User-agent: Mediapartners-Google Disallow: User-agent: * Disallow: /search Allow: / Sitemap: https://millemediasdemillesabords.blogspot.com/sitemap.xml

Regard médias

Il y en a des choses à dire sur les médias en Belgique…

02 avril 2023

RTBF La Première : Mais où est passée la messe du dimanche ?


Ce dimanche 2 avril, la retransmission de la messe dominicale sur RTBF La Première (radio) a été remplacée par un débat depuis la Foire du Livre. Le début de la fin pour les cultes sur le service public ?

Ce dimanche, il n'y avait pas deux émissions prévues entre 10h et midi au programme de La Première : Déclic le Tournant d'Arnaud Ruyssen, puis la retransmission de la messe des Rameaux, début de la Semaine sainte dans la religion catholique.  À la place, la grille ne prévoyait qu'un programme : l'émission Déclic, sur les faillites des banques, suivie d'un débat depuis la Foire du Livre de Bruxelles, animé par le même journaliste. La messe remplacée par un débat ? Il fallait être à l'écoute en direct pour le constater. Car, sur Auvio, la case de la grille, d'une durée de deux heures, n'était occupée que par le Podcast Le Tournant, qui dure, lui, 54 minutes. Pourtant on l'assure : entre 11h et midi, ce n'était pas un prêtre qui officiait, mais bien un éminent journaliste. Et s'il y avait des fidèles dans la salle, c'étaient des amateurs de livres, et pas les ouailles d'une paroisse.

Bon sang, on avait bien dû la mettre quelque part, cette retransmission historique ! On a alors consulté le programme de Musiq3 (1) puis, par acquit de conscience, celui des autres stations du service public, et on a trouvé de messe nulle part. Étrange… La retransmission des cultes n'est-elle pas une obligation de service public, notifiée dans le contrat de gestion de la RTBF ?

CONTRAT DE CULTES

Vous le croyiez ? Nous aussi. "Alors, on a été vérifier", comme disent désormais les journalistes d'investigation . Le contrat de gestion 2019-2022 mentionne bien dans son article 39.1 a) que la RTBF doit assurer la diffusion "des cultes religieux et des manifestations laïques".  Il y a donc toutes les raisons de supposer qu'il en est de même dans le contrat de gestion 2023-2026. Eh bien, non. Sauf erreur (2), les mots "culte" ou "cultes religieux" ne figurent pas dans ce nouveau contrat. Et comme ils ne sont pas non plus mentionnés dans le décret constituant la RTBF (3), et qui sert de cadre aux contrats de gestion, peut en conclure (sauf si on a raté un épisode) que, depuis le 1er janvier 2023, le service public de Belgique francophone n'est plus obligé de diffuser la messe du dimanche, ou quelques autre culte ou cérémonie laïque que ce soit.

Cela expliquerait l'aisance avec laquelle, ce dimanche 2 avril, La Première s'est défaite d'une de ses plus vieilles obligations historiques (avant 1940, du temps de l'INR déjà, la messe était retransmise chaque dimanche depuis l'église Ste-Croix, située sur la place éponyme à deux pas de la place Flagey). Par contre, dimanche dernier 26 mars, la messe avait bien eu droit à une présence sur les ondes de La Première. Elle avait alors été captée en l'église St-Pierre de Biesmerée. Et dimanche prochain, jour de Pâques, la programmation annonce sur cette même radio la retransmission de la messe pontificale depuis la place St-Pierre de Rome.

COUP D'ESSAI ?

L'absence de messe ce dimanche-ci est-elle un "coup de canif" dans un contrat qui n'existerait plus ?  Était-ce plutôt un "coup d'essai" pour voir si l'absence de messe suscitait – ou pas – des réactions, et donc éventuellement envisager – ou pas – ensuite (4) sa suppression complète de la grille ?

Il faut être de bon compte. Quelle est encore la réelle audience de cette messe, historiquement diffusée depuis des décennies à 10h du matin et qui a été déplacée à 11h,  notamment sans doute parce qu'on était sûr que ce créneau horaire était encore moins porteur d'une audience non-volontariste que le 10-11h ? S'il reste des personnes qui suivent la messe via la RTBF, elles abondent sûrement (si l'on peut dire) davantage derrière leur téléviseur que devant leur récepteur de radio.   

COÛTS D'ESSAIS 

À l'heure où le service public de la FWB réajuste, comme d'autre MSP (médias de service public), la manière de remplir ses obligations, mettre la messe radio dominicale de côté serait plutôt une bonne affaire, tout comme arrêter toute diffusion de messe en direct à la télévision. Car ces directs coûtent cher, et ne rapportent strictement rien.

Et puis, aujourd'hui, les religions disposent de radios privées qui pourraient très bien assurer ce service (même si, à nouveau sauf erreur, un réseau comme RCF ne propose par de captation de messe en direct depuis une paroisse de Belgique francophone le dimanche matin). Mais cela coûte peut-être trop cher…

En 2020, première année de la pandémie, Hadja Lahbib, alors responsable du service "messes et cultes" de la RTBF avait déclaré : "Le choix était simple : il fallait soit enregistrer cette messe en studio, soit l’annuler. Nous avons décidé de la maintenir en live parce qu’il y avait une grosse demande, mais également parce que cela faisait partie du contrat de gestion de la chaîne. Nous devons assurer la messe pour les fidèles et ce, indépendamment des conditions extérieures" (5). 

