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22 janvier 2025

Striptease, un enfant pas si naturel que ça


En ce début 2025, on fête dans la joie les 40 ans de Striptease et de ses créateurs, considérés comme les fondateurs d'un nouveau genre télévisuel. Mais on oublie de mentionner que cette émission est l'aboutissement du long flirt entre le documentaire et le réel qui avait magistralement commencé à la RTB dès la fin des années soixante. Un peu moins de 20 ans avant les débuts du programme qui déshabille la société belge…

Ah, qu'on se plaît pour l'instant à saluer les quarante bougies de ce programme unique en son genre, que le monde entier ne cesse de nous envier. Et que l'on aime entendre ses créateurs retracer leurs aventures de conception in vitro d'un nouveau genre télévisuel ! Il est vrai que la formule de Striptease est à nulle autre pareille, avec cette absence totale de voix off, des interviews presque sans voix du journaliste, un filmage à hauteur d'homme, des sujets révélant au plein jour des univers méconnus de notre petite terre d'héroïsme et un format court qui oblige d'aller droit au but en cassant les codes de la réalisation télévision classique. En 1985, c'était assurément révolutionnaire. Mais ce n'était pas tout à fait hors du commun, jamais vu, et créé de toutes pièces.

Cet hommage national ne l'a sûrement pas fait se retourner dans sa tombe, mais ils ont tout de même avoir dû démanger un peu, les os d'un de ces deux personnages qui, à la fin des années 1960, avaient posé les premiers jalons de cette école documentariste de la RTB unique en son genre, qui accouchera par la suite de Striptease. Nous écrivons ces mots avec prudence, car il est certain que l'un des deux fondateurs est décédé en 2009. Peut-être certains lecteurs pourront-ils nous éclairer davantage à propos de l'autre artisan de la RTBF qui inspirera Striptease

MANUEL ET PÉCHÉ

Les noms de ces inventeurs : Pierre Manuel (1930-2009), journaliste à la télévision publique à partir de 1960, et Jean-Jacques Péché (1936- ? ), réalisateur (puis journaliste) dans la même maison à partir de 1964 (1). Ce sont eux qui, en 1968, lancèrent sur les écrans de la télévision publique belge le magazine Faits Divers, dont Striptease est incontestablement l'enfant naturel. Si l'on s'en réfère aux documents numérisés par la Sonuma et disponibles en ligne (2), ce format produisit en dix ans (1968-1978) un peu moins de trente documentaires conçus en marge de la grande émission d'enquêtes-reportages que proposait alors la RTB  : Neuf Millions (qui deviendra en 1971 Neuf Millions neuf). 

Faits Divers était une émission éclectique, très largement orientée vers le documentarisme, mais qui hésitait encore entre traiter simplement le réel de manière journalistique ou se soucier de poser sur lui un regard.

Pierre Manuel avait été grand reporter et avait parcouru le monde pour en couvrir les crises et les guerres. Dans une longue interview qu'il avait accordée à Jean-Marie Delmée en 1973 (3), il précisait quelle démarche avait inspiré Faits Divers : « Nous voulions raconter un petit événement, mais en le traitant sur une durée d'émission plus longue. Afin, à travers lui, de faire apparaître - c'est le cas dans les émissions les meilleures -  une espèce de background très important, une grande question qui tient au cœur, qui est au centre des préoccupations de l'homme de notre temps. » Et d'ajouter : « C'est une méthode difficile à définir d'une manière précise. Vous vous situez sur le plan de ce qui est vécu, de ce qui est ressenti, de ce qui est important pour les gens. Dans le concret, dans le quotidien, et dans la vie nationale. Il était important aussi pour nous de donner des images de notre vie nationale, qui a tout de même aussi un certain intérêt, et de ne pas transposer à Katmandou ou à Tombouctou des problèmes qui existent ici. Il nous importait aussi de les exposer avec le langage des gens de chez nous. C'est une nouveauté très importante, et il  faut accorder que c'est la télévision qui l'a apportée. La littérature de chez nous a toujours échoué à rendre compte du langage des gens de chez nous. La télévision l'a fait. »
 

AU-DELÀ DU JOURNALISME ?

