La saison 2026 de Mariés au premier regard vient de se clôturer sur RTL-TVI. Un seul des six couples formés au départ a souhaité rester marié. Et ce n’est pas la première fois. Faut-il y voir l’échec de « la science » ? Reflet de la société ? Ou des échecs qui nourrissent plutôt la dynamique de l’émission ?
Mélanie et Vincent sont les seuls ex-célibataires, unis « au premier regard » à la maison communale de Châtelet, à avoir décidé de rester mariés au terme de l’émission de télé-réalité de RTL-TVI version 2026. Sachant qu’il y avait six couples formés par « les experts » sur base de « la science » et de ses tests, cela signifie que le taux de réussite de l’émission a été de 17 %.
Cet échec n’est pas une première. L’an dernier, la proportion de « réussite » n’avait pas été fameuse non plus, mais avec moins de candidats au départ. 2026 est la première année où l’émission parie sur 6 couples. En 9 ans, il n’y a eu que trois fois 50 % de couples restés mariés à la fin du programme (ce qui ne veut pas dire qu’ils le seront encore ensuite…).
Alors que le nombre de couples formés par « les experts » a crû avec le temps, la courbe du nombre de ceux qui sont restés mariés n’a pas suivi la même tendance.
CARAMBA ENCORE RATÉ
Est-ce un phénomène belge ? Une comparaison avec la formule française, qui a inspiré la version belge, fournit des résultats un peu plus réjouissants.
La proportion de 50 % ou plus de « restés mariés » dans la version française est plus fréquente que dans la version belge francophone. Mais, ces dernières années, la tendance est la même : même si « les experts » créent plus de couples, le nombre des « restés mariés » est des deux côtés devenu fort faible. En France, la première édition où l’émission s’est soldée par le maintien d’un seul couple ne survient qu’en 2024. Alors que, sur RTL-TVI, on comptabilisait déjà une seule réussite en 2019, la chose se répétant plusieurs fois par la suite à partir de 2022.
Tandis que le principe du programme repose sur le fait de pouvoir se marier grâce à des études de compatibilité et non lors d’un coup de foudre vécu « en vrai », pas sûr qu’il soit tout à fait recommandé aux âmes seules de recourir à cette mise à nu télévisuelle de leurs sentiments pour s’assurer de trouver leur conjoint pour la vie…
Est-ce étonnant ? On pourrait comparer ces immenses taux d’échec d’un mariage express avec celui des divorces dans la société, en tenant compte du fait que ces données statistiques-là ne mesurent pas à quel moment du mariage les couples se sont séparés, alors que, dans l’émission, quelques semaines s’écoulent seulement entre le « oui » officiel et le moment de la confirmation/renonciation lors du dernier épisode.
PLUS FORT QU’EN VRAI
Ces dernières années, on compte en Belgique entre 34 et 38 % de divorces par rapport au nombre de mariages célébrés la même année. La France affiche de longue date des pourcentages plus élevés. Dans ce pays, le taux de divorce s’est stabilisé autour de 46 % (soit un peu moins d’un divorce pour un mariage), tandis qu’en Belgique celui-ci est de 38 % (soit un peu plus d’un divorce pour trois mariages).
Mais les données belges recèlent de grandes diversités selon les régions.
C’est en Flandre qu’on divorce le moins, et en Wallonie qu’on se sépare le plus : 35 % d’un côté, 42 % de l’autre. Lorsque, dans Mariés au premier regard, un couple sur deux reste marié, l’émission se situe ± dans la norme des divorces dans la société. Mais, à de nombreuses reprises, on a pu constater que l’on était plus bas que cela… Il faut toutefois relativiser cette comparaison, puisque les divorces dans le programme de télé-réalité surviennent la même année que le mariage. Les statistiques officielles montrent que la proportion des couples qui divorcent l’année de leur mariage (ou juste après) est assez faible, et elle est plus élevée en France qu’en Belgique.
Selon les données de Statbel, la plupart des mariages (le « taux de survie ») durent plus d’un an. Contrairement à ceux de Mariés au premier regard.
