Regard médias

Il y en a des choses à dire sur les médias en Belgique…
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24 février 2026

LES GESTAPISTES ET LA RADIO BELGE


(voir note 3) 

Des journalistes de la radio proche de la Gestapo ? Oui, il y a eu en Belgique. Mais du temps de l’été 1940 à début septembre 1944, à l’époque de Radio Bruxelles, la radio de l’occupant allemand…

 

Le personnel de radio nazie était essentiellement composé de nombreux Belges, dont certains étaient déjà à l’INR avant l’invasion de 1940. Le 28 mai 1940, date de la capitulation belge, malgré les sabotages réalisés par le personnel de l’INR au début de la guerre, les Allemands reprennent l’usage des studios de l’Institut national de radiodiffusion (place Flagey à Ixelles). Comme on avait aussi saboté tous les émetteurs de l’INR, les premières diffusions utiliseront d’abord des moyens techniques provisoires, dont des émetteurs mobiles militaires. Les premiers programmes réguliers de la radio nazie débuteront au cours de l’été 1940. Ils dureront jusqu’à la libération de Bruxelles, le 3 septembre 1944.

 

COLLABO

 

Comme l’ont très bien analysé Céline Rase, Dirk Luyten et plusieurs historiens des médias, on peut distinguer deux périodes dans la brève histoire de cette radio qui était associée de la Gestapo. 

La première, qui peut qualifier Radio Bruxelles de « radio d’occupation encadrée », dure jusqu’au début 1942. Au cours de cette période, les Allemands cherchent surtout à rétablir la stabilité et à convaincre les Belges d’ accepter passivement l’occupation. La radio sert alors à maintenir une apparence de normalité, la Militärverwaltung adoptant encore une politique relativement prudente en Belgique.

La propagande est modérée et indirecte. La radio accorde une grande place à la musique, aux programmes culturels et aux émissions de divertissement. L’information est contrôlée, mais est souvent présentée sous une forme qui se veut « professionnelle ». Le personnel est composé d’anciens professionnels de l’INR dont la collaboration est soit opportuniste, professionnelle, ou parfois justifiée comme continuation du service public. La dimension rexiste reste encore limitée.

 

PRO-NAZIE

 

À partir de 1942 s’opère un véritable tournant. Radio Bruxelles devient une radio de propagande militante. Plusieurs événements poussent les Allemands à changer leur stratégie: l’entrée en guerre totale du Reich, la radicalisation du nazisme en Europe occupée, la montée du rexisme militant, le développement de la Résistance et la nécessité pour l’occupant de mobiliser idéologiquement. La politique d’occupation se durcit. La radio devient explicitement antibritannique, antisémite, anticommuniste, pro-nazie et pro-rexiste. On passe d’une propagande d’influence à une propagande de mobilisation. Les commentaires politiques y prennent une place centrale. Radio Bruxelles est alors vraiment proche des nazis, et donc de la police politique nazie, la Gestapo.

Le personnel « professionnel » qui était resté à radio Bruxelles part ou est marginalisé. L’antenne est occupée par des rexistes, des idéologues collaborationnistes et des journalistes engagés politiquement. La station prend le rôle d’outil militant. De nombreux Belges, qui avaient continué à écouter Radio Bruxelles à la place de l’INR, ne serait-ce que pour se divertir un peu, cesseront alors d’être des auditeurs de cette station. L’audience de la BBC et des émissions londoniennes de Radio Belgique augmente clairement.

 

PAS IDÉOLOGIQUEMENT HOMOGÈNE

 

À Propos du personnel de la station, Céline Rase, qui a réalisé sa thèse sur Radio Bruxelles et enseigne actuellement à l’UNamur et l’UCLouvain Saint-Louis (1), sort des jugements simplificateurs et de la totale comparaison avec des gestapistes. Pour elle, Radio Bruxelles n’était pas un bloc idéologique homogène. Elle distingue plusieurs profils au sein du personnel.

D’abord les collaborationnistes convaincus. Ils sont une minorité, mais très visible : militants rexistes, idéologues fascisants, journalistes engagés politiquement, chroniqueurs assumant la propagande. Ce sont eux qui donnent l’image globale de la station.

Ensuite : les professionnels opportunistes, regroupant des anciens employés ou freelances du monde radiophonique, des techniciens, des musiciens, et des administratifs et des personnes cherchant à continuer leur métier ou à conserver un revenu. Leurs motivations principales : survivre professionnellement, éviter le chômage, maintenir une carrière. Ils ne se perçoivent pas toujours comme collaborateurs politiques.

