortit de sa torpeur provinciale pour envisager de nouveaux horizons de développement, qui le mèneront par la suite à se dénommer Medi@bel. Les péripéties de cette époque ont été narrées avec précision par feu l'irremplçable Xavier Mabille dans un CH du CRISP (1). Notre ambition ne sera pas de paraphraser ici cette excellente étude, mais d'en inscrire les éléments marquants en regard de la situation actuelle.


En 1995, la SA IPM est détenue non par un, mais par trois actonnaires. Via la CDM, la famille le Hodey ne détient alors pas un tiers du capital du groupe. Le contrôle de l'éditeur de La Libre Belgique et de La Dernière Heure-les Sports s'opère via les participations croisées de deux acteurs: la société Quatuor Invest, habilement basée au Luxembourg, et la Financière de l'Avenir, elle aussi inscrite sur les hospitalières terres grand-ducales. A elles deux, ces sociétés possèdent 67,6% d'IPM. Derrière Quatuor Invest se cachent deux actionnaires: l'un, majoritaire, qui n'est autre que… la Financière de l'Avenir. L'autre est le groupe de presse Dupuis (implanté à Uccle, ce dernier est à ne pas confondre avec son homonyme de Marcinelle), qui édite alors notamment le magazine de luxe L'Evénement, et la revue sur la pub et les médias Media Marketing (ainsi que toutes les publications y attenantes).

A y bien regarder, le pilotage du contrôle du groupe IPM est donc alors réalisé par La Financière de l'Avenir, qui dépend elle-même de deux actionnaires: la SA Vers L'avenir, majoritaire, et le groupe de presse français La Voix du Nord, qui n'a pas alors encore été racheté par Rossel (ce ne sera le cas qu'en 1997). A l'époque, la SA Vers L'Avenir est elle-même contrôlée de manière écrasante par l'évêché de Namur et le prélat en place, Mgr Léonard.

En remontant l'ensemble de la filière, il apparaît donc clairement que c'est alors le groupe Vers L'Avenir qui dirige le groupe IPM, tout comme il choisira de se développer en s'engageant dans d'autres activités de presse (et notamment dans l'éphémère quotidien de gauche Le Matin).

UN CAMISOLAGE MAL TOLÉRÉ


Cet contrôle, pour ne pas dire ce camisolage de force, d'un groupe de presse bruxellois, éditant un des titres les plus prestigieux de la presse belge, et d'histoire catholique de surcroît, par une entreprise médiatique provinciale dépendant d'un évêque perdurera jusqu'au début des années 2000.
Il résistera au rachat de La Voix du Nord par Rossel, qui fera ainsi temporairement du groupe bruxellois un co-détenteur d'IPM. Il survivra à la sortie de l'évêché de Namur d'une grande partie du capital de ce qui s'appelle désormais Medi@bel, et qui sera majoritairement détenu à partir de 2009 par des intérêts catholiques flamands, en partie liés au monde de la presse (VUM), le solde étant entre les mains de deux évêchés, dont celui de Luxembourg.


L'ensemble de ces modifications de capital aura contribué à maintenir vivace un des éléments de la piliarisation de la société belge, la propriété du quotidien régional namurois et celle du groupe bruxellois éditant l'illustre Libre Belgique restant contrôlées par des intérêts liés à l'Eglise.

Ce qui est significatif, et intéressant, est que, rapidement, cette configuration n'a pas été appréciée par la CDM, détenue par la famille le Hodey. Celle-ci a intenté à plusieurs reprises des actions judiciaires contre Medi@bel. L'une d'entre elles soutenait qu'il y avait eu des clauses secrètes liant La Voix du Nord et les Editions de L'Avenir, et réclamait qu'elles soient rendues publiques. En juin 1999, la justice donnera raison sur ce point à la CDM.
Mais, comme le notait la revue Médiatiques, publiée alors l'ORM de l'UCL (2), la plus déterminante des action de la CDM aboutit le 3 juillet 2000. Ce jour-là, le tribunal arbitral jugeait recevable et bien fondée la plainte de la CDM contre Medi@bel, et ordonnait à cette dernière de permettre à la CDM de racheter les parts d'IPM que Medi@bel détenait. Et ce à condition que la direction de la CDM agisse avant trois mois. Ce qu'elle s'empressera de faire, contre versement à Medi@bel d'une somme alors évaluée à 240 millions de FB. Suite à ce jugement, La Libre Belgique et La DernièreHeure reviendront donc dans le giron de la famille le Hodey.

Ayant conquis son indépendance face à L'avenir en 2000, IPM, tombée intégralement entre les mains de la famille le Hodey, mettra finalement vingt ans à opérer le retour de balancier qui lui permet désormais d'avoir une totale mainmise sur le groupe namurois…

Frédéric ANTOINE.



(1) 1999/31-32 (n° 1656-1657)
(2) n° 22-23, 2001.

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