MIROIR D'UN MONDE
Est-ce lié au « spectacle télévisuel » qu’offre l’émission, ou a-t-on affaire à un indicateur de l’évolution des sociétés ? Sans doute un peu des deux. Comme les fermiers de L’amour est dans le pré, les participants à Mariés au premier regard ont fait le choix de participer à l’émission, la plupart du temps personnellement (et parfois poussés par des tiers). Il ne faut pas exclure les cas de « manipulation » du programme par un participant souhaitant quoi qu’il advienne sa petite heure de gloire télévisuelle, le « quinze minutes de célébrité mondiale » évoqué dès les années 1960 par Andy Warholl. Mais, pour un grand nombre, la motivation semble sincère : empêtrés dans leur parcours amoureux, ils considèrent souvent le recours à une recherche de partenaire « sur base scientifique » comme une dernière chance, après avoir erré sur les sites de rencontres et épuisé les occasions de contacts dans la vie réelle. L’échec de la plupart des couples constitués par « les experts » sur base d’indicateurs statistiques issus de tests et d’entretiens divers est-il anormal ? Eux-mêmes diront bien sûr que non, car ils misent sur la patience de la découverte de la compatibilité avec l’autre dans la durée, et sur base d’une attitude bienveillante et ouverte. Trompés par le titre de l’émission, certains participants s’imaginent-ils au contraire que, « au premier regard », on leur garantit un coup de foudre que viendraient ensuite consolider les fameuses compatibilités trouvées par les experts ? Il y a sans doute un peu de cela. Mais comme l’émission en est à sa 9e saison, rares sont ceux qui peuvent ignorer comment se sont déroulées les précédentes et pourraient être trompés sur la marchandise.
Cette baisse significative des « réussites », surtout visible après 2020, est un des indices de l’air du temps et de l’état des (jeunes) adultes dans la société post-covid. À la fois inquiets, instables, autocentrés, mais aussi avides du « tout, tout de suite » et nourris par l’idéologie du règne du temps présent qu’alimente à longueur de journée la consommation des réseaux sociaux. Alors que le monde ne vit plus que dans l’immédiateté, s’inscrire dans le temps long que nécessite l’élaboration d’une relation est devenu difficile, voire inacceptable. Surtout si cela demande de remettre en cause son image de soi, si importante de nos jours. Sociologiquement, ce que la télévision accentue et grossit ne manque pas de sens. Mais peut-être d’espoir.
PAS GRAVE
Alors, devant tant d’échecs, pourquoi continuer ? Les « experts » n’ont-ils pas assez montré leur incapacité à trouver les atomes qui permettront à deux êtres d’entamer un bout de chemin l’un avec l’autre ? « La science », magnifiée dans ce programme de tv comme elle l’était dans la société du XIXe siècle, montre clairement ses limites. Surtout quand cette science est d’abord de type psychologique.
Mais ne pas réussir sa mission est-il grave pour l’émission ? Assurément non, sinon le programme aurait été arrêté de longue date. Si, comme dans Koh-Lanta, à la fin il n’en reste qu’un, ce n’est pas le plus important. Car, d’émission en émission, on a découvert des personnes auxquelles on a pu s’identifier ou, au contraire, s’opposer. Des femmes et des hommes de chair et d’os, aussi socialement diversifiés que l’auditoire de RTL-TVI, tant et si bien qu’on peut se demander si une symbiose entre les participants et le public n’est pas aussi un des critères pris en compte lors du casting.
Comme dans toute télé-réalité, il y a des « vrais gens » qui vivent des « vraies choses » dans un contexte un peu contraint (obligation de se marier, d’aller en voyage de noces et de faire un bilan avec son conjoint devant « les experts » lors du dernier épisode). Parfois, certains abandonnent en cours de route, mais, devant le maire, les cas de refus de mariage sont rares. En France, sur 59 couples formés, il y a eu 5 annulations avant mariage et 2 refus devant le maire. En Belgique, il y a eu au moins 2 abandons avant le mariage mais, semble-t-il, un seul refus devant l’officier d’État civil.
Une télé-réalité est aussi un récit. Avec une trame narrative, une quête remplie d’épreuves à accomplir, ainsi que les histoires de tous les participants qui se croisent et s’entremêlent d’épisode en épisode, comme dans une série. Et des « adjuvants » (les « experts ») et des « opposants » (la famille, les amis…) comme dans toute structure narrative.
Qu’importe alors qu’il y ait un ou plusieurs couples vainqueurs. Ce qui fait le succès du programme (entre 400.000 et 450.000 spectateurs/semaine en 2023 comme en 2026[1]), c’est sa durée dans le temps, son intrigue et sa proximité. Même si chaque saison a un fort goût de même chose, elle est toujours différente. Le mécanisme peut donc durer longtemps encore. Sans trop se soucier des dégâts « collatéraux » que l’émission peut laisser chez celles et ceux qui acceptent de s’y montrer…
Frédéric ANTOINE
[1] Audiences J+7, donc sans l’audience de la finale 2026. On sait qu’en J+1 elle a fait 363.252 téléspectateurs. L’émission se classe le plus souvent en 5e place des programmes les plus regardés lors d’une semaine.