Enfin, le personnel contraint ou « captif ». Ce sont des cas plus minoritaires, mais attestés : des employés restés faute d’alternative, des personnes pensant limiter la propagande de l’intérieur, des individus sous pression économique ou administrative.

 

PARCOURS ÉVOLUTIFS

 

Céline Rase souligne que les membres du personnel de Radio Bruxelles ont suivi des trajectoires évolutives. Leurs positions ont changé avec le temps. Certains entrés en 1940 dans une logique professionnelle deviendront plus engagés après 1942 — ou quitteront la radio lorsque la propagande se radicalise. L’historienne estime que la collaboration radiophonique a relevé d’un continuum, pas d’une catégorie unique. Une grande partie de sa thèse est consacrée aux commissions d’épuration qui, après 1944, ont dû « juger » le personnel de la radio nazie. Ell souligne qu’ils ont dû traiter des degrés très différents d’implication, des responsabilités difficiles à hiérarchiser, des frontières floues entre travail médiatique et action politique.

 

DES NOMS…

 

Quelques noms restent toujours associés à cette radio « collaborationniste », voire « gestapiste ». Parmi les responsables majeurs, il y a avait un certain Louis Carette, qui fera ensuite une carrière sous le nom Marceau et sera académicien. Journaliste avant-guerre à l’INR, il sera chef du service des actualités de Radio Bruxelles de1940 à 1942 et sera condamné à 15 ans de travaux forcés en 1945. En 1942, son poste sera repris par Marc Carghèse (alias William Dubois), condamné à mort par contumace après la guerre. Gabriel Figeys, chef des émissions françaises, est une autre figure importante de la ligne éditoriale initiale. Il sera condamné à la Libération à la perpétuité et déchu de ses droits civils.

 

Serge Doring, journaliste rexiste dirigera certaines émissions après 1942. Il sera lui aussi condamné à mort par contumace. Henri de Thier, directeur du service littéraire et dramatique, quittera la radio en 1942, au moment de radicalisation politique. Jean Denis, idéologue rexiste, interviendra à l’antenne dans des émissions politiques, tout comme José Streel, intellectuel rexiste et théoricien du mouvement de Léon Degrelle, qui sera exécuté en 1946. Paul Colin, journaliste et propagandiste collaborationniste lié au milieu rexiste et à la presse pro-allemande, est un autre acteur pro-nazi actif dans la sphère médiatique sous l’occupation.

 


Les speakers constituent une catégorie importante dans les études de Céline Rase car ils avaient une visibilité publique importante, mais des responsabilités politiques variables. Forts présents à l’antenne, des animateurs marqueront les esprits : Marcel Lempereur, speaker et présentateur, Georges Guilmin, animateur, René Delange, speaker, ou André Haguet (présentation et annonces) (2).

Côté culture, il  y a aussi le cas particulier du dramaturge Michel de Ghelderode, accusé après la guerre d’avoir collaboré à Radio Bruxelles, mais qui n’aura qu’une sanction administrative limitée (suspension), sans condamnation pénale lourde. 

 

DES GESTAPISTES ?

 

Reste à savoir si, entre 1940 et 1944 ou aujourd’hui, il y a une quelconque pertinence à qualifier des journalistes de « gestapistes » dans la mesure où la Gestapo était une police politique, un organe répressif, impliquée directement dans des arrestations, des tortures et des déportations.

Radio Bruxelles était un instrument de propagande médiatique sans pouvoir policier ni judiciaire. Céline Rase souligne implicitement cette distinction essentielle : la propagande est la participation idéologique à un système, tandis que la répression est une participation directe à la violence d’État. Même si la propagande soutient un régime criminel, elle n’est pas équivalente à l’action policière.

Après la Libération, une partie de l’opinion publique belge sera tentée d’assimiler tous les collaborateurs à des criminels nazis. Céline Rase montre que l’épuration elle-même a dû abandonner cette vision simplifiée pour établir des sanctions graduées et différentes catégories de responsabilité. Selon l’historienne, les travailleurs de Radio Bruxelles furent des acteurs d’un système de propagande collaborationniste, mais ils ne constituent ni un groupe homogène ni une organisation comparable aux appareils répressifs nazis.

