Regard médias

Il y en a des choses à dire sur les médias en Belgique…

05 juillet 2026

IPM-ROSSEL: Le monopole pour sauver la concurrence ?

Image évidemment générée par IA

D’ordinaire, les situations de monopole, l’économie de marché n’aime pas trop. Le monopole, c’est même l’opposé du libéralisme. Et pourtant, c’est au nom du sauvetage de la diversité que l’Autorité belge de la concurrence (ABC) vient d’autoriser le rachat du pôle presse d’IPM par Rossel, créant de facto une situation de monopole.

De manière générale, la règle d’or de l’économie de marché est la concurrence. En 1748 déjà, Montesquieu écrivait que « c’est la concurrence qui met un juste prix aux marchandises, et qui établit les vrais rapports entre elles » (1). Et, pour que cela fonctionne, il faut un grand nombre d’acteurs, comme le rappelait en 1967 l’Autrichien Friedrich August von Hayek, principal théoricien et défenseur du libéralisme économique moderne : « Ce que l'on appelle concurrence économique n'est en réalité qu'une lutte pour la liberté de choix, une lutte dans laquelle la multiplicité des acteurs garantit qu'aucun d'eux ne disposera du pouvoir exclusif de décider à quelles conditions un autre pourra vivre ou travailler. » (2).

HARO SUR LE MONOPOLE

On peut être d’accord ou contester ce principe mais, dans nos sociétés occidentales, la « multiplicité des acteurs » est une des bases du système économique libéral. Et celui-ci honnit logiquement tout monopole. En 1776, Adam Smith pensait déjà que « le monopole est un grand ennemi de la bonne gestion, laquelle ne peut s’établir d'une manière générale que par suite de cette concurrence libre et universelle qui force chacun à avoir recours à une bonne gestion pour la défense de ses propres intérêts ». (3). Libéral radical français, Frédéric Bastiat proclamait en 1850 : « La liberté, c’est la concurrence. Le privilège, c’est le monopole. Là où est le monopole, la société souffre ; là où est la concurrence, elle progresse. Le monopole tend fatalement à l'immobilité, la concurrence pousse nécessairement vers le progrès. » (4) Quant à Milton Friedman, pape de l’économie libérale contemporaine, il écrivait en 1962 : « Le monopole privé est un fléau pour le fonctionnement d'une économie libre, mais il est presque toujours temporaire car il est constamment miné par le progrès technique et la concurrence. » (5)

Classiquement, le système économique libéral admet une situation de monopole dans des cas bien précis, et en particulier celui des « monopoles naturels » où avoir un seul producteur peut coûter moins cher que plusieurs. John Stuart Mill, en 1848 (6), évoquait notamment les routes, les canaux, les chemins de fer, ainsi que la distribution d’eau ou de gaz : des cas où une concurrence parallèle peut être matériellement absurde. On sait que, depuis lors, la plupart des « monopoles naturels » ont été remis en cause, et on a assisté à une « libéralisation » de nombreux secteurs où il était appliqué.

Plus récemment, William Baumol définissait le monopole naturel par la condition de coût : « une seule entreprise peut fournir l’ensemble de la demande à un coût inférieur à celui de plusieurs entreprises. » (7)

LA LIBERTÉ DE LA PRESSE

Les principes de l’économie de marché s’appliquent-ils à la presse ? En 1859, John Stuart Mill écrivait déjà que, « si toute l'humanité moins un n'avait qu'une seule opinion et qu'une seule personne eût une opinion contraire, l'humanité n'aurait pas plus le droit de faire taire cette personne que celle-ci n'aurait le droit de faire taire l'humanité [...]. Étouffer une expression, c'est voler l'espèce humaine ». (8) « Notre liberté de choix n'est possible que parce qu'il existe une multiplicité d'acteurs économiques. Si les moyens de production d'un journal — de la papeterie à l'imprimerie — tombent sous le contrôle d'un monopole, celui-ci contrôle ce qui peut être imprimé. Celui qui contrôle toute l’activité économique contrôle les moyens de toutes nos fins » précisait à la fin de la Seconde Guerre mondiale Friedrich Hayek (9). En écho, Milton Friedman rappellera de manière ferme trente ans plus tard : « La liberté de la presse est illusoire si un seul acteur détient toutes les imprimeries et tout le papier. Le marché libre, en assurant la séparation du pouvoir économique et du pouvoir politique, préserve les citoyens du monopole des moyens d’expression. » (10)

CHERCHER L’ERREUR

L’Autorité belge de la concurrence affirme dans sa présentation sur son site internet que « l’interdiction d’abus de position dominante est une composante essentielle de la politique de concurrence et son application effective permet un meilleur fonctionnement des marchés, au bénéfice des entreprises et des consommateurs » (11) et que « certaines fusions peuvent nuire au fonctionnement du marché, notamment en créant ou en renforçant un acteur dominant. Dans pareil cas, ces fusions pourraient entraîner des prix plus élevés, une réduction du choix ou encore de l'innovation ». (12)

Mais, saisie à propos du rachat de la presse d’IPM par Rossel, dans le communiqué de presse de 3 pages auquel nous avons pu avoir accès (13), elle conclut finalement à autoriser l’opération, moyennant certains garde-fous exigés de la part du racheteur.