Parcourir la série des émissions Faits Divers témoigne du grand éclectisme des sujets et des traitements. Ils partent toujours du vécu des hommes, et concernent essentiellement la Belgique, à de rares exceptions près (4). Quasiment tous les films reposent sur de petits sujets et suivent des personnages 'simples', issus de 'la vie de tous les jours'. Mais, comme l'expliquait Pierre Manuel, grâce à ceux-ci se révélaient de grands thèmes et enjeux de société. Dans la plupart des sujets, la voix en off du réalisateur (ou le journaliste) n'intervient jamais, sinon parfois pour poser une question. Il n'y a quasiment jamais d'interview en tant que telle. Les images et les sons d'ambiance parlent d'eux-mêmes. 

Dans quelques films, la réalisation rappelle que le magazine relève du secteur télévisuel de l'information, et qu'il entretient une filiation avec le journalisme. Il arrive ainsi qu'une voix off se sente tout de même obligée de contextualiser le propos du sujet, ou afin de donner un sens précis aux images. Dans ces conditions, le rôle de l'interviewer peut aussi être plus marqué. Lorsque le sujet est plus touchy, ou que ses auteurs estiment devoir expliquer au spectateur le sens de leur démarche, on recense aussi plusieurs cas où l'émission commence par un in-situ où le journaliste apparaît plein cadre afin d'introduire sérieusement le propos. Le classique billet de lancement d'une séquence journalistique n'est alors pas loin…

AVEC DES PINCETTES

Étonnamment, ce rappel d'un lien avec le travail du journaliste n'est pas l'apanage des premiers documents de la série. Il se retrouve même plutôt dans les dernières années du magazine, notamment lorsque plusieurs sujets seront portés par un autre journaliste que le tandem Manuel-Péché (5). Cette préoccupation de contextualisation se retrouve aussi, à quelques occasions, dans la diffusion d'un texte, en déroulé, en début de film. 

Nous avons aussi recensé deux cas particuliers, où Pierre Manuel, plutôt tenant d'une stricte absence d'une instance énonciatrice, renonce à cette règle. Dans Bonjour monsieur le maître (1971), il est présent en voix off à plusieurs endroits du film. Sans doute pour dédouaner le film de toute intention de moquerie vis-à-vis du principal personnage (6). Signe d'une époque et du rôle que devait alors remplir le service public, lorsque, en 1975, Faits divers osera aborder le sujet de la sexualité et de la pornographie, l'émission le fera avec des pincettes. Dans une longue introduction de quatre minutes tournée devant sa bibliothèque, Pierre Manuel marchera sur des œufs pour justifier ce choix de sujet et son traitement. Il s'agit ici clairement de dégoupiller la grenade que le sujet pouvait représenter.  À cette fin, non seulement le film sera diffusé avec le carré blanc, mais, en finale de son intro, le journaliste-réalisateur n'hésitera pas à faire sienne la conclusion très critique vis-à-vis de la pornographie qui est exprimée à la fin du film (7). La morale sera sauve…

ÉPAULE ET SON SYNCHRO

Basée sur des sujets issus de la banalité (sens dans lequel il faut entendre 'faits divers' (8) ), incarnés dans un très petit nombre de personnages, la formule de faits divers choisit aussi de s'étendre sur des formats longs de ± une heure (à l'époque, les formats sont souples sur le service public puisqu'il ne faut pas se fondre dans l'horlogisme imposé par les écrans publicitaires). Le filmage réalisé en caméra à l'épaule, tournant à hauteur d'homme et en son synchrone, caractérise déjà la formule. Dans son interview évoquée plus haut, Pierre Manuel souligne en quoi les évolutions techniques du filmage tv survenues au milieu des années 60 ont permis de saisir le réel de la sorte (9). Il y dit notamment : « C'était une révolution qui n'était pas seulement une révolution technique, mais aussi une révolution qui nous a menés, plus tard, à aller beaucoup plus loin dans le sens que l'on pouvait donner aux choses. Alors on peut appeler ça cinéma vérité, télévision vérité, je ne sais pas très bien, il est difficile de mettre une étiquette là-dessus, on peut appeler ça écriture par l'image, peu importe. » 

En 1973, Pierre Manuel mettait déjà un nom sur ce qui deviendra la marque de fabrique des documentaires de société made in RTBF, et aboutira à Striptease. Et, pour réaliser ce projet, l'équipe de Faits Divers s'entourera notamment d'une série de cameramen de talent, dont Manu Bonmariage, que l'on retrouvera par la suite au générique de bon nombre d'épisodes de Striptease, avant qu'il ne passe lui-même à la réalisation de films de réel.