Trois ans plus tard, la personne qui a succédé à l'actuelle ministre des Affaires étrangères pourrait-elle encore tenir les mêmes propos ? 

Frédéric ANTOINE.

 -------

Addendum 4/4/2023 : Depuis hier lundi, on peut trouver sur Auvio le débat diffusé entre 11h et midi dimanche, intitulé "Climat : comme ne pas désespérer". Le fichier de 57'18 ne comprend toutefois pas la continuité du direct précédant le débat, c'est-à-dire les écrans pub et le flash info de 11h. Le fichier de l'émission de 10 à 11h, Déclic, s'arrête lui aussi avant les pubs et le flash info.

 
(1) Why not ? En France, la messe est bien diffusée sur France Culture. 
(2) Le site de la RTBF ne propose qu'une version bêta du texte, mais celui qui figure sur le site du Moniteur belge du 24/12/2022 semble bien, lui, être officiel.
(3) Version "coordination officieuse" réalisée par le CSA le 13/03/2015.
(4) C'est en l'absence de tollé de la part de leurs auditeurs que les radios françaises qui émettaient en ondes longues ont décidé de couper leurs émetteurs OL, puisque "plus personne ne les écoutait" de cette manière.
(5) https://www.rtbf.be/article/celebrer-la-messe-dans-un-decor-virtuel-encore-un-rendez-vous-reinvente-par-la-rtbf-10488772



27 mars 2023

Le monopole de l'impression de presse à Rossel : c'est grave, docteur ?

Début avril, La Libre Belgique et La Dernière Heure seront-elles aussi imprimées à Nivelles chez Rossel, qui devient ainsi le seul imprimeur des journaux de Belgique francophone. L'économie y trouve sûrement son compte. Mais ce monopole correspond-il à l'image historique qu'on se fait de la liberté de "la presse" ?

Il y eut le temps où, rue Royale à Bruxelles, de grandes vitrines permettaient de  voir tourner 'en direct' les historiques presses du groupe Rossel, Le Soir ayant à la fois une édition matinale et une autre vespérale, qui s'imprimait à la mi-journée, le spectacle y était permanent, de jour comme de nuit. 
 
En 2005, Le Soir partira à Nivelles, sur le site de l'ancien circuit automobile, où le rutilant outil de Rossel Printing Company l'imprimera désormais, ainsi que toutes les éditions de Sud-Info. Rien de plus normal : le groupe de presse était techniquement à l'étroit dans ses installations au cœur de Bruxelles. Les technologies numériques n'obligeant plus la rédaction à devoir jouxter la typo et l'impression, installer son outil dans un lieu proche de la capitale et des autoroutes était, pour Rossel, la solution optimale.
 
L'Avenir : du rêve d'un outil propre…

Vers l'avenir, de son côté, est longtemps sorti de presse à deux pas de la gare de Namur, au siège de l'entreprise, boulevard Melot. Le groupe grossissant, afin de produire un quotidien de bonne qualité, il décidera dès 1985 de déménager son imprimerie dans le zoning de Rhisnes, à la sortie de la capitale wallonne, à deux pas de l'E42.
 
Là aussi, l'outil sera ultramoderne, quoique moins à la pointe que celui de Rossel, qui lui est postérieur. Comme il s'agissait d'un gros investissement pour le groupe, celui-ci promettra de chouchouter ses rotos de Rhisnes au maximum. En 1998, il réussira même à y attirer l'éphémère quotidien Le Matin, héritier de la presse socialiste, que ses initiateurs n'envisagèrent pas une seconde de faire imprimer sur feues les presses bruxelloises du journal Le Peuple, ni sur celles du défunt carolo Journal et Indépendance, ou sur les rotos liégeoises, tout aussi RIP, de La Wallonie. Cette épopée, toutefois, sera de courte durée. En avril 2001, la nuit emportera définitivement Le Matin.

… à la réalité d'un dépouillement
 
En 2007, l'évêque de Namur cède les Éditions de L'Avenir au groupe de presse flamand Corelio (actuel Mediahuis). Dans les négociations, tout est fait pour que le Centre d'Impression de Rhisnes, fleuron namurois, soit conservé. Hélas, malgré une forte opposition du personnel ainsi que des soutiens politiques (1), le nouvel actionnaire imposera que le titre sorte désormais de ses propres presses, situées à Grand-Bigard, dans la banlieue de Bruxelles. Pour L'Avenir, c'est un déchirement et le début du grand écartèlement entre son lieu de production intellectuelle et celui de sa production matérielle, où quelques ouvriers wallons se retrouveront noyés parmi une masse de travailleurs flamands. 
La séparation sera douloureusement vécue, notamment par la rédaction, qui aura l'impression de voir son outil de travail lui échapper.
 