Le communiqué explique que, « pour apprécier les effets de l’opération, l’Autorité a tenu compte de l’évolution prévisible du secteur de la presse écrite francophone en Belgique. À cet égard, elle a pris en considération les difficultés structurelles auxquelles le secteur est confronté, notamment la baisse continue du lectorat et des revenus de la presse imprimée, une transition vers le numérique difficile à rentabiliser, la pression concurrentielle croissante exercée par les grandes plateformes numériques sur les recettes publicitaires, ainsi que les incertitudes entourant le maintien de l’aide publique à la distribution de la presse ». Dans ce contexte, on doit se résoudre à admettre des fusions et ce qui est même plus qu’une « position dominante » : un monopole total.

Demain, 100 % de l’édition de la presse belge francophone sera entre les mains du groupe Rossel, de même qu’une partie de la presse magazine. Côté presse quotidienne, il ne restera en dehors des griffes de l’ogre de la rue Royale que la version francophone en ligne de HLN.be (7sur7.be), le propriétaire du titre étant par ailleurs associé à 50 % avec Rossel dans la possession de RTL Belgique. L’Écho, que l’on croit souvent être un journal indépendant est aussi propriété de Rossel à 50 %, mais avec Roularta, éditeur de la plupart des titres importants de la presse magazine qui ne tomberont pas aussi dans l’escarcelle de Rossel lors du rachat.

100% ROSSEL

Difficile bientôt d’échapper à un produit Rossel. S’il ne veut pas « lire du Rossel », il restera au Belge francophone à s’abonner à la version francophone en ligne du Standaard, propriété du groupe Mediahuis avec lequel Rossel n’a pas de liens aujourd’hui. Autres solutions dans le secteur « presse » : lire la presse française (mais pas les titres de PQR dont Rossel est, aussi, propriétaire). Ou, dans une perspective médias d’information au sens plus large, se tourner vers les médias de service public, vers LN24 (encore pour combien de temps propriété d’IPM ?) ou vers les télévisions de proximité (tant qu’il en reste)… Il existe à côté de cela d’autres pure players en ligne, mais dont la crédibilité et l’indépendance restent à être complètement éprouvées. Et une presse magazine alternative, mais à la diffusion encore plutôt confidentielle.

On entend souvent dire : « Mais cela n’est pas grave : Regardez la Suisse. Dans ce pays, le groupe Ringier contrôle aussi toute la presse. Et tout se passe bien. » Pas vraiment. Aujourd’hui le marché de Suisse romande reste très ouvert. Il y a un principal acteur, le groupe de presse zurichois Tamedia (famille Coninx-Supino), mais il y a aussi d’autres éditeurs et même un remarquable journal de qualité qui fonctionne sous forme de Fondation : Le Temps. Cerise sur le gâteau, subsistent aussi plusieurs éditeurs d’organes de presse régionaux indépendants.

Alors que demain, en Belgique, il n’y aura plus que Rossel

On a aussi longtemps entendu les éditeurs de presse dire : « Il y a trop de journaux en Belgique francophone. Regardez l’Allemagne : il n’y a qu’un titre par land. Or, la Wallonie, c’est l’équivalent d’un land allemand ». Pas tout à fait vrai à 100%. Car il y a en Allemagne de nombreux titres « nationaux » qui dépassent l’horizon d’un seul land, ou des journaux qui ont un intitulé lié à un land, mais qui rayonnent dans toute l’Allemagne. La remarque est plus exacte à l’échelon de la presse régionale elle-même. Mais dans ce secteur, le meilleur exemple est celui de la France. Oui, dans les quatre coins du pays, il existe un quotidien régional (PQR) en position dominante. Toutefois, il n’est pas toujours pas seul sur son marché : il y est confronté à des quotidiens outsiders qui continuent à résister en n’adoptant pas les tendances mainstream des titres du géant PQR.

En Belgique francophone, cela sera le désert

FAIRE « COMME SI »

Les conditions exprimées par l’ABC tendent à intégrer à une situation de monopole le « comme si » d’une situation de concurrence, afin de répondre aux menaces que l’ABC reconnaît elle-même dans son communiqué : « À l’issue de son analyse, l’Autorité considère que l’acquisition d’IPM par Rossel entraîne des risques concurrentiels principalement sur le marché de la presse quotidienne francophone et sur celui de l’achat de services journalistiques. »

L’absorption d’IPM par Rossel entraîne-t-elle seulement « des risques concurrentiels » ? En situation de monopole, c’est un petit euphémisme. S’il n’y a plus qu’un acteur, il n’y a plus de concurrence. Sauf si on joue à dire : « on va faire comme s’il y en avait encore ». Une preuve de plus du surréalisme à la belge, qui semble boulonnée par les conditions émises par l’ABC pour autoriser l’opération.

