En ce début 2025, on fête dans la joie les 40 ans de Striptease et de ses créateurs, considérés comme les fondateurs d'un nouveau genre télévisuel. Mais on oublie de mentionner que cette émission est l'aboutissement du long flirt entre le documentaire et le réel qui avait magistralement commencé à la RTB dès la fin des années soixante. Un peu moins de 20 ans avant les débuts du programme qui déshabille la société belge…
Ah, qu'on se plaît pour l'instant à saluer les quarante bougies de ce programme unique en son genre, que le monde entier ne cesse de nous envier. Et que l'on aime entendre ses créateurs retracer leurs aventures de conception in vitro d'un nouveau genre télévisuel ! Il est vrai que la formule de Striptease est à nulle autre pareille, avec cette absence totale de voix off, des interviews presque sans voix du journaliste, un filmage à hauteur d'homme, des sujets révélant au plein jour des univers méconnus de notre petite terre d'héroïsme et un format court qui oblige d'aller droit au but en cassant les codes de la réalisation télévision classique. En 1985, c'était assurément révolutionnaire. Mais ce n'était pas tout à fait hors du commun, jamais vu, et créé de toutes pièces.
Cet hommage national ne l'a sûrement pas fait se retourner dans sa tombe, mais ils ont tout de même avoir dû démanger un peu, les os d'un de ces deux personnages qui, à la fin des années 1960, avaient posé les premiers jalons de cette école documentariste de la RTB unique en son genre, qui accouchera par la suite de Striptease. Nous écrivons ces mots avec prudence, car il est certain que l'un des deux fondateurs est décédé en 2009. Peut-être certains lecteurs pourront-ils nous éclairer davantage à propos de l'autre artisan de la RTBF qui inspirera Striptease…
MANUEL ET PÉCHÉ
Les noms de ces inventeurs : Pierre Manuel (1930-2009), journaliste à la télévision publique à partir de 1960, et Jean-Jacques Péché (1936- ? ), réalisateur (puis journaliste) dans la même maison à partir de 1964 (1). Ce sont eux qui, en 1968, lancèrent sur les écrans de la télévision publique belge le magazine Faits Divers, dont Striptease est incontestablement l'enfant naturel. Si l'on s'en réfère aux documents numérisés par la Sonuma et disponibles en ligne (2), ce format produisit en dix ans (1968-1978) un peu moins de trente documentaires conçus en marge de la grande émission d'enquêtes-reportages que proposait alors la RTB : Neuf Millions (qui deviendra en 1971 Neuf Millions neuf).
Faits Divers était une émission éclectique, très largement orientée vers le documentarisme, mais qui hésitait encore entre traiter simplement le réel de manière journalistique ou se soucier de poser sur lui un regard.
AU-DELÀ DU JOURNALISME ?
Parcourir la série des émissions Faits Divers témoigne du grand éclectisme des sujets et des traitements. Ils partent toujours du vécu des hommes, et concernent essentiellement la Belgique, à de rares exceptions près (4). Quasiment tous les films reposent sur de petits sujets et suivent des personnages 'simples', issus de 'la vie de tous les jours'. Mais, comme l'expliquait Pierre Manuel, grâce à ceux-ci se révélaient de grands thèmes et enjeux de société. Dans la plupart des sujets, la voix en off du réalisateur (ou le journaliste) n'intervient jamais, sinon parfois pour poser une question. Il n'y a quasiment jamais d'interview en tant que telle. Les images et les sons d'ambiance parlent d'eux-mêmes.