En 2018, nouveau changement. Quelque temps après avoir vendu les Éditions de L'Avenir à Nethys, Corelio arrête la production du titre namurois. Une bonne nouvelle pour un retour à Rhisnes ? La chose est devenue impossible. Vers L'avenir confirmera alors son statut de quotidien errant. Où se faire imprimer ? Nethys penche pour Rossel-Nivelles, qui lui fait des yeux doux. Le nombre d'exemplaires papier des journaux du groupe Rossel commençant sérieusement à baisser, l'entreprise cherche à rentabiliser ses machines. Pour ce faire, l'arrivée de L'Avenir serait du pain béni.  
Afin de garantir une indépendance dont elle a bien besoin face aux diktats de Nethys, la rédaction, elle, souhaiterait plutôt se faire imprimer à Charleroi chez Europrinter. La question sera âprement discutée avec un repreneur potentiel des Éditions de L'Avenir, le groupe IPM, qui a, lui aussi, sa propre imprimerie. Finalement, le journal namurois partira à Nivelles. Et le Centre d'Impression de Rhisnes, dont on était si fier, deviendra un lieu de self-stockage et un garde-meubles propriétés de la société Lock'O…

Le vrai dételage
 
Ce deuxième exode de L'Avenir se différencie du premier : en allant à Grand-Bigard, l'impression du titre était restée dans le giron de son entreprise propriétaire. En déménageant à Nivelles, l'impression passe en quelque sorte "à l'ennemi". Ce moment marque un tournant dans le processus de concentration de l'impression en Belgique francophone, au détriment de l'indépendance d'une production des journaux liée aux entreprises auxquelles ils appartiennent.
 
En 2020, IPM finalise son rachat du groupe L'Avenir.  Comme il possède ce titre, qui diffuse à plus de 60.000 exemplaires papier par jour, il va sûrement le faire imprimer chez lui, à Anderlecht, dont une des deux rotatives est à l'arrêt, suite à la baisse des ventes papier de La Libre et de La DH. Eh bien, non. Le contrat liant des Éditions de L'Avenir à Rossel Printing oblige le quotidien namurois à s'imprimer dans une ville qui n'est (même pas) la capitale du Brabant wallon.  À Bruxelles, IPM Press Print (ex-Sodimco) continuer de se contenter d'éditer les deux titres bruxellois du groupe IPM. Alors que le titre amiral de IPM, c'est-à-dire celui qui vend le plus d'exemplaires, est produit "en face" (puisque, depuis le rachat de L'Avenir par IPM, il ne reste plus que deux groupes de presse en Belgique francophone).
 
Trois ans plus tard, en novembre 2022, un plan d'économies est imposé à ses titres par la direction de IPM, qui a entretemps racheté LN24. Un de ses axes est d'arrêter la publication de ses journaux bruxellois dans sa propre imprimerie, et de désormais tout faire produire chez Rossel, qui ne demande que cela. Dans un premier temps, il est question de totalement démanteler IPM Print Press. Par la suite, notamment pour des raisons sociales, on décidera d'arrêter seulement le travail de nuit, lié à l'impression des quotidiens et particulièrement coûteux. Mais de conserver à Anderlecht des activités en journée, dont l'impression des suppléments des titres du groupe IPM. Quelques ouvriers de l'imprimerie bruxelloise seront aussi reclassés chez Rossel, où ils veilleront à l'édition des journaux de IPM.
 
Avantages…
 
Sur le plan économique, la solution retenue est sûrement avantageuse. Commandées en 2005, les rotatives de IPM Print Press ne sont plus de première jeunesse, et demandent révisions et ajustements. Mais, surtout, bloquer du personnel et du matériel de ce type (Goss Universal 75) pour imprimer deux fois une vingtaine de milliers d'exemplaires par soir devenait fort cher. Afin de continuer à vendre des exemplaires papier, externaliser la production s'avérait plus économique. Et ce d'autant que Rossel est à la recherche de commandes lui permettant de produire davantage chaque soir que ses propres journaux (déjà évoqués plus haut, auxquels il faut ajouter L'Écho et Grenz-Echo). De quoi satisfaire les deux groupes de presse qui se partagent désormais le marché. 
 
… et inconvénients 
 
Mais on ne peut mettre de côté le fait que ce rassemblement de toute la presse en un seul lieu de production ne va pas aider à réduire le taux de concentration dont souffre déjà le secteur. À l'oligopole que représente l'existence de seulement deux acteurs de presse pour toute la Belgique francophone, Rossel et IPM, s'ajoute désormais un monopole, celui de l'impression, que se réserve seul l'éditeur de la rue Royale. 
L'économie classique redoute que l'existence d'oligopoles n'encourage les ententes, au détriment de la concurrence. Le monopole, lui, laisse les mains libres au seul acteur présent sur le marché. Rossel Printing pourrait-il demain imposer à IPM des prix tels que les titres de ce dernier soient mis en danger ? L'hypothèse pourrait être envisagée, mais en tuant son concurrent, Rossel serait-il réellement gagnant ?
La situation oligopolistique du secteur de la presse peut impliquer que, tout en se faisant concurrence, les deux groupes aient (tacitement ou non) conclu un pacte de non-agression, plus bénéfique pour eux qu'un affrontement économique direct. La Presse.be, l'association des éditeurs de presse, lieu de concertation et d'action commune, pourrait être la plateforme rêvée pour ce type d'engagement commun.
Il ne faut aussi pas perdre de vue qu'il existe toujours entre les deux opérateurs des terrains de concurrence. Ainsi, dans le domaine de la presse, c'est aujourd'hui d'abord entre Sud-Info et L'Avenir que se manifeste la compétition entre les groupes. Dans le créneau des hebdos, Soir Mag et Ciné-Télé-revue bataillent avec Moustique et Télé Pocket. Etc.

IMPRIMER, CELA NE COMPTE PLUS
 
Ce monopole d'impression est aussi le signe du désintérêt progressif des groupes pour l'édition papier. Si jadis la possession de presses était indispensable à l'identité et la liberté d'un titre, cette période semble révolue puisque le véritable terrain de combat est désormais le digital, et non plus le produit physique. Sauf que, pour L'Avenir, la vente de journaux papier est essentielle. Sans elle,  ce journal serait déjà mort. Et, mis à part pour les quality paper, les exemplaires papier jouent toujours un rôle important. 
 