 

Ainsi, si des proches du « gestapisme » il y eut un jour à la radio en Belgique, il est bon de se rappeler que c’était il y a plus de 80 ans…

 

Frédéric ANTOINE

 

(1)

RASE, Céline. Interférences. Radios, collaborations et répressions en Belgique (1939-1949). Namur : Presses universitaires de Namur, coll. Histoire, Art et Archéologie, 2021, 494 p.

RASE, Céline. Les ondes en uniforme : la propagande de Radio Bruxelles en Belgique occupée (1940-1944).
Namur : Presses universitaires de Namur, 2011, env. 200 p.

RASE, Céline. « Radio Bruxelles au pilori ». Des ondes impures à l’épuration des ondes. Contribution à l’histoire de la radio, des collaborations et des répressions en Belgique (1939-1950). Thèse de doctorat en histoire, Université de Namur, 2016. Direction : Axel Tixhon.

 

(2)

Cette liste ne se veut évidemment pas exhaustive ni dénonciatrice. Elle énumère seulement les fonctons et les rôles.

 

(3) L'image date de 1942, mais le drapeau nazi n'a, je pense, jamais flotté au-dessus du paquebot Flagey…

 

erratium: dans la version de base de ce texte, il a été question du Mime Marceau, ce qui est une erreur d'homonymie regrettable.  

 

29 octobre 2023

Non, la RTBF n'a pas 70 ans !

La RTBF est pour l'instant en mode anniversaire, au point qu'on en aurait même parfois un peu une indigestion. Et le service public d'affirmer : « La RTBF a 70 ans. » Mais rien n'est plus faux. Institution et média support de diffusion, ce n'est pas la même chose…

Samedi 28 octobre, 11h. Flash info sur La Première. Parmi les nouvelles présentées par le journaliste, le fait que la RTBF fête en ce moment ses 70 ans, et que diverses animations sont organisées ce week-end dans ce cadre. On sursaute un peu au volant de sa voiture, mais on se dit que ça doit être un jeune journaliste, qu'il a voulu faire "corporate" et qu'il a un peu confondu des vessies et des lanternes, mais que ce n'est pas bien grave…
 
Et puis, pour en avoir le cœur net, on va un peu consulter internet, et là on tombe de sa chaise. Le site de la RTBF lui-même colporte la fausse nouvelle des 70 ans de la RTBF à de multiples reprises. On y lit par exemple que « la RTBF célèbre ses 70 ans avec une Fast TV consacrée aux archives de la RTBF » (1). Un autre article publié sur le site RTBF le 22 septembre commence par ces mots :; « La RTBF fête ses 70 ans cette année. » (2) Le 24/09, rebelote. Le titre d'un article sur le site de la RTBF invite à venir « fêter les 70 ans de la RTBF avec Samy et Lou » (3).

DES 70 ANS PARTOUT
 
Bien lancée, et légitimée par la RTBF elle-même, la fakenews est forcément reprise par les autres médias. Quelques exemples ? Le 18 octobre, Télésambre titre : « Charleroi : la RTBF fête ses 70 ans avec le "Village RTBF Expériences" ». Un peu avant, le vénérable sérieux magazine Telepro dérape lui aussi dans le panneau  :  « La RTBF fête ses 70 ans avec son public. » Mais la perle sur la gâteau revient incontestablement à la ministre de tutelle de la RTBF, c'est-à-dire la personne qui doit être le mieux informée sur le service public de radio-télévision en FWB. Sur Instagram, @benelinard publie le message : « La @rtbf fête ses 70 ans ! ».
34 ANS DE MOINS
 
Mais enfin, que voulez-vous à ces articles ? Tout le monde le sait que la RTBF fête ses 70 ans ! Vraiment ? Un abonnement gratuit à millemediasdemillesabords sera offert à la première personne qui communiquera le document légal et officiel fixant la date de naissance de la RTBF au 31 octobre 1953. Cherchez bien, ce document n'existe pas. La RTBF a été créée le 12 décembre 1977 « par décret du Conseil culturel de la Communauté française, la RTB devient la RTBF, avec le " f " de français pour Radio-Télévision belge de la Communauté française », écrit la RTBF elle-même sur son site (4).

Oui mais non, vous jouez sur les mots ! Nous, on veut dire la naissance de la RTB, avec ou sans F !
Ah bon ? Alors, là, la date officielle à retenir est celle du 18 mai 1960. 
Pour de vrai, La RTBF aura bientôt 46 ans, et la RTB 63 ans (mais la RTB, ça n'existe plus). Mais pas 70 ans ! 
 