JUSQU'À LA FICTION ?

Dans Faits divers, les réalisations criantes de vie ne manquent pas. Si l'on salue souvent le format court et percutant de Striptease, le format long du traitement made in Faits divers mérite aussi d'être apprécié. C'était du slow journalism avant la lettre. De nos souvenirs de jeune téléspectateur de l'époque, le produit le plus fini, le plus abouti et peut-être le plus léché de la série est et restera Week-end ou la qualité de la vie, réalisé en 1972. Sans doute la mise en situation des intervenants de ce film dans le cadre d'un week-end à la côte belge, le choix des personnages et le goût de certains d'entre eux à se mettre en scène ainsi que les cadres où ils ont été filmés jouent-ils sur ce choix de notre part. Pour les membres de l'équipe du magazine, c'était aussi la première fois qu'ils cherchaient à organiser quelque peu le réel qu'ils abordaient, au risque de se voir accusés ensuite de chercher à la maîtriser (et donc, oh horreur, de le scénariser). 

L'expérience sera poussée beaucoup plus loin la même année avec le film Le Stress, dont Manuel et Péché reconnaissent dès le générique avoir été les auteurs du 'scénario'. Ce "téléfilm" ne sera d'ailleurs pas diffusé sous la bannière de Faits diversPierre Manuel (dans la même interview déjà citée) : « On a fait la tentative d'un téléfilm. Alors là, quelle étiquette ? Est-ce que c'est du reportage fiction ? Est-ce que c'est de la fiction ? Est-ce que c'est un script que nous avons développé nous-mêmes ? Là encore, les problèmes d'étiquette sont difficiles. Ce qu'on essayait de faire, en tout cas, c'est de trouver des voix spécifiques à la télévision. Le stress, ce n'est pas de la littérature, ce n'est pas du cinéma, ce n'est pas du théâtre. Les acteurs sont des non-professionnels. Ils essayent de rendre compte de leurs problèmes de tous les jours, sur la base d'un scénario qui, au départ, avait trois à cinq pages. Dans Le stress, les personnages se trouvaient dans la situation où on les a mis, me semble-t-il. Le professeur, c'était un professeur, le commissaire de police, c'était le commissaire de police de Schaerbeek, qui jouait magnifiquement son rôle. (…) Pour nous, c'était une expérience bouleversante, qui nous a appris énormément de choses. On a peut-être appris à éviter certaines choses à ne plus faire. Mais ce qu'on a voulu faire, c'est quitter les ornières d'une certaine télévision qui nous semblait un peu statufiée. On a parfois l'impression, au bout de quelques années, de tourner en rond. De refaire toujours le même reportage, de dire toujours la même chose. Avec Le stress, on a voulu faire autre chose. C'est peut-être une façon pour nous de nous remettre en question. Ça nous a fait passer quelques nuits blanches. » 

En 1978, les créateurs de cette nouvelle forme de télévision chercheront à passer à autre chose. Le dernier sujet tourné par Jean-Jacques Péché, Vens, village de montagne, n'est plus dans la même veine. Les journalistes-réalisateurs vogueront vers d'autres horizons.

UN AIR DE FAMILLE ? OU PAS ?

Dans l'article déjà cité où il entend cerner l'originalité de Faits divers, André Dartevelle relevait en 2009 trois éléments qui lui semblaient résumer l'esthétique de cette série de films : (1) Le cheminent. « Le film devient un parcours, une expérience humaine et sensorielle et non plus un discours informatif articulé sur des images. » (2) Le dévoilement. L'émission « cherche par tous les moyens à montrer, à filmer les rapports des gens ordinaires avec le pouvoir et ses entités ». (3) La double détente : « La caméra quasi invisible suit souplement les personnages, les laisse se débrouiller dans l'espace public et puis, en contradiction avec cette dynamique, elle fixe des visages en gros plans. Manuel veut savoir ce qu'ils ressentent (…). »

Dartevelle pointe peut-être là certaines des différences les plus fondamentales entre  Faits divers et Striptease : celles relatives aux buts, aux finalités du message qui transpirent des sujets tournés. Celles du rôle politique de ces films, de leur insertion dans une société donnée, dans un temps donné. Les deux émissions sont des reflets de leur époque. Le rêve des journalistes-réalisateurs-producteurs de Faits divers était sans doute que, par leur finesse et leurs incarnations, leurs films sensibilisent la société et poussent aux changements.  