Ce qui relance l'interrogation sur la concentration de l'impression. On y répondra que cela ne date pas d'hier. Dans les grands pays, l'impression des journaux nationaux se fait aux quatre coins de la nation, sur des presses qui n'appartiennent pas aux titres qu'elles impriment. En Flandre, une seule imprimerie, appartenant à une entreprise de presse, édite déjà les titres de son seul et unique concurrent. Et l'irrépressible rouleau compresseur de loi de la concentration économique touche d'autres pays d'Europe…
 
LIBERTÉ DE PRESSE ET INDÉPENDANCE  ÉDITORIALE
 
Mais, derrière tout cela, n'oublie-t-on pas que, historiquement, "les presses" étaient le garant de la liberté et de l'autonomie de "la presse" ?

"La presse" est aujourd'hui un substantif et un article qui circonscrivent, à eux seuls, tout un univers. Alors que, à l'origine, ils ne désignaient qu'un objet : une "machine composée de deux parties se rapprochant sous l'effet d'une force mécanique, hydraulique ou électrique pour exercer une pression sur ce qui est placé entre elles afin d'en extraire un liquide, d'en diminuer le volume, d'en assurer le poli ou le maintien ou d'y laisser une empreinte quelconque" (2).

La banalisation du mot "presse" a fait perdre de vue que son sens premier était ce que montre l'illustration ci-contre : un objet destiné à "presser". Et qui, à partir de cela, a été utilisé pour presser des caractères d'imprimerie encrés contre une feuille de papier. La presse est ontologiquement associée aux notions de "journalisme", "information", médias" qui en découleront ensuite ainsi que, bien sûr, à celle de "journal". Jusqu'à devoir, un jour, utiliser le pléonasme "presse écrite" pour distinguer la presse imprimée de celle qui ne l'était pas.
D'ABORD : LA LIBERTÉ D'IMPRIMER
 
La référence à l'objet "presse" est tellement importante que c'est à elle que les sociétés libérales accorderont, au tournant du XIXe, une liberté fondamentale : "la liberté de la presse".
 
Lorsque, pionnière en la matière, la Suède légifère dans ce domaine dès 1766, elle intègre dans sa Constitution un "droit de la presse" qui interdit toute limitation du "droit de publication". (3). La liberté de la presse est d'abord considérée comme le droit de pouvoir publier, c'est-à-dire d'imprimer, sans contrainte. 
En 1791, on trouvera la même notion, dans un sens plus étendu, dans le Premier amendement de la Constitution américaine : « Congress shall make no law respecting an establishment of religion, or prohibiting the free exercise thereof; or abridging the freedom of speech, or of the press ». La liberté d'expression est ici associée à la liberté de la presse, c'est-à-dire au droit d'imprimer (et de diffuser) (ce que l'on a exprimé). 
L'article 25 de la Constitution belge s'inscrira dans la même perspective. En affirmant que "La presse est libre; la censure ne pourra jamais être établie", il proclame la liberté d'édition et d'impression.
 
L'exercice de cette liberté implique de disposer d'outils techniques. La diffusion des publications croissant en nombre et en quantité, les "presses" deviendront de plus en plus imposantes. On en viendra ainsi, à partir du XIXe siècle, à parler d' "entreprises de presse", sociétés privées qui possèdent des machines de presse, appartenant à des "entrepreneurs de presse" de plus en plus puissants. L'évolution technologique, la mise au point des rotatives, puis des linotypes, ne feront qu'accroître la taille de cet outil sans lequel les opinions et les informations seraient restées virtuelles, et non couchées sur le papier. Jurgen Habermas a clairement décrit cette évolution dans son ouvrage L'Espace public (4).

LA FIN DE "LA" PRESSE
 
Dans un monde tenant à sa liberté d'expression, il est évidemment essentiel que chaque entreprise dispose de  l'objet lui permettant d'imprimer. Les "entreprises de presse" concentreront en leur sein l'ensemble des stades de la production du "journal", et l'imprimerie y occupera une place essentielle.  À ses côtés, l'atelier de composition sera en lien direct avec la rédaction, le travail des linotypistes permettant le passage du manuscrit rédigé par le journaliste au texte en plomb qui pourra ensuite être placé sur la rotative. Les bâtiments de l'entreprise hébergeront donc aussi l'énorme machinerie permettant la production du journal papier. Et chacun de rivaliser de fierté à son propos. 
 
Ainsi battait le cœur de médias pour lesquels la liberté de s'exprimer allait de pair, comme dans les Constitutions, avec celle de propager cette expression par voie d'impression, c'est-à-dire "par voie de presse". Partant de l'outil permettant l'impression, le terme "la presse"  désignera finalement tout le secteur qui la concerne, allant jusqu'à identifier ceux qui en rédigent les contenus. Les journalistes sont ainsi devenus "La presse" parce que leurs textes prenaient vie lors de leur impression. 
De nos jours, cette assimilation d'une industrie à une de ses composantes n'a pas disparu. On dit toujours "Ces messieurs de la presse", on parle de "revue de la presse", de "carte de presse". Et on se bat toujours pour "la liberté de la presse". 
Mais, sur le terrain, que reste-t-il de cette identité d'un titre liée à sa machinerie d'édition ? Le journalisme est désormais bien loin des presses. Et celles-ci ne sont plus les lieux de l'affirmation de la liberté d'un titre à écrire ce qu'il estime utile, pertinent, et socialement signifiant.
Au sens premier du terme, "la liberté de la presse" se réduit à mesure que se confirment les monopoles d'impression. Pour la maintenir, peut-être faudrait-il trouver un autre nom…
 
Frédéric ANTOINE .