LE CONTENANT OU LE CONTENU

Ce qu'on fête actuellement avec cymbales et tambours est le moment où a débuté la diffusion de programmes de télévision en Belgique, c'est-à-dire le lancement d'un support médiatique via lequel l'opérateur public diffuse ses programmes. La première soirée d'émissions de télévision diffusée en français par l'opérateur public qui s'appelait alors l'INR, tandis qu'on parlait de "télévision expérimentale belge", a eu lieu le 31 octobre 1953. A un moment où, selon la RTBF elle-même, la station s'appelait simplement "Télé-Bruxelles".

Cela devrait être clair pour tout le monde, mais en définitive tout le monde s'y perd. Le personnel de la RTBF quand il doit parler de l'événement ou l'annoncer, mais aussi ceux qui racontent sur le web l'histoire de l'institution, et qui parlent notamment d'un "Télé-Bruxelles" né en… 1952, dont la première émission au bien lieu le 31/10/1953. Mais qui n'a rien à voir avec la télévision régionale qui a été créée sous le nom de Télé-Bruxelles en 1985 et qui s'appelle aujourd'hui BX1…
 
 Bref, tout le monde (ou presque) se trompe, parce qu'on s'est mis (volontairement ou involontairement) à considérer la partie (la télévision) pour le tout (la RTBF). C'est ce que l'on appelle une
synecdoque référentielle. Comme si "télévision" était un synonyme de "RTBF", alors que c'est loin d'être le cas. C'en est une partie, certes, mais pas l'ensemble. Et cela semble ne pas correspondre à l'image que l'opérateur veut donner de son entreprise. Considérer que "RTBF = télévision point final" n'est par ailleurs pas très gentil pour tous ceux qui travaillent dans les autres médias du service public : les chaînes de radio (notamment La Première, dont le premier ancêtre public a vu le jour en 1930), et tous ceux qui s'efforcent de rendre les médias digitaux de la RTBF attrayants sans avoir rien à voir avec la télévision.
 

BROUILLAGE SUR L'ÉCRAN

 
On peut aussi se demander à qui profite pareille réduction de l'entreprise publique à une seule de ses composantes. Et ce particulièrement à un moment où l'opérateur public s'efforce d'adapter ses télévisions aux évolutions de la consommation des médias, en invitant de plus en plus ses usagers à se tourner vers une offre non linéaire de contenus dans des bibliothèques en ligne plutôt que de consommer des programmes en linéaire, ce qui correspond au projet éditorial de la télévision.

Il y aurait quelque part du brouillage d'image que ce ne serait pas très étonnant. Et que toutes les composantes de la RTBF ne sortent pas gagnantes de cette confusion, aussi.

Allez, il n'est pas trop tard. Le vrai jour de l'anniversaire du début de la télévision en Belgique, avec un petit émetteur planté au sommet du Palais de Justice de Bruxelles, c'est mardi 31/10. On a encore le temps de corriger le tir et de ne pas tout confondre. 
Sous peine de risquer de passer un mauvais quart d'heure avec les sorcières et les revenants d'Halloween…

Frédéric ANTOINE

PS: suite à certaines réactions recueillies après la publication de ce texte, je tiens à préciser que celui-ci ne remet pas en cause toute la communication de la RTBF sur les 70 ans de ses télévisions en Belgique, mais la confusion (involontaire ou volontaire) entretenue dans certains messages de l'institution (y compris dans les bulletins d'info des radios de la RTBF) entre "la RTBF a 70 ans" et le véritable anniversaire, qui est celui du début de la télévision.

(1) https://www.rtbf.be/article/fast-tv-regardez-vos-plus-beaux-moments-tele-a-volonte-11278612
(2) www.rtbf.be > article > vivacite-au-cœur-des-villes (…)
(3) www.rtbf.be > article > venez-feter-les-70-ans-de-la-RTBF (…)
(4) https://www.rtbf.be/entreprise/a-propos/histoire

19 septembre 2023

70 ans de télé : un anniv qui sent le sapin



D'accord, les anniversaires 'ronds', on aime fêter cela avec un peu plus de lustre. M'enfin, ça ne vaut pas ceux où on a un siècle, un demi-siècle, ou un quart de siècle. Regardez la Belgique : on se prépare à un anniversaire grandiose pour son bicentenaire en 2030 (enfin, si elle tient toujours jusque là). 
Alors, pourquoi en faire des caisses pour les 70 ans de l'arrivée en Belgique ?