Striptease s'inscrit-il dans la même lignée, ou se contente-t-il de portraiturer les incongruités d'une fin de siècle qui, petit à petit, délaissait les enjeux collectifs au profit de l'individuel et de l'épanouissement personnel (ou du non-épanouissement) ?

Frédéric ANTOINE.

(merci à chatgpt pour l'illu)

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(1) Source : André DARTEVELLE, "Du reportage au documentaire : une expérience de cinéma du réel à la RTB(F) de 1968 à 1978", in : Bulletin de la Classe des Arts, tome 20, 2009. pp. 133-142.
(2) https://www.sonuma.be/thesaurus/collection-faits_divers_1968_
(3) Dans la série de portraits tv Reporters. Diffusé le 24/08/1973 (https://www.sonuma.be/thesaurus/collection-reporters).
(4) Notamment : Dimanche des rameaux à Jérusalem (1968), réalisé 2 ans après la fin de la Guerre des Six Jours. 
(5) Il s'agit surtout d'Alain de Streel. Mais à cette époque Jean-Jacques Péché pratiquera aussi l'intervention face-caméra en début de film.
(6) L'auteur évoque ce reproche qui aurait malgré tout été adressé au film dans ce que l'on suppose être la même interview accordée à J.-M. Delmée (voir note 3 ci-dessus), mais qui figure sur Auvio entre le générique de la série Faits divers et le début du film sur cet instituteur proprement dit.
(7) « L'émission se termine donc clairement par une mise en garde, une condamnation si vous voulez, de certains procédés », dit-il alors notamment. (A corps perdus, 1975).
(8) Contrairement au sens que la formule éponyme revêtira par la suite sur la RTBF dans le titre d'autres émissions, d'abord en radio, puis en télévision.
(9) « C'est surtout pendant les tournages sur la campagne électorale américaine, qui est d'une part d'ailleurs un admirable spectacle pour leurs porteurs, qu'on a découvert avec jouissance vraiment, avec une joie profonde, ce que les Américains ont découvert depuis longtemps, l'utilisation de la caméra légère à son synchrone. La caméra portée à l'épaule par le cameraman à hauteur d'hommes, le cameraman qui se bat vraiment, et à hauteur d'hommes, qui se bat avec sa réalité. Le preneur de son qui, avec sa petite perche, va chercher partout le son vrai, ça a été pour nous une véritable révolution. Il fallait en quelque sorte assassiner, tuer le cameraman ancien pour le ressusciter, mais plus inventif, participant directement au sein de l'équipe au travail de création, d'imagination. Ça c'était très important. »





19 septembre 2023

70 ans de télé : un anniv qui sent le sapin



D'accord, les anniversaires 'ronds', on aime fêter cela avec un peu plus de lustre. M'enfin, ça ne vaut pas ceux où on a un siècle, un demi-siècle, ou un quart de siècle. Regardez la Belgique : on se prépare à un anniversaire grandiose pour son bicentenaire en 2030 (enfin, si elle tient toujours jusque là). 
Alors, pourquoi en faire des caisses pour les 70 ans de l'arrivée en Belgique ?

Parce que, finalement, c'est pas tellement top, d'avoir 70 ans. Aline Victor, conseillère en stratégie nutritionnelle, note ainsi sur le site réputé du Journal des femmes qu' à 70 ans, arrive la perte des sens. On  a « le goût qui s'émousse, une perte d'odorat qui s'accentue, une baisse visuelle de plus en plus importante…, autant de facteurs qui vont mettre à mal le plaisir de manger ». Pas de quoi faire la fête. Surtout que à 70 ans, on tombe aussi en plein dans  les pathologies liées au vieillissement : « l'arthrose (usure du cartilage), la sarcopénie (baisse de la masse et de la force musculaire) et l'ostéoporose (diminution de la densité osseuse). Ces 3 pathologies sont souvent responsables de la perte d'autonomie. La personne perd sa mobilité. Elle a peur de la chute et ne sent pas à l'aise pour marcher seul.  « Le risque principal est l'isolement et donc la dépression », conclut la spécialiste.