(1) www.cairn.info/revue-courrier-hebdomadaire-du-crisp-2006-19-page-5.htm
(2) www.lalanguefrancaise.com/dictionnaire/definition/presse 
(3) www.larousse.fr/encyclopedie/divers/libert%C3%A9_de_la_presse/186001
(4) Jurgen Habermas, L'espace public, Paris, Payot, 1988.

21 mars 2023

Radioguidage surréaliste : le chantier fantôme de l'E411

Surréaliste. Il n'y a pas d'autre mot pour qualifier le décalage qui existait, ce lundi matin, entre les annonces radio catastrophistes sur une mise à deux bandes de l'E411 dans les deux sens, et le R.A.S. qu'on pouvait constater sur le terrain. 
Les gens de radio(guidage)  sont-ils dans une tour d'ivoire ?
 
 
Lundi 20 mars, 06h05 du matin. Sous la douche, écoute du JP de La Première qui annonce que "Un gros chantier débute ce matin sur l'autoroute E411 entre Namur et le Brabant wallon" et que "La première phase, c'est de Daussoulx à Aische-en-Refail en direction de Bruxelles". 
 
Aïe, c'est juste l'itinéraire prévu. Petite panique. D'autant que le journaliste annonce : "Il faut s'attendre à des ralentissements, principalement aux heures de pointe."
 
PANIQUE À BORD
 
Pas une minute à perdre donc. D'autant que, à 06h22, la présentatrice du flash Mobilinfo rappelle : "Vous allez rouler sur deux voies uniquement dans chaque sens jusqu'à l'hiver prochain", et ajoute: "On va voir si ça provoque beaucoup d'embarras de trafic. On va voir cela déjà aujourd'hui. Pour l'instant, en tout cas c'est fluide là-bas."
 
Devant le pain au chocolat du petit matin, la panique monte. Renforcée par la première séquence de la rubrique "Le tour des régions", totalement consacrée à cet "événement du jour". Dans son billet, le journaliste confirme que "Les travaux en deux phases ont débuté ce matin". Interviewée,  Éloïse Winandy, de la SOFICO le répète (avec une petite nuance temporelle, qu'on ne relève pas sur le coup): "La première phase du chantier va démarrer ce matin."
 
                                    (capture d'écran La Première sur La Trois,±06h10)
06h40. Les travaux ont commencé ? Il est plus que temps de prendre le volant. Le rappel des titres de 06h30 a en effet une nouvelle fois répété l'info, redisant que "La circulation s'effectuera sur deux voies dans les deux sens de circulation".
 
06h55. Montée sur l'autoroute à hauteur de Wierde. La circulation est fluide. Mais il faut se préparer au pire. À 7h08, dans le JP, serine une nouvelle fois que "C'est un vaste chantier de réhabilitation qui commence aujourd'hui."
 
07h12. Arrivée à Daussoulx. Alors là on envisage la cata. On guette les Warnings, les feux- stops et les coups de frein. Mais on a beau scruter partout : un quelconque chantier ? Que nenni. Tout roule comme sur du velours, et sur trois bandes de circulation vers Bruxelles, s'il vous plaît. Dans l'autre sens, il semble n'y avoir que deux bandes disponibles. Mais, en tout cas, vers la capitale, tout est au vert. Pour combien de temps ?
 
Progression prudente dans ce qui est annoncé comme la zone de chantier. 
"Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? «Je ne vois que le soleil qui poudroie et l'herbe qui verdoie…»" (Charles Perrault). 
À une moyenne d'un peu moins de 120 km/h, trois bandes de véhicules progressent vers Bruxelles, sans encombre.

                                            (capture d'écran La Première sur La Trois, 07h46)

07h20. On serait alors assis sur une chaise que l'on en serait tombé d'un coup en entendant le dialogue qui se déroule dans le flash MobilInfo  :
"— C'est Marjorie Billo qui vous guide à travers les éventuels embarras de circulation. Et il y en a, hein, Marjorie, notamment sur l'E411! 
Oui parce qu'aujourd'hui vous roulez sur deux voies, à partir de ce week-end, entre Daussoulx et Thorembais dans les deux sens. (…). Pour l'instant, voilà, on sent qu'il y a du monde pour traverser le chantier, mais pas encore trop de ralentissements."
 
DES MONDES PARRALÈLES
 
On se pince pour le croire : alors que la circulation s'écoule ici peinarde sur trois voies, on vient de dire aux automobilistes se trouvant à cet endroit qu'ils ne roulaient que sur deux bandes. "Ceci n'est pas une pipe", comme aurait dit Magritte…
Le même flash affirme aussi que les voitures traversent un chantier. Coup d'œil à gauche (et même à droite): pas l'ombre d'un élément de chantier à l'horizon. Même pas le moindre panneau.
 
Entre MobilInfo, les studios de La Première et les navetteurs de l'E411, on doit être dans des mondes peut-être parallèles, mais en tout cas pas semblables.
 