Parce que, finalement, c'est pas tellement top, d'avoir 70 ans. Aline Victor, conseillère en stratégie nutritionnelle, note ainsi sur le site réputé du Journal des femmes qu' à 70 ans, arrive la perte des sens. On  a « le goût qui s'émousse, une perte d'odorat qui s'accentue, une baisse visuelle de plus en plus importante…, autant de facteurs qui vont mettre à mal le plaisir de manger ». Pas de quoi faire la fête. Surtout que à 70 ans, on tombe aussi en plein dans  les pathologies liées au vieillissement : « l'arthrose (usure du cartilage), la sarcopénie (baisse de la masse et de la force musculaire) et l'ostéoporose (diminution de la densité osseuse). Ces 3 pathologies sont souvent responsables de la perte d'autonomie. La personne perd sa mobilité. Elle a peur de la chute et ne sent pas à l'aise pour marcher seul.  « Le risque principal est l'isolement et donc la dépression », conclut la spécialiste.

Ouhlala! Avec tout ça, l'envie est-elle vraiment à faire la fête ? Pourtant, à la RTBF, cett année on y croit. Et on a choisi de ne pas seulement célébrer les 70 ans de la tv à Bruxelles, seul lieu du pays où cela fait vraiment 70 ans qu'on peut regarder la télévision belge (de ses 100 mètres de haut (1), l'émetteur du Palais de Justice portait au mieux jusqu'à… Waterloo), mais dans toute la Wallonie où, il y a 70 ans, tout le monde se foutait royalement que l'INR commence à proposer des émissions avec des images. D'autant que les plus fortunés (ou les plus fous) des Wallons, qui avaient déjà leur téléviseur, l'utilisaient depuis belle lurette pour regarder la télé française sur l'émetteur de Lille (inauguré en… 1950), ou d'autres stations étrangères comme la BBC (2).

PLUTÔT SUR L'ÉCRAN QUE DANS LA VRAIE VIE

 Étrange, cette volonté soudaine de célébrer en grande pompe ces 70 ans d'existence alors que, par le passé, les célébrations de la naissance de la tv ont été souvent moins invasives et  extraverties. Certes on occupait alors l'antenne par des rediffusions commémoratives (2013), qui prenaient tant de place dans les grilles qu'elles pouvaient aller jusqu'à « l'overdose », selon certains commentateurs télé (2003). Tout aussi économiques en moyens, des jeux étaient aussi conçus pour célébrer la glorieuse histoire de notre petite télévision nationale (1993), à un moment où, par ailleurs, on parlait  « de diminution de temps d'antenne, de réduction de dotation, de personnel et de production, ou encore de la suppression pure et simple de Télé 21 » (3).

En définitive, tout cela se produisait "ad intra", dans les grilles de programmes proposées, espérant que le téléspectateur allait naturellement venir gaiment fêter l'anniversaire de la télé publique en se branchant sur La Une ou sur le deuxième canal, au nom changeant avec le temps (et les divers projets destinés à y drainer de l'audience).

Dans mes souvenirs, il faut remonter aux 25 ans de la télé pour qu'une exposition, organisée par la RTBF, célèbre les premières années de ce média chez nous par une belle expo au Passage 44 à Bruxelles et la publication d'un livre-catalogue (4), qui restera longtemps le seul document écrit de référence sur les débuts de la télé RTB.

Il y eut aussi une remarque exception, mais qui ne doit rien à la RTBF : l'exposition organisée à l'instigation de Muriel Hanot et du conservateur du musée de Mariemont, quasiment contre le gré du service public, qui évoquait le sujet sous forme de "cabinets se curiosité" très originaux, exposition accompagnée d'un impressionnant livre-catalogue (auquel j'ai eu l'honneur de contribuer) (5). Pour être complet, il faut aussi reconnaître que d'autres acteurs du paysage médiatique ont parfois organisé des expo sur l'histoire de la télé, mais ces initiatives ne sont jamais venues de l'opérateur public (6).

mercredi 30 octobre 2013 JEAN-FRANÇOIS LAUWENS Journal Le Soair  

ANNIV HORS LES MURS
 
En bref,ce la fait 45 ans grosso modo que la RTBF ne sort pas de ses murs pour fêter son anniversaire pour aller à la rencontre de son public et espère qu'il va volontairement venir à lui, tout feu tout flamme et tout heureux de replonger dans la nostalgie.