Ouhlala! Avec tout ça, l'envie est-elle vraiment à faire la fête ? Pourtant, à la RTBF, cett année on y croit. Et on a choisi de ne pas seulement célébrer les 70 ans de la tv à Bruxelles, seul lieu du pays où cela fait vraiment 70 ans qu'on peut regarder la télévision belge (de ses 100 mètres de haut (1), l'émetteur du Palais de Justice portait au mieux jusqu'à… Waterloo), mais dans toute la Wallonie où, il y a 70 ans, tout le monde se foutait royalement que l'INR commence à proposer des émissions avec des images. D'autant que les plus fortunés (ou les plus fous) des Wallons, qui avaient déjà leur téléviseur, l'utilisaient depuis belle lurette pour regarder la télé française sur l'émetteur de Lille (inauguré en… 1950), ou d'autres stations étrangères comme la BBC (2).

PLUTÔT SUR L'ÉCRAN QUE DANS LA VRAIE VIE

 Étrange, cette volonté soudaine de célébrer en grande pompe ces 70 ans d'existence alors que, par le passé, les célébrations de la naissance de la tv ont été souvent moins invasives et  extraverties. Certes on occupait alors l'antenne par des rediffusions commémoratives (2013), qui prenaient tant de place dans les grilles qu'elles pouvaient aller jusqu'à « l'overdose », selon certains commentateurs télé (2003). Tout aussi économiques en moyens, des jeux étaient aussi conçus pour célébrer la glorieuse histoire de notre petite télévision nationale (1993), à un moment où, par ailleurs, on parlait  « de diminution de temps d'antenne, de réduction de dotation, de personnel et de production, ou encore de la suppression pure et simple de Télé 21 » (3).

En définitive, tout cela se produisait "ad intra", dans les grilles de programmes proposées, espérant que le téléspectateur allait naturellement venir gaiment fêter l'anniversaire de la télé publique en se branchant sur La Une ou sur le deuxième canal, au nom changeant avec le temps (et les divers projets destinés à y drainer de l'audience).

Dans mes souvenirs, il faut remonter aux 25 ans de la télé pour qu'une exposition, organisée par la RTBF, célèbre les premières années de ce média chez nous par une belle expo au Passage 44 à Bruxelles et la publication d'un livre-catalogue (4), qui restera longtemps le seul document écrit de référence sur les débuts de la télé RTB.

Il y eut aussi une remarque exception, mais qui ne doit rien à la RTBF : l'exposition organisée à l'instigation de Muriel Hanot et du conservateur du musée de Mariemont, quasiment contre le gré du service public, qui évoquait le sujet sous forme de "cabinets se curiosité" très originaux, exposition accompagnée d'un impressionnant livre-catalogue (auquel j'ai eu l'honneur de contribuer) (5). Pour être complet, il faut aussi reconnaître que d'autres acteurs du paysage médiatique ont parfois organisé des expo sur l'histoire de la télé, mais ces initiatives ne sont jamais venues de l'opérateur public (6).

mercredi 30 octobre 2013 JEAN-FRANÇOIS LAUWENS Journal Le Soair  

ANNIV HORS LES MURS
 
En bref,ce la fait 45 ans grosso modo que la RTBF ne sort pas de ses murs pour fêter son anniversaire pour aller à la rencontre de son public et espère qu'il va volontairement venir à lui, tout feu tout flamme et tout heureux de replonger dans la nostalgie.

Alors, pourquoi, pour les 70 ans, la RTBF change-t-elle de stratégie et, pour une fois, décide-t-elle d'aller elle-même à la rencontre du public, en organisant des opérations de décentralisation aux quatre coins de la Wallonie et de Bruxelles, en y proposant elle-même une expo interactive dans un "village expériences", puis des rencontres avec des animateurs, des séances de selfies et même des débats locaux, réservés aux premiers heureux qui auront pu s'y inscrire.