07h30, descente à Wavre (attention au flash!). On remonte et on continue la route vers Bruxelles. Le chantier fantôme n'est pas devenu réalité. 
Alors que, vers Overijse, se dessinent les vrais bouchons avant la fin de l'autoroute, nouveau coup de magie radiophonique.  
À 07h48, retour du Mobilinfo :
" — Et ces soucis sur l'E411… ", demande le journaliste en studio
Oui c'est vrai qu'il y a ce chantier quand même qui est en place entre Daussoulx et Thorembais, répond l'animatrice du service au radio guidage. Elle rappelle aux auditeurs : "Alors vous roulez sur deux voies dans les deux sens (…)." Et elle termine :  "Pour l'instant, voilà, vous circulez, mais de manière apparemment fluide sans trop d'embarras, c'est déjà bon à savoir."
 
Et pour cause que la circulation est fluide ! il n'y a pas l'ombre d'un chantier, ni d'une réduction de bandes de circulation vers Bruxelles. "Apparemment sans trop d'embarras". Apparemment? Ou réellement, parce qu'il n'y a pas de travaux?
 
Encore heureux que de, pliés en quare de rire derrière leur volant, des auditeurs de La Première n'ont pas provoqué d'accidents…

Ce matin-là, le traitement de l'info sur le chantier de l'E411 était sur-réel. Trop beau pour être vrai. Puisqu'il ne l'était pas. Et tellement beau que, le lendemain matin, mardi, la situation n'avait toujours pas changé. Les navetteurs vers Bruxelles roulaient une nouvelle fois sur trois voies, et seuls quelque part deux panneaux de signalisation perdus proposaient sur cent mètres une limitation de vitesse et un rétrécissement qui n'a jamais eu lieu. Et vogue la galère.
 
DÉCROCHAGE EN CRESCENDO (1)
 
Un élément intéressant est ici la progression de l'irréalité de l'information. Si, à 06h00 du matin, l'info est déjà donnée comme immédiate ("Un gros chantier débute ce matin"), entre 06h00 et 07h00, la nouvelle de la remise à niveau de l'E411 est plutôt donnée au futur, même si le risque d'embarras de circulation est évoqué au présent. L'info se présente sur le mode d'une annonce. À l'auditeur de saisir si le futur alors utilisé sur MobilInfo (et dans la longue chronique régionale)  est un futur proche ("La première phase va démarrer ce matin") ou un futur lointain ("La Sofico va procéder à…").
À 07h00, le chantier est uniquement présenté au présent. ("Un vaste chantier de réhabilitation qui commence aujourd'hui")
À 07h20, tout bascule. Plus question de futur ou de phasage du chantier, le rétrécissement à deux voies et les embarras qui en découlent sont présentés comme se déroulant au moment même où l'on parle, le message délivré par par l'infotrafic faisant office d'opération d'authentification et de validation. Le basculement est alors accompli. Ce qui était une potentialité à 06h20 du matin et qui avait glissé vers le vraisemblable une quarante minutes plus tard devient une totale réalité radiophonique à partir de 07h20. 
Alors que la "vraie" réalité est, elle, totalement différente…

COMMENT EST-CE POSSIBLE?

Cet événement extra-ordinaire incite évidemment à se poser quelques questions. Et d'abord : mais où sont les auditeurs ? Comment se fait-il que, dès l'aurore, aucun automobiliste namuro-bruxellois auditeur de la plus prestigieuse station de radio de Belgique n'ait pris la peine d'appeler la radio pour lui faire part de son étonnement (ou de son émerveillement)? 
La Première est-elle écoutée le matin dans les voitures qui vont de Namur à Bruxelles? 
 
Si la station a une audience de de type, celle-ci doit soit être amorphe, soit blasée, soit incapable de savoir comment signaler l'erreur, et à qui. Seuls peut-être des personnes ayant des entrées "personnelles" à la RTBF auraient-elles pu imaginer prévenir la rédaction et MobilInfo. Mais, on le sait, téléphoner au volant n'est pas vrrrraiment conseillé par les pandores qui contrôlent les routes… (2)

On peut aussi se demander si ce type d'information "prédictive" ne méritait pas une petite vérification. Apparemment, tout le monde s'est ici basé sur une représentation erronée de la réalité, sans qu'il ait été à un quelconque moment envisagé de vérifier "sur le terrain" une annonce provenant sans doute des services de la Sofico. Il y a des communiqués de presse qui ont, apparemment, des relents d' Évangile…

On peut encore s'interroger sur le véritable travail du service MobilInfo, qui en vient à annoncer avec conviction d'énormes contre-vérités. La situation vécue lundi est d'autant plus rocambolesque que, sauf erreur, MobilInfo se trouve au centre Perex, qui se trouve lui-même à Daussoulx, c'est-à-dire là où auraient dû débuter les fantasmagoriques travaux dont la radio a parlé dans toute sa matinale.

Perex est-il un bunker? N'y a-t-il là personne pour regarder par une fenêtre, pour voir non seulement qu'il n'y a pas de file, mais qu'aucun aménagement n'a été fait à la voirie dans le sens Namur-Bruxelles pour réduire la circulation à deux voies ?

Ce cas vécu ne peut qu'inspirer quelques craintes. Si, à propos de simples travaux sur une autoroute, le service MobilInfo réussit à mener l'auditeur sur une autre planète, que pourrait-il en être dans d'autres circonstances ? Quelle crédibilité accorder alors à ses annonces et… à certaines infos de la radio ?