Dans quelques films, la réalisation rappelle que le magazine relève du secteur télévisuel de l'information, et qu'il entretient une filiation avec le journalisme. Il arrive ainsi qu'une voix off se sente tout de même obligée de contextualiser le propos du sujet, ou afin de donner un sens précis aux images. Dans ces conditions, le rôle de l'interviewer peut aussi être plus marqué. Lorsque le sujet est plus touchy, ou que ses auteurs estiment devoir expliquer au spectateur le sens de leur démarche, on recense aussi plusieurs cas où l'émission commence par un in-situ où le journaliste apparaît plein cadre afin d'introduire sérieusement le propos. Le classique billet de lancement d'une séquence journalistique n'est alors pas loin…
AVEC DES PINCETTES
Étonnamment, ce rappel d'un lien avec le travail du journaliste n'est pas l'apanage des premiers documents de la série. Il se retrouve même plutôt dans les dernières années du magazine, notamment lorsque plusieurs sujets seront portés par un autre journaliste que le tandem Manuel-Péché (5). Cette préoccupation de contextualisation se retrouve aussi, à quelques occasions, dans la diffusion d'un texte, en déroulé, en début de film.
Nous avons aussi recensé deux cas particuliers, où Pierre Manuel, plutôt tenant d'une stricte absence d'une instance énonciatrice, renonce à cette règle. Dans Bonjour monsieur le maître (1971), il est présent en voix off à plusieurs endroits du film. Sans doute pour dédouaner le film de toute intention de moquerie vis-à-vis du principal personnage (6). Signe d'une époque et du rôle que devait alors remplir le service public, lorsque, en 1975, Faits divers osera aborder le sujet de la sexualité et de la pornographie, l'émission le fera avec des pincettes. Dans une longue introduction de quatre minutes tournée devant sa bibliothèque, Pierre Manuel marchera sur des œufs pour justifier ce choix de sujet et son traitement. Il s'agit ici clairement de dégoupiller la grenade que le sujet pouvait représenter.
À
cette fin, non seulement le film sera diffusé avec le carré blanc, mais, en finale de son intro, le journaliste-réalisateur n'hésitera pas à faire sienne la conclusion très critique vis-à-vis de la pornographie qui est exprimée à la fin du film (7). La morale sera sauve…
ÉPAULE ET SON SYNCHRO
Basée sur des sujets issus de la banalité (sens dans lequel il faut entendre 'faits divers' (8) ), incarnés dans un très petit nombre de personnages, la formule de faits divers choisit aussi de s'étendre sur des formats longs de ± une heure (à l'époque, les formats sont souples sur le service public puisqu'il ne faut pas se fondre dans l'horlogisme imposé par les écrans publicitaires). Le filmage réalisé en caméra à l'épaule, tournant à hauteur d'homme et en son synchrone, caractérise déjà la formule. Dans son interview évoquée plus haut, Pierre Manuel souligne en quoi les évolutions techniques du filmage tv survenues au milieu des années 60 ont permis de saisir le réel de la sorte (9). Il y dit notamment : « C'était une révolution qui n'était pas seulement une révolution technique, mais aussi une révolution qui nous a menés, plus tard, à aller beaucoup plus loin dans le sens que l'on pouvait donner aux choses. Alors on peut appeler ça cinéma vérité, télévision vérité, je ne sais pas très bien, il est difficile de mettre une étiquette là-dessus, on peut appeler ça écriture par l'image, peu importe. »
En 1973, Pierre Manuel mettait déjà un nom sur ce qui deviendra la marque de fabrique des documentaires de société made in RTBF, et aboutira à Striptease. Et, pour réaliser ce projet, l'équipe de Faits Divers s'entourera notamment d'une série de cameramen de talent, dont Manu Bonmariage, que l'on retrouvera par la suite au générique de bon nombre d'épisodes de Striptease, avant qu'il ne passe lui-même à la réalisation de films de réel.
JUSQU'À LA FICTION ?
Dans Faits divers, les réalisations criantes de vie ne manquent pas. Si l'on salue souvent le format court et percutant de Striptease, le format long du traitement made in Faits divers mérite aussi d'être apprécié. C'était du slow journalism avant la lettre. De nos souvenirs de jeune téléspectateur de l'époque, le produit le plus fini, le plus abouti et peut-être le plus léché de la série est et restera Week-end ou la qualité de la vie, réalisé en 1972. Sans doute la mise en situation des intervenants de ce film dans le cadre d'un week-end à la côte belge, le choix des personnages et le goût de certains d'entre eux à se mettre en scène ainsi que les cadres où ils ont été filmés jouent-ils sur ce choix de notre part. Pour les membres de l'équipe du magazine, c'était aussi la première fois qu'ils cherchaient à organiser quelque peu le réel qu'ils abordaient, au risque de se voir accusés ensuite de chercher à la maîtriser (et donc, oh horreur, de le scénariser).