Il y a là un fameux retournement de stratégie dans l'usage d'un anniversaire comme prétexte à une communication événementielle. Sauf que, au contraire de tout ce qui a été organisé précédemment lors de pareils événements, il semble que ceux-ci ne sont pas tournés vers le passé, l'évocation des jours heureux et des vieilles gloires. 

Le programme comprend bien à Bruxelles une soirée 70 ans d’archives bruxelloises en 70 minutes, projection inédite de la SONUMA, mais c'est le seul du genre.Tout le reste des animations est placé sous le signe de "De la télévision au digital" et est clairement orienté vers le futur. La RTBF utilise son passé pour accélérer l'entrée de son public vers ce que l'opérateur public entend être demain, ainsi que pour faire du catch-all vis-à-vis de nouveaux publics. Le titre des "focus groups" que la RTBF organise dans toutes les régions va bien dans ce sens : " Quelles relations la RTBF doit-elle entretenir avec les réseaux sociaux et peut-on imaginer ensemble un autre espace digital pour échanger nos avis ? " 

 LE LINÉAIRE AU BORD DE LA TOMBE ?

Utiliser son passé pour faire basculer l'audience vers le futur peut être une bonne stratégie. Mais celle-ci ne dit pas ses intentions cachées : à terme, faire disparaître le média Tv linéraire au profit d'un maximum de consommation en ligne, à la carte, et ce via l'usage des plateformes. Personne n'en parle officiellement, mais il semble que l'obsolescence programmée de la télévision linéaire figure aujourd'hui dans beaucoup d'agendas. Les bruits de future suppression des émetteurs TNT de la RTBF en seraient un premier pas. Le fait que certains programmes jadis diffusés en linéaire sont maintenant renvoyés sur les plateformes, comme le passage de Ouftivi à "Auvio Kids" en est un autre indice, tout comme la transformation de certains programmes en format "web" même s'ils sont encore diffusés sur l'antenne en linéaire. Et cela peut aller jusqu'à les filmer à la verticale, comme on le ferait avec son téléphone. Enfin, les diffusions en avant-première, et en accès intégral gratuit, de certaines fictions proposées en épisodes sur un canal linéaire le démontre lui aussi.

Les 70 ans de la Tv sont-ils l'occasion de lui mettre le premier pied dans la tombe ? De lui faire avaler la première goute de la cigüe dont la consommation, au fil des prochaines années, finira par la rendre exsangue. Bon anniversaire la RTBF Télé ! En cadeau, on t'offre les premiers clous de ton cercueil.

Au même moment, une étude qui vient de sortir sur le public belge francophone démontre que, certes, les sources de la consommation audiovisuelle se diversifient, mais que la télé (et la télé "live") y occupe toujours une fameuse place.

Et que, à l'heure du prime-time, la télé linéaire mène toujours le bal…

Dans pareil contexte, est-ce vraiment le rôle des médias publics de pousser à la fin des médias linéaires? Les débats proposés pour les 70 ans de la télé publique ne paraissent pas tourner autour de ce type de questions. C'est peut-être dommage de la part d'une entreprise-média qui doit être au service de tous les publics. Avant de se demander si on fêtera un jour ses 80 printemps…

Frédéric ANTOINE

(1) https://www.media-radio.info/radiodiffusion/index.php?radiodiffusion=Belgique&id=39&cat_id=13

(2) Petit souvenir personnel: au début des années 50, mon propre père et une bande de copains avaient, à l'aide de magazines techniques américains, entièrement bricolé un immense poste de télévision avec lequel, depuis Bruxelles, ils regardaient sans problème la BBC, depuis l'émetteur historique de Cristal Palace ou ses répétiteurs de Douvres et Folkestone.
(3) Le Soir, mardi 1 juin 1993.
(4) LHOEST, H. (ed.), TV 25 ans, Crédit communal de Belgique, Bruxelles, 1978.
(5) RTBF 50 ans, l'extraordinaire jardin de la mémoire, Musée royal de Mariemont ed(s), Mariemont, 2003.
(6)Je songe notamment à l'expo organisée par Télépro lors de son déménagement dans de nouveaux locaux à Dison en 2014.

 

 

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