Mais que risque le seul acteur encore en place si, demain, il s’assied sur les conditions auxquelles on lui a octroyé l’acquisition de son concurrent ? « Rossel ne pourra en outre cesser d’exploiter un titre que si elle démontre à l’Autorité que son maintien n’est plus économiquement raisonnable. Le titre concerné sera alors mis en vente dans des conditions prédéfinies afin de maximiser les chances de reprise par un acheteur soumis à l’approbation de l’Autorité, et les engagements continueront de s’appliquer au repreneur vis-à-vis du titre en question », précise l’ABC. Mais à quelles conditions jugera-t-on que le maintien d’un titre ne sera plus économiquement « raisonnable » ? Le texte complet de la décision de l’ABC énumère-t-il des critères, des indices de raisonnabilité ? À L’Avenir, on aimerait sans doute bien le savoir. Tout comme avoir accès aux « conditions prédéfinies » fixant les conditions de la mise en vente…

Rossel s’est ensuite engagée, pour une durée initiale de 7 ans, sur une série de points concernant notamment les conditions de travail des journalistes (14). Les engagements relatifs au maintien des titres et à leur identité éditoriale sont, eux, à durée indéterminée, tout en permettant la vente d’un titre si son maintien n’est plus économiquement raisonnable. Tout en n’empêchant pas d’ici là des réorganisations internes, voire des suppressions d’éditions jugées surnuméraires. Et, à ce niveau, c’est toujours L’Avenir qui perd. Il y a un an, nous l’avions hélas déjà écrit dans un post (15).

Tout cela alors qu’il est clairement établi que c’est IPM qui a supplié Rossel de lui racheter tous ses titres, et non Rossel qui aurait réussi une OPA sur IPM. Les ambitions démesurées de IPM, nous avons déjà aussi parlé in tempore non suspecto dans un autre post.(16)

Pauvre Belgique.

Frédéric ANTOINE.

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(1) Montesquieu (1748), De l’esprit des lois, livre XX, chap. IX, « De l’exclusion en fait de commerce ».
(2) Hayek, F. A. (2007). Essais de philosophie, de science politique et d’économie (C. Secrétan, Trad.). Les Belles Lettres. (Œuvre originale publiée en 1967).
(3) Smith A. (1991), Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Tome 1, Paris, Flammarion, coll. « GF », p. 234.
(4) Bastiat, F. (1850). Harmonies économiques. Édition numérique UQAC, p. 178.
(5) Friedman, M. (2016). Capitalisme et liberté (A. M. Charno, Trad.). Flammarion, p. 193. (Œuvre originale publiée en 1962).
(6) Stuart Mill J., Principles of Political Economy (1848), livre V, chap. XI, §11
(7) Baumol, William J. (1977), “On the Proper Cost Tests for Natural Monopoly in a Multiproduct Industry”, American Economic Review, vol. 67, n° 5, p. 809-822.
(8) Mill, J. S. (1990). De la liberté (L. Lenglet, Trad.). Gallimard. p. 85. (Œuvre originale publiée en 1859).
(9) Hayek, F. A. (2013). La route de la servitude (G. Blumberg, Trad.). Presses Universitaires de France. p. 71. (Œuvre originale publiée en 1944).
(10) Friedman, M. (2016). Capitalisme et liberté (A. M. Charno, Trad.). Flammarion, p. 193. (Œuvre originale publiée en 1962).
(11) https://www.abc-bma.be/fr/abus-de-position-dominante
(12) https://www.abc-bma.be/fr/concentrations
(13)Comme le vulgus pecus, nous n’avons pas pu prendre connaissance de la décision complète et motivée de l’ABC.
(14) « continuer de déterminer les conditions de travail des journalistes selon les conventions en vigueur (qu’elles soient sectorielles, d’entreprise, collectives ou civiles) et dans le respect des mécanismes de concertation sociale. Les engagements protègent également le travail journalistique, notamment son indépendance, et encadrent le recours à l’intelligence artificielle afin d’éviter une utilisation excessive ou imposée. Ils prévoient en outre l’adoption d’un code de conduite applicable aux journalistes indépendants, destiné à garantir des relations contractuelles transparentes, prévisibles et équitables. »
(15) https://millemediasdemillesabords.blogspot.com/2025/06/lavenir-de-lavenir.html)
(16) https://millemediasdemillesabords.blogspot.com/2020/07/lavenir-imp-quand-la-grenouille-devient.html








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