Alors, pourquoi, pour les 70 ans, la RTBF change-t-elle de stratégie et, pour une fois, décide-t-elle d'aller elle-même à la rencontre du public, en organisant des opérations de décentralisation aux quatre coins de la Wallonie et de Bruxelles, en y proposant elle-même une expo interactive dans un "village expériences", puis des rencontres avec des animateurs, des séances de selfies et même des débats locaux, réservés aux premiers heureux qui auront pu s'y inscrire.

Il y a là un fameux retournement de stratégie dans l'usage d'un anniversaire comme prétexte à une communication événementielle. Sauf que, au contraire de tout ce qui a été organisé précédemment lors de pareils événements, il semble que ceux-ci ne sont pas tournés vers le passé, l'évocation des jours heureux et des vieilles gloires. 

Le programme comprend bien à Bruxelles une soirée 70 ans d’archives bruxelloises en 70 minutes, projection inédite de la SONUMA, mais c'est le seul du genre.Tout le reste des animations est placé sous le signe de "De la télévision au digital" et est clairement orienté vers le futur. La RTBF utilise son passé pour accélérer l'entrée de son public vers ce que l'opérateur public entend être demain, ainsi que pour faire du catch-all vis-à-vis de nouveaux publics. Le titre des "focus groups" que la RTBF organise dans toutes les régions va bien dans ce sens : " Quelles relations la RTBF doit-elle entretenir avec les réseaux sociaux et peut-on imaginer ensemble un autre espace digital pour échanger nos avis ? " 

 LE LINÉAIRE AU BORD DE LA TOMBE ?

Utiliser son passé pour faire basculer l'audience vers le futur peut être une bonne stratégie. Mais celle-ci ne dit pas ses intentions cachées : à terme, faire disparaître le média Tv linéraire au profit d'un maximum de consommation en ligne, à la carte, et ce via l'usage des plateformes. Personne n'en parle officiellement, mais il semble que l'obsolescence programmée de la télévision linéaire figure aujourd'hui dans beaucoup d'agendas. Les bruits de future suppression des émetteurs TNT de la RTBF en seraient un premier pas. Le fait que certains programmes jadis diffusés en linéaire sont maintenant renvoyés sur les plateformes, comme le passage de Ouftivi à "Auvio Kids" en est un autre indice, tout comme la transformation de certains programmes en format "web" même s'ils sont encore diffusés sur l'antenne en linéaire. Et cela peut aller jusqu'à les filmer à la verticale, comme on le ferait avec son téléphone. Enfin, les diffusions en avant-première, et en accès intégral gratuit, de certaines fictions proposées en épisodes sur un canal linéaire le démontre lui aussi.

Les 70 ans de la Tv sont-ils l'occasion de lui mettre le premier pied dans la tombe ? De lui faire avaler la première goute de la cigüe dont la consommation, au fil des prochaines années, finira par la rendre exsangue. Bon anniversaire la RTBF Télé ! En cadeau, on t'offre les premiers clous de ton cercueil.

Au même moment, une étude qui vient de sortir sur le public belge francophone démontre que, certes, les sources de la consommation audiovisuelle se diversifient, mais que la télé (et la télé "live") y occupe toujours une fameuse place.

Et que, à l'heure du prime-time, la télé linéaire mène toujours le bal…

Dans pareil contexte, est-ce vraiment le rôle des médias publics de pousser à la fin des médias linéaires? Les débats proposés pour les 70 ans de la télé publique ne paraissent pas tourner autour de ce type de questions. C'est peut-être dommage de la part d'une entreprise-média qui doit être au service de tous les publics. Avant de se demander si on fêtera un jour ses 80 printemps…

Frédéric ANTOINE

(1) https://www.media-radio.info/radiodiffusion/index.php?radiodiffusion=Belgique&id=39&cat_id=13

(2) Petit souvenir personnel: au début des années 50, mon propre père et une bande de copains avaient, à l'aide de magazines techniques américains, entièrement bricolé un immense poste de télévision avec lequel, depuis Bruxelles, ils regardaient sans problème la BBC, depuis l'émetteur historique de Cristal Palace ou ses répétiteurs de Douvres et Folkestone.
(3) Le Soir, mardi 1 juin 1993.
(4) LHOEST, H. (ed.), TV 25 ans, Crédit communal de Belgique, Bruxelles, 1978.
(5) RTBF 50 ans, l'extraordinaire jardin de la mémoire, Musée royal de Mariemont ed(s), Mariemont, 2003.
(6)Je songe notamment à l'expo organisée par Télépro lors de son déménagement dans de nouveaux locaux à Dison en 2014.

 

 

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