Le lundi soir, un long reportage diffusé au journal télévisé de La Une annonçait que les travaux allaient débuter… fin de la semaine. Le cameraman de l'équipe avait eu beau braquer sa caméra dans tous les sens, il n'avait pu capter ni bouchon ni ralentissement.

La Belgique sera toujours le pays du surréalisme…

Frédéric ANTOINE.

(1) Ce § a été rajouté, pour clarifier le propos, le 22/03 à 11h30.
(2) L'auteur de ces lignes a informé un journaliste de la station lors de son arrivée à Bruxelles, vers 08h20. A 08h30, le résumé des nouvelles de La Première annonçait toujours que l'E411 était réduite à deux voies entre Namur et Thorembais…


16 février 2023

SudInfo rétrécit : parce qu'il croit à l'avenir de la presse ?

 
Le 15 février, les versions papier des titres de SudInfo ont fondu au lavage. Pourquoi s'attacher ainsi au papier ? Et est-ce que ça change quelque chose, dans ce monde numérisé ?

Passer du format berlinois au demi-berlinois correspond à diviser la surface du journal par deux. Une page en berlinois fait 44 cm de haut sur 29 de large. En demi-berlinois, on est plutôt à du 21 x 29. On glisse donc de ± 1200 cm2 à ± 600. Une réduction qui s'opère essentiellement sur la hauteur de la page.

En Belgique francophone, seuls les titres de Rossel (L' Écho y compris)  aiment le format berlinois. Chez IPM, La DH et La Libre sont en tabloïd (33 x 23). L'Avenir, lors de son arrivée à l'imprimerie de Rossel, avait dû choisir le demi-berlinois. Metro s'y est aussi mis. SudInfo se glissant dans le même créneau que le journal namurois, il paraissait normal que ses titres finissent par passer au demi-berlinois, moins coûteux en papier que le berlinois.

Certains s'étonnent qu'un groupe de presse se préoccupe encore du futur de son édition papier, la consultation de l'info en ligne semblant aujourd'hui être devenue le seul mode d'appropriation des nouvelles, que ce soit via les sites des entreprises de presse ou, pour les plus jeunes, uniquement via les réseaux sociaux.

PASSER À LA CAISSE

Il est vrai, et on l'a souvent écrit sur ce blog, que depuis 2020, la commercialisation des journaux en ligne est devenue un vrai challenge, pour les titres, et certains ont réussi à bien monétiser leurs contenus dans des abonnements numériques. Sauf que la manne des ventes en ligne ne bénéficie pas à tous.  À l'instar de ce qui se passe ailleurs dans le monde, l'abonnement digital sourit surtout aux titres de qualité, ainsi qu'à la presse spécialisée. Les médias locaux et populaires réussissent moins bien à persuader leurs lecteurs de passer à la caisse.

Ainsi, selon les derniers chiffres disponibles, une part appréciable des acheteurs de SudInfo et de L'Avenir continuent à préférer le papier à l'achat numérique. En 2021, 87% des ventes de L'Avenir étaient toujours en format papier, et 78% des ventes des titres de ce qui s'appelle désormais SudInfo. Pourtant, en tout cas pour les titres de Rossel, ce n'est pas faute de ne pas avoir cherché à hameçonner l'abonné potentiel par tous les moyens au tournant des années 2020.  À ce moment-là, le pourcentage d'abonnés numérique avait cru. Mais, comme on l'observe pour d'autres titres, il semble que, de ce côté, on est arrivé sinon à un plafond, au moins à un palier. On disposera bientôt du "CIM Press Brand Report 2023", désormais la seule source d'info disponible sur la diffusion de la presse. On pourra alors vérifier si les tendances perçues jusqu'à 2021 se confirment.

LE PAPIER CHOUCHOU

Quoi qu'il en soit, face à de telles données, on comprend que les entreprises de presse continuent à choyer leurs acheteurs de papier ! Même si, au total, on leur en vend en quantité moins que par le passé, et pour un prix plutôt élevé.

(€, chiffres arrondis), 

(prix par mois)

Accès web

Accès web 

+ replica

Accès web 

+ replica 

+ journal papier à domicile

L’avenir

7,25

14,5

36

SudInfo

6

11

36

Différence

+1,25 

(L’avenir)

+3,5

(L’avenir)

0

Dans cette compétition, SudInfo se montre toujours moins cher que L'Avenir… sauf pour le prix de l'abonnement "full", qui est identique dans les deux offres. Ce qui interroge: pourquoi ne pas être en compétition aussi sur l'offre comprenant la livraison du journal papier ? 

Cette petite comparaison révèle aussi que les entreprises concernées estiment le prix de vente (en abonnement) de leur journal papier à ± 1,5 €/jour. Alors qu'en achat au numéro, le journal coûte 2€. Le prix de la production d'info en ligne représente 6-7€, et le prix propre de la production de l'exemplaire prototype du journal, avant sa production physique, à 5-7€. Pour l'abonné, le surprix lié à la production et à l'acheminement du journal papier se situe à 21-22€/mois. Soit près de 0,9€/jour.

ALLÉCHER ET CLARIFIER

Changer de format implique évidemment aussi de revoir la mise en page. Cette opération de rénovation s'avère d'autant plus importante si le titre compte une quantité appréciable de ventes au numéro en kiosque (chez le marchand de journaux). Ce type de vente est en décroissance constante depuis une bonne quinzaine d'années, notamment suite à la disparition de nombreux points de vente, mais aussi à cause des changements de comportement des lecteurs… et des éditeurs eux-mêmes.