L'expérience sera poussée beaucoup plus loin la même année avec le film Le Stress, dont Manuel et Péché reconnaissent dès le générique avoir été les auteurs du 'scénario'. Ce "téléfilm" ne sera d'ailleurs pas diffusé sous la bannière de Faits divers. Pierre Manuel (dans la même interview déjà citée) : « On a fait la tentative d'un téléfilm. Alors là, quelle étiquette ? Est-ce que c'est du reportage fiction ? Est-ce que c'est de la fiction ? Est-ce que c'est un script que nous avons développé nous-mêmes ? Là encore, les problèmes d'étiquette sont difficiles. Ce qu'on essayait de faire, en tout cas, c'est de trouver des voix spécifiques à la télévision. Le stress, ce n'est pas de la littérature, ce n'est pas du cinéma, ce n'est pas du théâtre. Les acteurs sont des non-professionnels. Ils essayent de rendre compte de leurs problèmes de tous les jours, sur la base d'un scénario qui, au départ, avait trois à cinq pages. Dans Le stress, les personnages se trouvaient dans la situation où on les a mis, me semble-t-il. Le professeur, c'était un professeur, le commissaire de police, c'était le commissaire de police de Schaerbeek, qui jouait magnifiquement son rôle. (…) Pour nous, c'était une expérience bouleversante, qui nous a appris énormément de choses. On a peut-être appris à éviter certaines choses à ne plus faire. Mais ce qu'on a voulu faire, c'est quitter les ornières d'une certaine télévision qui nous semblait un peu statufiée. On a parfois l'impression, au bout de quelques années, de tourner en rond. De refaire toujours le même reportage, de dire toujours la même chose. Avec Le stress, on a voulu faire autre chose. C'est peut-être une façon pour nous de nous remettre en question. Ça nous a fait passer quelques nuits blanches. »
En 1978, les créateurs de cette nouvelle forme de télévision chercheront à passer à autre chose. Le dernier sujet tourné par Jean-Jacques Péché, Vens, village de montagne, n'est plus dans la même veine. Les journalistes-réalisateurs vogueront vers d'autres horizons.
UN AIR DE FAMILLE ? OU PAS ?
Dans l'article déjà cité où il entend cerner l'originalité de Faits divers, André Dartevelle relevait en 2009 trois éléments qui lui semblaient résumer l'esthétique de cette série de films : (1) Le cheminent. « Le film devient un parcours, une expérience humaine et sensorielle et non plus un discours informatif articulé sur des images. » (2) Le dévoilement. L'émission « cherche par tous les moyens à montrer, à filmer les rapports des gens ordinaires avec le pouvoir et ses entités ». (3) La double détente : « La caméra quasi invisible suit souplement les personnages, les laisse se débrouiller dans l'espace public et puis, en contradiction avec cette dynamique, elle fixe des visages en gros plans. Manuel veut savoir ce qu'ils ressentent (…). »
Dartevelle pointe peut-être là certaines des différences les plus fondamentales entre Faits divers et Striptease : celles relatives aux buts, aux finalités du message qui transpirent des sujets tournés. Celles du rôle politique de ces films, de leur insertion dans une société donnée, dans un temps donné. Les deux émissions sont des reflets de leur époque. Le rêve des journalistes-réalisateurs-producteurs de Faits divers était sans doute que, par leur finesse et leurs incarnations, leurs films sensibilisent la société et poussent aux changements.
Striptease s'inscrit-il dans la même lignée, ou se contente-t-il de portraiturer les incongruités d'une fin de siècle qui, petit à petit, délaissait les enjeux collectifs au profit de l'individuel et de l'épanouissement personnel (ou du non-épanouissement) ?
Frédéric ANTOINE.
(merci à chatgpt pour l'illu)
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