Les entreprises ont en effet milité pour se voir réduire la vente au numéro, génératrice de coûts supplémentaires et d'éléments imprévisibles. Toutefois, ces ventes subsistent et nécessitent chaque jour de trouver le moyen d'alpaguer le lecteur occasionnel ou d'éviter de perdre le lecteur fidèle. Cette difficulté n'est que peu impactante pour L'avenir qui, en 2021, ne réalisait en kiosque que 10% de ses ventes print. Par contre, à la même époque, Sudpresse était toujours dépendant à 30% de ses ventes au numéro dans les librairies.

Cela explique l'attention que ce groupe de titres porte aux contenus de sa Une, qui doit être alléchante. Comme le montre l'illustration ci-dessous, un travail incontestable a été réalisé de ce côté, avec un recentrement du positionnement du titre.

SudPresse avait l'habitude de fréquemment modifier sa Une, notamment pour son titre de manchette, voyageant du côté droit au côté gauche de la page. Mais, pour le reste, la mise en page s'était maintenue ces dernières années dans un profil de Une de type "mosaïque vitrine", comprenant un nombre d'infos et d'accroches important. 

Une grosse révolution s'était manifestée l'an dernier, lorsque le groupe avait choisi d'insérer un édito sur la première page, ce qui est contraire au principe de la Une vitrine et rapprochait le titre populaire du journal Le Soir, dont une des spécificités est d'afficher un édito en première page. L'insert de cette originalité n'a sans doute pas séduit, car elle disparaît de la nouvelle Une 2023, évidemment plus petite et donc moins propice à la publication de textes. L'édito en Une apportait une touche de "sérieux" aux titres de SudInfo, et manifestait la volonté d'exprimer des avis, et d'inciter à l'échange…

La Une 2023 fait le choix de la clarté, avec une manchette incontestable qui occupe tout le haut de la page. On peut considérer que l'info verticale à droite en bas de page est sa "contre-manchette", dans la mesure où, lorsque le titre principal d'une édition n'est pas identique à celui des autres éditions, cette manchette-là se retrouve en "contre-manchette". Mais, comme on le voit ci-dessous, cette situation est rare.

Le jour de l'analyse, 8 des 11 éditions possédaient la même manchette, ce qui pourrait laisser penser que la politique choisie est de mettre en tête de page un "fait divers" général, les variations de titraille, avec coloration locale, concernant plutôt les petits titres. Une comparaison avec les éditions de la veille relativise cette impression : le 15/2, 6 des 11 éditions "seulement" affichaient la même manchette. Il semble que, lorsqu'un titre régional se distingue particulièrement, il accède à la manchette de cette édition, l'info générale qui occupe la manchette ailleurs étant reléguée dans ce que nous avons qualifié de "contre-manchette". 

L'observation des Unes du jour de l'analyse relève aussi que, davantage que la manchette et son illustration, qui ne sont pas présentes dans toutes les éditions, une seule illu (et son titre) se retrouvent dans chacune d'entre elles : la photo d'une jeune femme en bikini sur une plage et son titre, Miss Belgique, véritable star sur TikTok. Comme quoi, on ne se refait pas…

Pas plus qu'on ne se refait pas dans les choix de sujets : faits divers, justice, sports et faits de société.

NI UNE, NI DEUX…
 

Comment apprécier cette nouvelle vis-à-vis de celle de L'avenir, qui s'adresse d'abord à ses abonnés, sinon en notant que rien, ou presque, ne les rassemble. Élément commun : la manchette, qui occupe le haut de page de SudInfo et la partie inférieure de la page à L'avenir. Dès le nombre d'infos, les titres diffèrent : SudInfo en propose 5, dont un dans une oreille (en haut à gauche), L'avenir en présente six, dont une en insert à droite du titre du journal. Le registre des infos choisies distingue évidemment les deux titres, de même que le choix des illustrations. 

Au total, la Une de SudInfo paraît plus ouverte, aérée, que celle de L'avenir, qui donne une impression de "renfermé", de "non liberté", suite à la présence de "capsules" (cadres qui entourent les infos) qui isolent chaque info, l'enferment dans son encadré, et multiplient les traits noirs aux quatre coins de la page.

Peut-être dira-t-on que tout cela est un hasard, car les deux titres ne visent pas le même public, ou le même type de public ? En partie c'est sans doute vrai. Mais ils sont en tout cas de plus en plus en concurrence sur les mêmes terrains.

On dira peut-être aussi que tout cela est sans intérêt dans un monde où on ne lit plus le journal. On aura montré ici que la place du papier n'est pas si anecdotique que cela. Mais, surtout, cela démontre que la notion même d'édition n'est pas en train de se dissoudre dans les torrents d'infos qui déferlent via les fils info et les réseaux. Oui, éditer les nouvelles, cela existe toujours. Et le plus étonnant est que c'est toujours ce que recherchent celles et ceux qui s'abonnent en numérique. Ce n'est pas tant avoir accès à l'info qui les motive que de pouvoir lire le journal en ligne comme s'ils l'avaient en main. 

Si l'édition n'est pas morte, le journalisme non plus n'est pas sur le point de passer le clavier à gauche.


Frédéric ANTOINE.

 

 



 

 

 

Ce que vous avez le plus lu